Nietzsche et le transhumanisme

Aller en bas

Nietzsche et le transhumanisme

Message  Malcolm le Lun 29 Fév 2016 - 13:57

La défense qu'on fait d'un "transhumanisme nietzschéen" est connue, et vient de ce que l'on confond volontiers volonté de puissance avec velléité de pouvoir. En fait, la "transhumanité" - qui a déjà un nom : la bionique - eh bien, la bionique, en dehors du fait qu'elle est totalement instrumentalisée idéologiquement par le transhumanisme, pour le pire (la singularité technologique) et pour le meilleur (la médecine) - la "transhumanité", disais-je, est-elle seulement un état désirable ? Je veux dire que, si en nous bioniquant (!), on ne pérennise que la médiocrité morale, la morale des esclaves, etc. nous n'aurons (nietzschéennement) rien gagné. L'homme-machine, dans ce sens qui dépasse La Mettrie, c'est aussi l'immortalité potentielle de la dernière humanité : "nous avons inventé le bonheur, dit-elle en faisant un clin d’œil" (in Zarathoustra, prologue). Car qu'est-ce qu'une étoile dansante, selon ledit prologue ? ... Certainement pas le "bionique en soi".

Par contre, si ce bionique sert la cause d'une grande politique (un stratège néo-napoléonien) ou d'un grand but (l'exploration spatiale, vers de nouveaux horizons), alors la "transhumanité" sera justifiée - et rien d'autre. Car alors, sa velléité de pouvoir, qui aurait pu être guidée par le ressentiment à l'égard de la finitude, sera transcendée au service de la vie, dans des volontés de puissances guerrières et conquérantes. Mais on aurait très bien pu imaginer qu'un artiste, à l'aide de la bionique, rénove l'art (ce qui, d'une certaine façon, pourrait être le cas de la 3D et de la synthèse déjà, s'il ne s'agissait pas massivement d'entertainment et de design).

Au fond, le transhumanisme est une "idée moderne". Le but sensément terrien - de sens de la terre zarathoustrien - manque.


Figurez-vous que j'ai trouvé dans un Walt Disney récent, quelque chose de l'ordre de cet aristocratisme eugénique, sinon que, forcément, l' "aristocrate en chef" est dans un remords mortifère (sans quoi il n'y aurait pas de "méchant"), et que tout se passe dans les conditions rigolotes et aventurières d'un Walt Disney (sans quoi il n'y aurait pas de "gentils") : Tomorrowland. Et, naturellement, tout cela est rendu merveilleux et fantastique (sans quoi ce ne serait pas un Walt Disney).

En fait, les protagonistes pèchent (nietzschéennement) par pitié envers autrui, à plus ou moins haute dose. A part cela, il y a bel et bien ledit aristocratisme philosophico-artistique, eugéniste d'un eugénisme simple (je ne vois pas pourquoi il faudrait associer eugénisme avec violence et éradication, sinon dans une pensée ultra-hitlérienne).


L'eugénisme est encore pratiqué, serait-ce quand on laisse le choix aux parents d'avorter d'un trisomique repéré, lors des premiers tests pendant la grossesse. Et, d'une certaine façon, en tant que nous entrons dans une ère où la richesse est de moins en moins bien répartie, et où la mobilité sociale est réduite (des économistes en parlent de plus en plus, comme Piketty), se pratique un eugénisme socio-économique complètement hasardeux ou presque (on dit : selon la "loi" du marché) - un non-eugénisme si l'on veut, mais un eugénisme pourtant inhérent aux critères de société choisis. Toute société implique une forme de tri dans la masse.

Au XIXème siècle, la question de l'eugénisme est en effet très prégnante, et partout, pour cette raison que la fin des sociétés d'ordres nécessite la conscientisation des choix opérés pour savoir qui doit et qui ne doit pas être privilégié : il n'y a plus de critère explicite de valeur. A l'époque l'eugénisme est un thème progressiste, socialiste ou autre, de la bonne société, il n'y avait pas plus politiquement correct.

Quand on s'alarmez de ce que l'eugénisme nietzschéen est négatif-en-soi par ce que les nazis s'en justifièrent - distorsement pourtant, - on se comporte comme s'il fallait s'alarmer de ce que nous employons toujours des couteaux de table, alors que les assassins s'en servent pour tuer. Ou bien, comme s'il fallait interdire Internet au nom des sites complotistes qui y pullulent. Bref, vous moralisez débilement l'instrument de soi indifférent.
avatar
Malcolm
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Nietzsche et le transhumanisme

Message  Ragnar II le Mar 1 Mar 2016 - 13:25

.

