L'érudition et le philosopher

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L'érudition et le philosopher

Message  Malcolm le Lun 29 Fév 2016 - 14:07

Nous conviendrons certainement, qu'une érudition nourrit le philosopher. Cela, d'autant plus à "l'ère des sciences" qui produisent chaque jour un contenu pas si facilement déniable, sinon au prix d'une spéculation "gonflée d'hélium", d'une mise au ban, voire d'une superstition. Mais là n'est pas la question des sciences.
Au contraire, il me semble que les érudits pratiquants le philosopher, peuvent avoir une fâcheuse tendance à la citation, à l'argument d'autorité, et à la confusion entre le connaître et le philosopher, voire le se-présenter-connaissant et le philosopher, qui sont soumis à des ressorts psycho-sociaux et moraux bien différents, si l'on veut bien m'accorder ce point.
De même, l'érudit peut appliquer son intelligence, précisément, à faire de l'intelligence (des liens entre) différents éléments de sa fine connaissance, mais cette intelligence-là fait-elle bien le philosopher ?
Dans quelles conditions, l'érudition peut-elle venir à boucher l'accès au philosopher ?
...

Je ne crois pas pouvoir me montrer plus précis dans la formulation du sujet. Mais, s'il fallait que je rassemble tout cela en une seule formule éventuellement simpliste, je dirai : a-t-on besoin de connaissances liminaires pour philosopher, ainsi que le système scolaire français le laisse entendre, à placer la philosopher en terminale seulement ? - étant entendu que la question du système scolaire n'est pas là.
Car enfin, l'érudition semble bien être ce qui en refroidit des masses à philosopher, alors qu'il a bien fallu que "le premier philosophe" fasse sans, et l'aversion pour l'érudition n'est pas toujours synonyme de refus de s'efforcer à connaître et philosopher. Simplement, comme tout être humain, pour s'y mettre, il faut d'abord en voir l'intérêt ou, si l'on préfère, y être incité.



Les connaissances nécessairement amassées permettent de produire une philosophie, une doctrine philosophique - dans le sens le plus léger du terme doctrine (il n'en reste pas moins qu'il y a alors quelque chose de docte, dans la production philosophique, ou pris comme tel - docte - par quelque lecteur que ce soit). Ont-elles un lien avec le philosopher comme tel ? Et puis, d'abord, qu'est-ce que le philosopher comme tel ? Y en a-t-il un ? Et se distingue-t-il de la philosophie ? ... Et puis enfin, défendre la somme de connaissances plus-que-nécessaires, n'est-ce pas une forme de corporatisme ? ... n'est-ce pas même, une politique de la connaissance et de la philosophie ? ... n'y a-t-il pas là-dedans quelque chose dont se délecteraient les science studies ? ...

Comme on voit - mais je ne le réalise qu'à présent - j'ai en filigrane le même positionnement qu'Alain à l'égard de la politique : qu'il ne faut ni l'abandonner aux Compétents, ni aux Importants, ni encore moins aux Mollusques (radicalisme politique début de XXème siècle). A cette référence, on pourrait ajouter celle de Rancière et son Philosophe et ses pauvres (que je n'ai pas lu, mais que je crois deviner proche), mais surtout son Maître ignorant auquel je souscris volontiers dans ma propre pratique de l'enseignement - moins un rapport d'intelligence à intelligence, que de volonté à volonté (quant à les définir, ce n'est pas le lieu).

Tout ceci ne m'empêche pas d'aimer l'érudition, mais m'incite épistémiquement à me défier même d'elle, si utile pourtant.

Alors quoi ?


Il y aurait, à en lire, une philosophia paerennis, insécable, si je vous lis bien. (Posture essentialiste ?) Ou alors : il n'y aurait pas de philosophie sans connaissance élaborée/pointue, donc.

