Nietzsche et le Bouddha

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Nietzsche et le Bouddha

Message  Malcolm le Lun 29 Fév 2016 - 13:07

Pour Nietzsche, le bouddhisme est un nihilisme, en ce qu'il aspire à la délivrance de la souffrance. Mais un nihilisme génial d'hygiène pratique et mentale, contrairement au christianisme, qui n'a aucune hygiène en-dehors de la prière (pratique) et de la foi (mentale), c'est-à-dire des souillures ... Tout est dans l'Antéchrist.
Nietzsche, dans l'Antéchrist, a écrit:

XX


Par ma condamnation du christianisme, je ne voudrais pas avoir fait tort à une religion parente qui le dépasse même par le nombre de ses croyants : le bouddhisme. Tous les deux vont ensemble en tant que religions nihilistes — ce sont des religions de décadence — tous les deux sont séparées de la plus singulière manière. Le critique du christianisme est profondément reconnaissant aux indianisants de pouvoir les comparer maintenant. — Le bouddhisme est cent fois plus réaliste que le christianisme, — il porte en lui l’héritage de savoir objectivement et froidement poser des problèmes, il vient après un mouvement philosophique de plusieurs siècles, l’idée de « Dieu » dans sa genèse est déjà fixée quand il arrive. Le bouddhisme est la seule religion vraiment positiviste que nous montre l’histoire, même dans sa théorie de la connaissance (un strict phénoménalisme) — il ne dit plus « lutte contre le péché », mais, donnant droit à la réalité, « lutte contre la souffrance ». Il a déjà derrière lui, et cela le distingue profondément du christianisme, l’illusion volontaire des conceptions morales, — il se trouve placé, pour parler ma langue, par delà le bien et le mal. Les deux faits physiologiques qu’il prend en considération et sur lesquels il repose sont : d’abord, une hypertrophie de la sensibilité, qui s’exprime par une faculté de souffrir raffinée, ensuite une hyperspiritualisation, une vie trop prolongée parmi les concepts et les procédures logiques, où l’instinct personnel a été lésé en faveur de l’impersonnalité. (— Deux états que du moins quelques-uns de mes lecteurs, les « objectifs » comme moi, connaissent par expérience). En raison de ces conditions physiologiques, une dépression s’est formée, contre laquelle Bouddha procède hygiéniquement. Il emploie comme remède la vie en plein air, la vie ambulatoire, la tempérance et le choix des aliments, des précautions contre les spiritueux, contre tous les états affectifs qui font de la bile, qui échauffent le sang. Point de soucis, ni pour soi ni pour les autres !
Il exige des représentations qui procurent soit le repos, soit la gaîté, il invente le moyen de se débarrasser des autres. Il entend la bonté, le fait d’être bon, comme favorable à la santé. La prière est exclue, tout comme l’ascétisme ; pas d’impératif catégorique, aucune contrainte, pas même dans la communauté claustrale (on peut de nouveau en sortir). Tout cela ne seraient que des moyens pour renforcer cette trop grande sensibilité. C’est pourquoi il n’exige non plus la lutte contre les hérétiques ; sa doctrine ne se défend de rien davantage que du sentiment de vengence, de l’aversion, du ressentiment[4], (« l’inimitié ne met pas fin à l’inimitié » : c’est le touchant refrain de tout le bouddhisme…). Et cela avec raison : En considération de l’intention principale, diététique, ces émotions seraient tout à fait malsaines. Il combat la fatigue spirituelle qu’il trouve à son arrivée et qui s’exprime par une trop grande « objectivité » (c’est-à-dire affaiblissement de l’intérêt individuel, perte de l’équilibre, de l’égoïsme) par un sévère retour, même des intérêts spirituels, sur la personnalité. Dans l’enseignement de Bouddha, l’égoïsme devient un devoir : la « seule chose nécessaire ». Comment on se dégage de la souffrance, c’est ce qui règle et délimite toute la diète spirituelle (il est peut-être permis de se rappeler cet Athénien qui déclarait également la guerre à « la science pure », Socrate qui, dans le domaine des problèmes, éleva l’égoïsme personnel à la hauteur d’un principe de morale).

