L'utopie libérale selon Michel Onfray

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L'utopie libérale selon Michel Onfray

Message  LibertéPhilo le Lun 7 Jan 2013 - 22:31

Onfray a fait là un beau travail qui met au jour les ressorts de la pensée libérale, laquelle n'a, comme on le verra, que très peu varié depuis Bentham. Il y a eu au XIXe siècle deux grandes idéologies, qui ont dominé la pensée politique, le libéralisme et le socialisme. Les libéraux soutiennent qu'ils sont efficaces, pragmatiques, connaissent bien les rouages de l'économie, contrairement aux socialistes, qui vivraient dans les rêves. Onfray montre que les libéraux sont tout aussi utopistes que l'étaient les Fourier et les Owen (expérience de New Lanark en Ecosse).

Le libéralisme est donc une "religion" au même titre que le socialisme. Bentham est un hédoniste qui veut le bonheur universel, lequel sera réalisé par l'économie libérale. Tout part du constat suivant : le capitalisme (qui selon Onfray date du néolithique, en tout cas pour moi de l'invention de la monnaie, cf. la création monétaire et la dette) produit des pauvres en grand nombre, de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux. Les socialistes et les libéraux veulent apporter tous deux des solutions. Que proposent les libéraux (Bentham, Smith, Ricardo) ?

D'abord, la croyance au progrès, héritée de la pensée chrétienne, qui voit le temps comme une flèche, flèche que Bentham dirige vers le haut.  Le progrès, c'est-à-dire la préférence que les hommes auraient naturellement pour le bonheur, ne peut être réalisé que par une économie libérale. En quoi consiste cette économie ? On le sait à peu près tous : une dérégulation du marché, le "laissez-faire, laissez-passer", la fin des impôts, de l'Etat. Une "main invisible" nous guide (Onfray y voit un souvenir de la Théodicée de Leibniz), il est inutile de contrôler les intérêts de chacun, cette "main" s'en charge pour nous. Donc, croyance au progrès et à la "main invisible".

Dans le détail, voici ce que propose Bentham pour lutter contre la pauvreté : augmenter la production des richesses, donc faire l'éloge de la consommation, en particulier du luxe (on pense à Voltaire). Pour parvenir à cet objectif, il faut "travailler plus pour gagner plus", pas de salaire minimum, le salaire dépendra du mérite, c'est-à-dire de la production, donc moins de vacances, mettre tout le monde au travail, enfants, vieillards, handicapés, tout faire pour augmenter les profits : baisser les taxes, les taux d'intérêt, encourager la concurrence, tout cela est bien connu, c'est notre monde actuel. La mondialisation et le chômage ne sont pas le problème, ils sont la solution : ils nous obligent à plus d'adaptation, plus de flexibilité. Non, Bentham n'est pas un conseiller de la Commission européenne, c'était un philosophe né à la fin du XVIIIe siècle.

Le corollaire de cette pensée économique est la lutte contre les droits, droit de l'homme, égalité, grève, insurrection, et tant qu'on y est, la liberté, tous ces droits entravent la marche de l'économie. Il faut aussi lutter contre ceux qui sont responsables de la pauvreté : les pauvres (restes de l'état de nature, depuis que la paresse est un péché, cf. Adam et Eve). Bentham recommande de les ficher, puis de les mettre au travail. Il faut conduire le mendiant au commissariat, ou le dénoncer avec une récompense à la clé pour le délateur, car la pauvreté engendre aussi le crime.

En plus de cette société de surveillance, Bentham veut une société qui enferme. C'est le fameux "panoptique", qui veut dire "tout voir". La prison idéale est circulaire, au milieu se dresse une tour d'où les surveillants peuvent tout voir sans être vus. Chacun se sait ainsi épié, les gardiens surveillent les détenus, les détenus se surveillent entre eux, et les surveillants doivent rendre compte au peuple. Dans ce système, chacun est à la fois maître et esclave, personne n'est libre. Le paradis libéral est donc une immense prison. Bentham voulait étendre son système aux hôpitaux, aux écoles, aux usines...

Onfray recommande en bibliographie la lecture de "Surveiller et punir" de Foucault, un livre admirable qui l'a réveillé dans sa jeunesse.