Sur ta première partie, celle traitant du transhumanisme, je dirais que ce n'est pas une idée si moderne que ça. Ou, pour être plus précis, ce n'est pas un phénomène récent. Les lunettes de correction de la vue, c'est déjà assez ancien. Les chaussures, c'est encore plus ancien. Et le vêtement, n'en parlons même pas. Or, on peut considérer ces objets comme des moyens de compenser certains inconvénients de la physiologie humaine. Et ça, au même titre en soi, au même chapitre de fond que le pacemacker ou la rotule en titane, degré de complexité en plus. Le transhumanisme peut (pourrait) être vu sous l'angle d'une complexification d'une chose en fin de compte bien ancienne.

.

Sur ta seconde partie, celle traitant de l'eugénisme, je suis bien d'accord avec toi. L'eugénisme des camps de la mort, ce n'est pas celui permis aujourd'hui par les biosciences appliquées à la régulation des naissances au sens le plus large du terme.

Le premier eugénisme se déploie sur le terrain de l'abjection, car il s'exécute après la naissance de l'humain, avec toute la somme de dégoût que cela peut provoquer chez la plupart des humains, qui sont déterminés biologiquement sur le plan de l'éthique et de la morale, lorsqu'ils n'ont d'aucune façon subi les effets d'une trop grande distanciation idéologique et politique par rapport à un groupe d'individus idéologiquement sélectionné en vue d'être gazé.

Le second eugénisme se déploie sur le terrain d'une véritable empathie, voire d'une réelle sympathie envers ceux qui décident d'avoir une descendance en bonne santé, en choisissant d'appliquer en conséquence une sélection biologique dans le domaine d'une validité éthique et morale d'un temps précédant de loin la naissance de l'humain et même l'émergence de ce qu'on pourrait appeler l'humain au sein de sa mère. D'une certaine façon, le second eugénisme est une façon de s'approprier le mécanisme de l'évolution et de la sélection naturelles, qui est un eugénisme datant de plusieurs milliards d'années. Ce mécanisme fonctionne autant de façon naturelle qu'artificielle, puisque dans les deux cas, il suffit de ne pas permettre à des individus génétiquement destinés à être physiquement handicapés d'atteindre l'âge de la procréation. La sélection étant cependant effectuée très en amont par l'artifice, alors qu'elle peut s'effectuer en bas âge avec toute la somme de souffrance que cela provoque, par le naturel.

Tel qu'il est pratiqué actuellement, l'eugénisme est d'une certaine façon une adhésion et une évasion simultanées par rapport au problème posé à l'humain par la nature.

.

Revenir en haut Aller en bas

Re: Nietzsche et le transhumanisme

Message  Ragnar II le Mar 1 Mar 2016 - 13:31

.

Cela dit, je ne peux pas m'empêcher de rappeler ici en digression (dans un message indépendant) la thèse de doctorat en philo de ma copine Peggy Sastre, dont je parle souvent sur ce forum.

Cette thèse s'intitule « Généalogies de la morale : perspectives nietzschéenne et darwinienne sur l'origine des comportements et des sentiments moraux » et se résume comme suit :

« Nietzsche comme Darwin envisagent la morale de manière évolutive, comme l'héritage temporaire de diverses sédimentations successives. Nietzsche comme Darwin remettent à plat toute une tradition antérieure, philosophique pour l'un, biologique et naturaliste pour l'autre. Tous deux poussent à voir la morale, certes comme un ensemble de règles et d'interdits structurant une société, mais comme un ensemble relatif, déterminé par des contextes, des environnements, des physiologies extra-morales. Le philosophe, comme le scientifique, eux mêmes inscrits dans une histoire et une évolution toujours inachevée à l'heure actuelle, font exploser les normes et les catégories morales anciennes, qu'elles soient métaphysiques, révélées, éternelles, fixes et définitives. Et tous deux, en observant, expliquant et critiquant la morale, provoquent une interrogation sur ses marges et son dépassement, par-delà d'ailleurs la science et la philosophie : qu'est-ce que l'individu pour le troupeau, qu'est-ce que l'homme pour son espèce ? »

.

Revenir en haut Aller en bas

Re: Nietzsche et le transhumanisme

Message  Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum