Bibliographie commentée, autour de Nietzsche

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Bibliographie commentée, autour de Nietzsche

Message  Malcolm le Lun 29 Fév 2016 - 13:51

Est-ce que vous avez remarqué, comme Patrick Wotling - qui est pour moi le meilleur commentateur de Nietzsche actuellement, du moins à ce que je sache - prend bien soin, quand même il nous restitue un nietzschéisme psychologique pas ou peu systématique - juste comme il faut en tout cas pour être audible - prend bien soin d'éviter les sujets qui fâchent, à savoir, précisément, l'aristocratisme et l'esclavagisme inhérent ? Ils les édulcorent en médecine de l'âme, à tout prendre en psychologiste. (Terme d'esclavagisme qui nous effraie de méchanceté, là où Nietzsche l'emploie par-delà bonté et méchanceté, au sens propre de hiérarchisation, sans préjuger de la façon dont les inférieurs hiérarchiques sont traités, et surtout, au sujet des femmes, en disant qu'elles méritent tous les égards bien qu'une fermeté orientale. Ce qui s'appelle en propre : la galanterie.)
Dorian Astor va, quant à lui, nous dire que cet aristocratisme est nuançable, en tout cas il aime trop son Nietzsche pour ne pas vouloir "aristocratiser" la démocratie qu'il appelle de ses vœux - sans donc réaliser qu'il démocratise l'aristocratie, contradictio in adjecto. Reste qu'Astor est parvenu à restituer la métadynamique nietzschéenne comme personne.
Quant à Michel Onfray, qui est un taureau (et non une vache ruminante ... ) entre les lecteurs de Nietzsche, et qui du coup va l'entaureauiser (vocable que l'on trouve sous la plume de Nietzsche traduit par Wotling, dans (?) le Gai savoir ou Par-delà bien et mal), Michel Onfray a réussi à faire un moralisme nietzschéen, ce qui est tout de même gonflé, mais il est le seul entre tous, à avoir éprouvé - pour le dire en ses termes - la puissance d'exister nietzschéenne. Pas étonnant, qu'il ne colla pas à l'académisme et dut inventer l'université populaire pour s'exprimer (en quoi il est bien créateur et législateur comme un philosophe-artiste).


Clément Rosset est très bon - aussi bon que Wotling, en fait, - mais dans la compréhension du tragique, sa cruauté et sa joie. C'est certainement celui qui a le moins éludé la question (Logique du pire, le Principe de cruauté, la Force majeure, etc.) ; mais il y a aussi le "rossétisme" qui, avec son côté soixante-huitard (du moins, si par 68 on entend ce qu'y met Vincent Cespédès dans Mai 68, la Philosophie est dans la rue), va s'en tenir - et c'est une excellente cure herméneutique à mon avis - à la surface, dans la négation d'une profondeur : en quoi il perd Nietzsche.


Au reste, Philomag, pour moi, dans l'ensemble, c'est le consensualisme, le progressisme et le modernisme tragiquement nécessaire (?) de la philosophie par temps démocratiques - encore que les carnets à l'intérieur soient comme une excuse et un garde-fou, signalant qu'il faut bien se friter aux textes, mais ...
Sur Nietzsche, j'ai été très heureux d'en apprendre sur la scientificité de l'éternel retour à l'identique, et j'ai trouvé qu'il y avait plein de bonnes pistes dans un réel esprit de synthèse. Mais, finir sur le transhumanisme comme marche vers le surhumain, c'était la pire saloperie consensualiste-progressiste-moderniste qui fût. On voit très bien que Zarathoustra est un Henri David Thoreau, et pas un futuriste. De même : l'aristocratisme nietzschéen, son dressage et sa sélection inhérentes, ont en vue sur des millénaires l'avènement évolutionnaire mutationniste du surhumain, dans une démarche "surhumaniste" - que je nomme volontiers un surhumanisme ... - faisant de qui s'y prend, quelqu'un qui "franchit le pont" (dixit le prologue de Zarathoustra). Mais le transhumanisme n'est jamais qu'essentialiste-néognostique (J.C. Guillebaud, la Vie vivante). Aussi bien, tout le hors-série en est discrédité, car il valorise la morbidité technologique sur la vitalité bio-étho-éco-zoodynamique de la volonté de puissance - de la vie, - et on sent bien qu'on évoque Nietzsche (de même que les nouvelles collections livresques du Monde) uniquement pour éprouver un frisson dernier-humaniste - et je nomme dernier-humanisme la tendance actuelle au confort et au réconfort économico-festiviste, grégaro-solipsiste, virtualo-médiatiste, judiciaro-potentiariste, moralo-humanitariste, victimo-communautariste, écolo-spiritualiste et techno-scientiste, de nos mondes décadents.


Je viens d'entamer Fouillée sur l'immoralisme nietzschéen via Gallica, et vous ne m'en voudrez pas de ne pas avoir mis longtemps à m'en dégoûter, au sens physiologique (à moins que je ne sois un psychotique somatisant, il faut conclure que le lire me donne mal à l'estomac). Et vous ne m'en voudrez pas trop, de décréter très vite quelque chose à ce sujet ; je le peux, parce que j'ai déjà lu plusieurs analyses de cet acabit, probablement sous la plume de personnes ayant lu Fouillée et adhéré, sans parler de Michel Onfray qui, je suppose, à tout pompé chez lui quand il écrivit sa "contre-histoire" sur le surhomme ... Onfray qui, d'ailleurs, se range raisonnablement à l'avis de Fouillée sur la folie des grandeurs nietzschéenne ... Enfin, certainement que je passe (pour le moment, car il n'est pas dit que je n'y revienne jamais) à côté de réflexions intéressantes sur l'immoralisme en tant que tel, mais c'est justement pour cela que je vous ai dit de ne pas trop m'en vouloir de décréter si vite. - En somme, Alfred Fouillée se fourvoie d'emblée à ma divination, en ce qu'il prend Nietzsche au mot - ce qui n'est pas le prendre au pied de la lettre - et qu'il a une réaction faite de bonhomie "raisonnabiliste" à son égard, qui est à elle seule toute une morale ultra-chrétienne qui, à la fin, met tout le monde d'accord en décrétant quant à elle : Nietzsche a mérité sa folie, sa voie est impraticable, merci à lui de l'avoir démontré et n'en parlons plus. Tout se passe comme si - vous citez Girard un moment - il s'agit de bouc-émissariser Nietzsche, pour éviter d'emprunter ses voies, dans le consensualisme-progressisme-modernisme dit au sujet du Philomag. Mais, ce qu'on n'a pas compris (lu) de quintessentiel, c'est la manière qu'à Nietzsche de sentir, et qui l'amène à se retrouver esseulé moralement. Car Nietzsche aussi, a une morale : il juge depuis la morale des maîtres décrite plusieurs fois (notamment dans un paragraphe de la dernière section de Par-delà bonté et méchanceté, et dans toute la Généalogie de la morale ou presque). L'immoralisme n'est qu'une façon de se positionner intellectuellement avec probité (sur la conscience intellectuelle, voir le Gai savoir au début), et n'est pas une manière de dire qu'il faut vivre de façon amorale - ce que pose d'emblée Fouillée. Fouillée qui, de toutes évidences, ne savait pas lire !


Bref, de nietzschéisme et de doctrine nietzschéenne et d'enseignement nietzschéen, il y en a autant qu'il y a d'interprètes de Nietzsche, quand Nietzsche nous dit : oublie-moi ! ... Or, qui ici à déjà brûlé un Nietzsche ? ... jeté à la poubelle un Nietzsche ? ... abandonné un Nietzsche dans l'espace public ? ... et ce, non pas pour se prouver à soi-même qu'il en est capable, détaché des biens matériels, et encore plus détaché de la révérence livresque, mais bel et bien parce qu'il voulait rejeter Nietzsche de tout son corps, précisément parce que Nietzsche éveillait en lui les passions zarathoustriennes ? ...
Il y a de la sagesse, chez Sigmund Freud, à avoir refusé de lire Nietzsche, pour, dit-il, non pas se réserver la primeur en termes de découverte de psychologie des profondeurs, mais bien sauvegarder sa liberté d'esprit ...

En nous enjoignant à le réprouver (encore qu'il faille lire Des renégats, dans Zarathoustra, pour en apprécier toute l'ambiguïté) Nietzsche nous a le mieux retenu, à travers un double-bind schizophrénant : car ne pas le lire et le rejeter, c'est encore le suivre, alors pourtant qu'il ne faut pas le suivre. Encore une critique qu'on pourrait lui adresser ! ... mais j'ai déjà le contre-argumentaire insufflé par mon petit doigt.
Car vous direz qu'on trouve tout et son contraire chez Nietzsche ? ... Mais ce n'est pas ce que je veux dire : je veux dire que Nietzsche a réussi un coup de génie. Encore faut-il engager l'agôn avec lui, sans le prendre pour parole d'évangile ... pardon : pour parole de "chaoangile".
Bref : comme un fils fait avec un père. Mais spirituels, ici. Et quand on sait que la spiritualité est sublimation de l'instinct ...
Etc. ad lib. et c'est récursif. "Schizophrénant".
Ou, disons, hiérarchique.
Car il ne faut plus que nous fassions preuve de misarchisme (in la Généalogie de la morale).
Et voilà l'éducation instinctuale pourtant textuelle.
Nous sommes éduqués à l'aristocratisme via Nietzsche. C'est ce que je voulais dire, dans le post précédant.
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Malcolm
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