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Re: L'utopie libérale selon Michel Onfray

Message  Princeps le Mer 24 Juil 2013 - 23:41

Navrer, je ne maitrise pas encore la citation.

Le Libéralisme est une religion ? En quoi le Libéralisme régit-il la vie ?

Vous ne différenciez pas le libéralisme, en tant que pensée politique, et la libéralisme économique ?

Bentham est un représentant de son libéralisme. Il n'y a pas de dogme libéral, tout juste des penseurs qui se revendiquent, défendent, avec plus ou moins de sucés, de l'enseigne libéral. Que faites-vous de Tocqueville, Constant, Aron ? D'Ortea y Gasset ?
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Re: L'utopie libérale selon Michel Onfray

Message  LibertéPhilo le Jeu 25 Juil 2013 - 9:52

Princeps a écrit:Le Libéralisme est une religion ? En quoi le Libéralisme régit-il la vie ?
Onfray fait référence à la "main invisible" à laquelle se remet Adam Smith, qui rend justement inutile tout contrôle, puisque nous pouvons nous fier à elle comme à Dieu.

Vous ne différenciez pas le libéralisme, en tant que pensée politique, et la libéralisme économique ?
Non, plus de nos jours. L'économie est désormais trop imbriquée à la politique, et je ne vois pas de contradiction entre le libéralisme économique et le libéralisme des moeurs. Ceux qui se contredisent sont les libéraux qui se disent conservateurs.

Bentham est un représentant de son libéralisme. Il n'y a pas de dogme libéral
C'est vrai. Néanmoins, Bentham est intéressant car il permet de comprendre les évolutions de la société actuelle, entre autres la mise sous surveillance de l'ensemble des citoyens, ce que normalement les libéraux devraient avoir en horreur.

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Re: L'utopie libérale selon Michel Onfray

Message  Princeps le Jeu 25 Juil 2013 - 12:06

Philosophos a écrit: Onfray fait référence à la "main invisible" à laquelle se remet Adam Smith, qui rend justement inutile tout contrôle, puisque nous pouvons nous fier à elle comme à Dieu.

La main invisible se fonde sur la rationalité, or je doute que le Raison soit le principal guide de l’action. Elle est universellement présente dans l'Homme, mais utiliser par une minorité, hélas - en arriverions-nous à reparler des antiques, stoïciens et épicuriens pour revenir à une maitrise de soi, des passions et désirs ?  Puis, soyons bon joueur et pas dogmatique, l'économie libéral a permit un bon qualitatif et quantitatif formidable.

C'est vrai. Néanmoins, Bentham est intéressant car il permet de comprendre les évolutions de la société actuelle, entre autres la mise sous surveillance de l'ensemble des citoyens, ce que normalement les libéraux devraient avoir en horreur.

Cela mériterait peut-être un sujet.
Le libéral s'oppose fermement à l'étatisme, justement pour protéger les libertés individuelles - par la biais de la loi. Hayek explique cela très bien. Je ne vois rien de libéral dans Bentham qui s'oppose au droit, au droit naturel. Existe-t-il encore un ou des libéralismes ? J'entends une idéologie (bien que le Libéralisme n'en soit justement pas une :) ) qui reste fidèle aux principes fondateurs du libéralisme ? J'en doute.

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Re: L'utopie libérale selon Michel Onfray

Message  LibertéPhilo le Dim 28 Juil 2013 - 11:43

Princeps a écrit:
Philosophos a écrit: Onfray fait référence à la "main invisible" à laquelle se remet Adam Smith, qui rend justement inutile tout contrôle, puisque nous pouvons nous fier à elle comme à Dieu.

La main invisible se fonde sur la rationalité, or je doute que le Raison soit le principal guide de l’action.
C'est l'optimisme des libéraux. Par exemple, face aux dangers de la technologie, un libéral pariera sur le bon sens : une entreprise n'ira pas empoisonner des milliers de gens, ce n'est pas dans son intérêt.

Le libéral s'oppose fermement à l'étatisme, justement pour protéger les libertés individuelles - par la biais de la loi. Hayek explique cela très bien. Je ne vois rien de libéral dans Bentham qui s'oppose au droit, au droit naturel. Existe-t-il encore un ou des libéralismes ? J'entends une idéologie (bien que le Libéralisme n'en soit justement pas une :) ) qui reste fidèle aux principes fondateurs du libéralisme ? J'en doute.
Bentham est tout de même un ponte du libéralisme, un incontournable :

Wiki a écrit:Précurseur du libéralisme, il s'exprime en faveur de la liberté individuelle, de la liberté d'expression, de la liberté économique, de l'usure, de la séparation de l’Église et de l'État, du droit des animaux, l'égalité des genres, du droit au divorce, de la décriminalisation des rapports homosexuels, de l'abolition de l'esclavage, de l'abolition de la peine de mort, et de l'abolition des peines physiques, y compris celle des enfants.

Le panoptique partait d'une bonne intention :
Bentham a écrit:La morale réformée, la santé préservée, l'industrie revigorée, l'instruction diffusée, les charges publiques allégées, l'économie fortifiée — le nœud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché, mais dénoué — tout cela par une simple idée architecturale.

Toujours l'optimisme des libéraux. Nous avons accompli aujourd'hui le rêve de Bentham, nous sommes tous surveillés sans le savoir, et nous nous surveillons entre nous, avec nos CB, nos smartphones, nos comptes Facebook, etc.
Wiki a écrit:Les surveillants ne pouvant être vus, ils n'ont pas besoin d'être à leur poste à tout moment, ce qui permet finalement d'abandonner la surveillance aux surveillés.

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Re: L'utopie libérale selon Michel Onfray

Message  Princeps le Dim 28 Juil 2013 - 22:08

Philosophos a écrit: C'est l'optimisme des libéraux. Par exemple, face aux dangers de la technologie, un libéral pariera sur le bon sens : une entreprise n'ira pas empoisonner des milliers de gens, ce n'est pas dans son intérêt.
La croyance dans le Progrès, oui. Mais son usage est tempéré par la Raison humaine.  Votre exemple est révélateur, c’est principalement un défaut de vision : un homme de raison verra son intérêt sur le long terme, et pas un gain immédiat.

Philosophos a écrit: Bentham est tout de même un ponte du libéralisme, un incontournable
Question de point de vue. Il est un fervent opposant du droit naturel et du contrat originel. Il donnera de fait une place trop importante à l’Etat. Cela suffit, c’est subjectif, pour le rendre aisément contournable.  Je rebondis sur la citation que vous proposez qui démontre assez bien l’opinion de Bentham sur le droit. Encore une fois, je suis très loin de lui, au profit d’Hayek.
Philosophos a écrit: Toujours l'optimisme des libéraux. Nous avons accompli aujourd'hui le rêve de Bentham, nous sommes tous surveillés sans le savoir, et nous nous surveillons entre nous, avec nos CB, nos smartphones, nos comptes Facebook, etc.

Nous le savons, vous en parlez. Libre à vous, à nous (!) de rester vigilant. Nous avons sacrifié nos libertés au profit de la garantie d’un certain bien-être.  Encore une fois Tocqueville (comme Ortega) est indispensable.
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Re: L'utopie libérale selon Michel Onfray

Message  LibertéPhilo le Lun 29 Juil 2013 - 9:32

Princeps a écrit:
Philosophos a écrit: C'est l'optimisme des libéraux. Par exemple, face aux dangers de la technologie, un libéral pariera sur le bon sens : une entreprise n'ira pas empoisonner des milliers de gens, ce n'est pas dans son intérêt.
La croyance dans le Progrès, oui. Mais son usage est tempéré par la Raison humaine.  Votre exemple est révélateur, c’est principalement un défaut de vision : un homme de raison verra son intérêt sur le long terme, et pas un gain immédiat.
L'optimisme, la foi dans le Progrès, dans la Raison (dans les Lumières ?), tout cela est chrétien. Les libéraux ont conservé les utopies de la fin XVIIIe.

Philosophos a écrit: Bentham est tout de même un ponte du libéralisme, un incontournable
Question de point de vue. Il est un fervent opposant du droit naturel et du contrat originel. Il donnera de fait une place trop importante à l’Etat.
Certes, mais dans le domaine de la sécurité. J'entends les plus libéraux, dont un il y a quelques jours sur une radio, défendre le rôle omniprésent de l'Etat pour assurer notre sécurité. Les libéraux, en tout cas de nos jours, veulent une police et une armée fortes. C'était même symptomatique de les voir critiquer les économies que le gouvernement français veut réaliser dans l'armée.