XXI


La première condition pour le bouddhisme est un climat très doux, une grande douceur et une grande libéralité dans les mœurs. Pas de militarisme, le mouvement a son foyer dans les castes supérieures, même dans les castes savantes. On veut comme but suprême la sérénité, le silence, l’absence de désirs et on atteint son but. Le bouddhisme n’est pas une religion où l’on aspire seulement à la perfection : la perfection est le cas normal.
Dans le christianisme, les instincts des sujets et des opprimés viennent au premier plan : ce sont les castes les plus basses qui cherchent en lui leur but. Ici l’on exerce, comme occupation, comme remède contre l’ennui, la casuistique du péché, la critique de soi, l’inquisition de la conscience, ici l’on maintient sans cesse (par la prière) l’extase devant un puissant appelé « Dieu » ; ici le plus haut est inaccessible, c’est un présent, une « grâce ». La publicité manque : le huis-clos, le lieu obscur est chrétien. Ici l’on méprise le corps, l’hygiène est repoussée comme sensualité ; l’Église se défend même contre la propreté (— la première mesure chrétienne après l’expulsion des Maures fut la clôture des bains publics — Cordoue en possédait seul deux cent soixante-dix). Une certaine disposition à la cruauté, envers soi-même et envers les autres, est essentiellement chrétienne ; de même la haine des incrédules, des dissidents, la volonté de persécuter. Des idées sombres et inquiétantes occupent le premier plan ; les états d’âme les plus recherchés, ceux qu’on désigne des noms les plus élevés, sont « épilepsoïdes » ; la diète est ordonnée de manière à favoriser les phénomènes morbides, et à surexciter les nerfs. Chrétienne est la haine mortelle des maîtres de la terre, des grands » — et en même temps une concurrence cachée et secrète (— on leur laisse le « corps », on ne veut que l’âme » — ). Chrétienne est la haine de l’esprit, de la fierté, du courage, de la liberté, du libertinage[5], de l’esprit ; chrétienne est la haine contre les sens, contre la joie des sens, contre la joie en général…

XXII


Le christianisme, lorsqu’il quitta son premier terrain, les castes inférieures, le souterrain du monde antique, lorsqu’il chercha la puissance parmi les peuples barbares, n’avait plus, comme première condition, des hommes fatigués, mais des hommes devenus sauvages intérieurement, qui se déchiraient les uns les autres, l’homme fort, mais l’homme atrophié. Le mécontentement de soi-même, la souffrance, n’est pas ici, comme chez les bouddhistes, une hyperesthésie, une trop grande faculté de souffrir, au contraire, un énorme désir de croissance, de déchaînement, de tension intérieure en des actions et des idées contradictoires. Le christianisme avait besoin d’idées et de valeurs Barbares pour se rendre maître des Barbares : tels sont le sacrifice des prémices, la consommation du sang dans la Cène, le mépris de l’esprit et de la culture, la torture sous toutes ses formes, corporelle et spirituelle, la grande pompe des cultes. Le bouddhisme est une religion pour des hommes tardifs, pour des races devenues bonnes, douces, supraspirituelles, qui éprouvent trop facilement la douleur (l’Europe n’est pas encore mûre pour lui) : il est un rappel de ces races vers la paix et la sérénité, la diète dans les choses de l’esprit, vers un certain endurcissement corporel. Le christianisme veut se rendre maître de bêtes fauves ; son moyen c’est de les rendre malades, l’affaiblissement est la recette chrétienne pour l’apprivoisement, pour la « civilisation ». Le bouddhisme est une religion pour la fin et la lassitude de la civilisation ; le christianisme ne trouve pas encore cette civilisation, il la crée dans certaines circonstances.

XXIV


Le bouddhisme, encore une fois, est cent fois plus froid, plus véridique, plus objectif. Il n’a plus besoin de s’apprêter sa douleur, sa faculté de souffrir, par l’interprétation du péché, il dit simplement ce qu’il pense : « Je souffre. » Pour le barbare, au contraire, souffrir n’est rien de convenable : il a d’abord besoin d’une explication pour s’avouer qu’il souffre (son instinct le pousse plutôt à nier la souffrance, à la supporter en silence). Ici le mot « diable » fut un bienfait : on avait un ennemi prépondérant et terrible — on n’avait pas besoin d’avoir honte de souffrir d’un pareil ennemi.
Le christianisme a au fond quelques finesses qui appartiennent à l’Orient. Avant tout, il sait qu’il est tout à fait indifférent en soi, qu’une chose soit vraie, mais qu’il est de la plus haute importance qu’elle soit crue vraie. La vérité et la foi en quelque chose : deux mondes d’intérêt tout à fait éloignés l’un de l’autre, presque des mondes d’oppositions, — on arrive à l’un et à l’autre sur des chemins foncièrement différents. Être initié sur ce point constituait presque le sage en Orient : ainsi l’entendent les brahmanes, ainsi l’entend Platon, et tous les disciples de la sagesse ésotérique. Si, par exemple, il y a du bonheur à se savoir sauvé d’un péché, il n’est pas nécessaire, comme condition, que l’homme soit coupable, l’essentiel c’est qu’il se sente coupable. Mais, si en général la foi est nécessaire avant tout, il faudra mettre en discrédit la raison, la connaissance, la recherche scientifique : le chemin de la vérité devient chemin défendu. L’espoir intense est un bien plus grand stimulant de la vie que n’importe quel bonheur individuel qui est vraiment arrivé. Il faut soutenir ceux qui souffrent par un espoir qui ne peut être contredit par aucune réalité, — qui ne peut pas finir par une réalisation ; un espoir d’au-delà. (A cause de cette faculté de faire languir le malheureux, l’espoir était considéré par les Grecs comme le mal des maux, comme le plus malin de tous qui resta au fond de la boîte de Pandore.) — Pour que l’amour soit possible, Dieu doit être personnel ; pour que les instincts les plus inférieurs puissent être de la partie, il faut que Dieu soit jeune. Pour la ferveur des femmes on met un beau saint au premier plan, pour celle des hommes une Vierge Marie. Ceci à condition que le christianisme veuille devenir maître du sol, où le culte d’Aphrodite et le culte d’Adonis avaient déjà déterminé la conception du culte. La revendication de la chasteté renforce la véhémence et l’intériorité de l’instinct religieux — elle rend le culte plus chaud, plus enthousiaste, plus intense. — L’amour est l’état où l’homme voit le plus les choses comme elles ne sont pas. La force illusoire est à sa plus grande hauteur, de même la force adoucissante, la force glorifiante. On supporte davantage en amour, on souffre tout. Il s’agissait de trouver une religion où l’on puisse aimer : avec l’amour on se met au-dessus des pires choses dans la vie — on ne les voit plus du tout. — Ceci sur les trois vertus chrétiennes, la foi, l’amour et l’espérance : je les appelle les trois prudences chrétiennes. — Le bouddhisme est trop tardif, trop positif, pour être encore prudent de cette façon.
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Re: Nietzsche et le Bouddha

Message  Philosophos le Lun 29 Fév 2016 - 15:19

Nietzsche conseille aussi une hygiène de vie proche de celle du bouddhisme : vie au grand air, marche, pas d'alcool, pas de musique wagnérienne, c'est-à-dire qui échauffe les passions, mais une musique légère "comme des pattes de colombe", des amis sûrs, pas de femme, sauf si elle est chaste (comme Lou). Mais il avouait être lui-même un nihiliste.

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Re: Nietzsche et le Bouddha

Message  Malcolm le Lun 29 Fév 2016 - 15:33

Il souhaitait surtout l'accomplir, et affirma l'avoir accompli, le nihilisme. Nihilisme actif du lion puis innocent de l'enfant, qui n'a rien à voir avec le nihilisme passif du dernier homme : son nihilisme est un non-idéalisme radical, qui ne se passe certes pas d'idéaux terrestres.
L'hygiène, dans le bouddhisme, Nietzsche l'admire, si tu as bien lu les extraits. Il ne réprouve le bouddhisme que pour sa volonté de délivrance de la souffrance, i.e. son nihilisme passif, donc.
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Re: Nietzsche et le Bouddha

Message  Philosophos le Lun 29 Fév 2016 - 16:08

Malcolm Cooper a écrit:Il ne réprouve le bouddhisme que pour sa volonté de délivrance de la souffrance, i.e. son nihilisme passif, donc.
On attendrait autre chose de Nietzsche que cet ascétisme, lui qui admirait les condottieri de la Renaissance. Préconiser de boire de l'eau quand on est un disciple de Dionysos, comme il se qualifie, c'est cocasse. De même, l'abstinence sexuelle pour créer. Et après, il critique Wagner pour avoir préféré écrire Parsifal plutôt que les Noces de Luther... On s'attendrait à ce que l'idéal de Nietzsche soit aussi rougeaud et bien portant qu'une figure de Rubens. Car c'est là qu'est la vie, dans la Kermesse du Louvre, tableau qui pourrait se comparer à ce drame jamais écrit de Wagner.

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Re: Nietzsche et le Bouddha

Message  Malcolm le Lun 29 Fév 2016 - 18:05

Philo a écrit:On attendrait autre chose de Nietzsche que cet ascétisme [...] On s'attendrait à ce que l'idéal de Nietzsche soit aussi rougeaud et bien portant qu'une figure de Rubens.
Je comprends bien vos griefs, mais je dis que vous voudriez que Nietzsche eût été l'hédoniste de vos rêves. Or, ce que Nietzsche exalte, c'est l'autodiscipline : Apollon orientant Dionysos ; pas Dionysos seulement, à la onfrayienne.
Il y a chez Nietzsche quelque chose de plus proche de l'artiste martial qu'un autre guerrier ; un bushido nietzschéen, un bouddhisme akushon au-delà du zen (akushon signifie le combat, en japonais ; zen la contemplation).
Nietzsche admirait la virilité moudjahidine de son époque : le noble guerrier islamique n'a rien de ce que vous auriez aimé lire sous la plume de Nietzsche.

La virilité saillante ; pas la masculinité débordante.
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Re: Nietzsche et le Bouddha

Message  Philosophos le Lun 29 Fév 2016 - 19:05

Malcolm Cooper a écrit:Je comprends bien vos griefs, mais je dis que vous voudriez que Nietzsche eût été l'hédoniste de vos rêves. Or, ce que Nietzsche exalte, c'est l'autodiscipline : Apollon orientant Dionysos ; pas Dionysos seulement, à la onfrayienne.
La maîtrise des instincts, oui, mais sans ascétisme ! Les princes de la Renaissance (un des modèles de Nietzsche) étaient des jouisseurs raffinés et dans le même temps, des guerriers redoutables.

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Re: Nietzsche et le Bouddha

Message  Malcolm le Lun 29 Fév 2016 - 21:35

Difficile de faire tenir tout Nietzsche dans une seule de ses admirations. Sans compter qu'il veut l'avenir, pas le passé ni sa réfaction (cf. De la Rédemption, in Zarathoustra). Bref, je réitère mon propos : vous aimeriez que Nietzsche ait dit ce dont vous rêvez. Mais reprenons l'exemple du moudjahidin, ou bien du samouraï : ils savent jouir, entre boissons, danses du ventre et geishas. Reste que ça n'est pas le quintessentiel ; le quintessentiel, c'est cet Allah qui dit que le monde est un aya (verset) à interpréter, ou bien l'aperception du ki (énergie vitale). Et voilà le philosophe-artiste, créateur de valeurs, tentateur et expérimentateur, législateur. Car les plus grands événements arrivent inaperçus sur terre, Nietzsche lui-même fut de ces inaperçus-là.

Et je vous dis que chez votre condottiere ou votre prince, Nietzsche voyait le machiavélisme, donc une mentalité exacerbée.

Il faut devenir un saint (sic) de la connaissance, si on le peut (cf. De la Guerre et des guerriers, in Zarathoustra). Tout le reste n'est que mise en œuvre, par-delà bien et mal.

Bref : ne vous arrêtez pas à des clichés.
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