Nous avons sacrifié nos libertés au profit de la garantie d’un certain bien-être.  Encore une fois Tocqueville (comme Ortega) est indispensable.
Est-ce que liberté est synonyme de bien-être, de tranquillité, de paix ? Je suis nietzschéen sur ce coup, je pense que la liberté est tout sauf paisible. La liberté dont nous parlons est celle du "dernier homme".

Encore une fois Tocqueville (comme Ortega) est indispensable.
Tocqueville est un penseur très intéressant, mais tout de même très pessimiste, et plutôt porté vers l'aristocratie. Il faut voir ce qu'il pense des foules. Sur ce point là, il partageait le dégoût de son ami Gobineau pour les "troupeaux humains". Si je me souviens bien, il voit dans l'avènement de la démocratie en Amérique, l'intervention inéluctable de Dieu, mais s'attriste de ces foules sur les boulevards, triste image du monde qui se prépare.

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Re: L'utopie libérale selon Michel Onfray

Message  Princeps le Lun 29 Juil 2013 - 13:04

Philosophos a écrit: Certes, mais dans le domaine de la sécurité. J'entends les plus libéraux, dont un il y a quelques jours sur une radio, défendre le rôle omniprésent de l'Etat pour assurer notre sécurité. Les libéraux, en tout cas de nos jours, veulent une police et une armée fortes. C'était même symptomatique de les voir critiquer les économies que le gouvernement français veut réaliser dans l'armée.
Je reprends Ortega : » Le libéral s’oppose à l’étatisme, pas à l’Etat ».  L’Etat doit conserver ses pouvoirs régaliens, il doit être ne capacité de défendre son peuple. Pour autant, le flicage n’est pas admis, puisqu’il est une limitation insupportable de la liberté individuelle. En cela, le modèle anglais du XIXe est un exemple formidable, certains libéraux préféraient avoir une quinzaine de nobles décapités plutôt que de supporter cette police française qui entre chez vous sans permission (l’exemple est d’Ortega, je proposerais la citation exacte quand je l’aurai retrouvé).
Comme toujours avec les libéraux, mon propos est orienté,  d’autres qui sont plus légitimes peuvent se réclamer d’un libéralisme plus laxiste, ou plus interventionniste.

Philosophos a écrit: Est-ce que liberté est synonyme de bien-être, de tranquillité, de paix ? Je suis nietzschéen sur ce coup, je pense que la liberté est tout sauf paisible. La liberté dont nous parlons est celle du "dernier homme".
Voilà qui légitimise  l’intervention croissante de l’Etat. La Liberté implique de rester en éveil, pour la conserver, alors que l’Egalité rend apathique et docile.

Philosophos a écrit: Tocqueville est un penseur très intéressant, mais tout de même très pessimiste, et plutôt porté vers l'aristocratie. Il faut voir ce qu'il pense des foules. Sur ce point là, il partageait le dégoût de son ami Gobineau pour les "troupeaux humains". Si je me souviens bien, il voit dans l'avènement de la démocratie en Amérique, l'intervention inéluctable de Dieu, mais s'attriste de ces foules sur les boulevards, triste image du monde qui se prépare.
Pessimiste ? Ce serait un péché contre Dieu. Il était aristocrate de naissance, et sa peur (peur religieuse dit-il) de la foule apparait à quelques passages, pour autant il est bien conscient de l’impossible retour à une Aristocratie héréditaire. Quant à Gobineau, Tocqueville s’oppose à son déterminisme racial, c’est tout le fondement de l’égalité des conditions.

Quant à la foule, j’ai cité Ortega à dessin. Je vais me risquer à une analyse très personnelle, mais Ortega apparait à bien des égards dans la continuité et dans la ré-actualisation de Tocqueville. Notamment sur les masses – pour reprendre la terminologie d’Ortega – qui se voit attribuer un rôle loin d’être aussi passif qu’on se plait à le dire en voulant critiquer l’élitisme de l’espagnol.  Pour les deux c’est surtout l’individualisme qui est, in fine, critiqué. On ne peut le leur reprocher.
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