Mais voilà tout le problème : cette connaissance fine et massive, quand elle a été générée, prête enfin à servir une plus judicieuse réflexion philosophique, il faut pourtant comprendre qu'elle n'a jamais été générée qu'à partir de postulats épistémiques relevant eux-mêmes d'une philosophie, serait-elle mal consciente. Or, vous me direz peut-être que c'est bien là une tâche philosophique que cette épistémologie, ce que je vous concède (travail d'un Michel Foucauld, par exemple). Mais, en dehors de l'épistémologie, pour produire une philosophie sur la base de ladite connaissance, il faut oublier un moment- voire s'aveugler sur- les conditions de génération de cette connaissance, qui dès lors influent - pas toujours voire peu souvent directement ni flagramment - sur la philosophie qui en résulte : où le philosophe s'inscrit dans une perspective gnoséologique. Sur quoi vous me direz peut-être qu'on ne saurait bien toujours faire autrement, qu'il faut bien à un moment ou l'autre faire "avancer" la réflexion, et qu'il tient de toute philosophie (et pas que de toute philosophie ... ) que de pouvoir être remise en question au plan de ses prémices, de son déploiement et de ses implications, ce que je vous concéderais naturellement et fraternellement : c'est tout bonnement pragmatique ou, si vous préférez, fonctionnel, efficace, procédural, voire tout simplement nécessaire, pour ne pas dire fatal.

Mais c'est à ce point, pourtant, il me semble, que se peut dégager (?) un "philosopher comme tel". Je reprendrais volontiers l'exemple d'Alain, qui certes ne parle pas de rien, mais ne parle pas de grandes théories non plus. Or, il y a, je crois, bel et bien une politique de la philosophie voire un corporatisme, dans le soutènement de la connaissance dite, connaissance dont on ne saurait certes se débarrasser. Oxymore, encore (cf. le sujet vulgariser la philosophie).


Je constate bien que toute cette érudition se distingue de ce que j'ai nommé et que l'on conteste, un philosopher comme tel. Justement, les personnes lambdas dont je parle au lien donné, ont des réflexes d'une probité/d'un bon sens/d'une lucidité à l'égard de soi-même, extraordinaires, que j'assimilerai volontiers au philosopher comme tel. - Philosopher : verbe au mode infinitif, mode de l'événement pur. - Et d'ailleurs, votre défense de l'érudition, où mène-t-elle. Qui était Socrate, sinon un citoyen athénien plutôt pauvre, simplement logique à dire que : puisque je ne peux connaître ni la nature (mes prédécesseurs et contemporains se contredisent) ni les dieux (encore que je les assimile volontiers à une justice en décalage avec mes contemporains), je vais m'intéresser au savoir prétendu des hommes, qui nous conduira clairement à la morale ; or, comme je sais que je ne sais rien, je vais m'y prendre avec force maïeutique et elenchos, en espérant voir advenir ce que je ne sais pas ... ? De plus, si vous prenez le cynisme, vous avez un philosopher qui est un provoquer pur (mais Socrate, dont s'inspira le cynisme, fut bien condamné pour ses "provocations logiciennes", non ?).


En y pensant, on défend un confucianisme :

Apprendre sans réfléchir est vain.
Réfléchir sans apprendre est dangereux.

C'est raisonnable. Bien que cela me semble tomber sous la coup de la critique des sages illustres.


J'ajouterais que l'institutionnalisme et l'académisme, qui ont chacun et ensemble un esprit de corps (corporatisme), tendent à défendre d'arrache-pied que l'érudition est condition sine qua non. Or, ni l'institutionnalisme ni l'académisme ne sont réputés pour leurs sens de l'écoute et de la communication. En fait, ils ne font que défendre leur survie en posant cette condition, et discréditant le manque d'érudition - par-devers l'intérêt de l'érudition. Ils ont besoin qu'on croie à leurs sybillismes, afin de se perpétuer comme cléricalisme de la connaissance (bonne parole, évangile, sacerdoce, prêtrise, bref : vérité) ce qui est vieux comme le monde : originellement l'écriture fut attribuée aux castes hermétiques de scribes rattachées à un dieu, et qu'ensuite cela continua en religion du livre. Défendre l'érudition d'arrache-pied est une piété, mais ils s'illusionnent sur leur propre compte - qui par ailleurs n'a que l'intérêt de conserver l'érudition en la jardinant minutieusement (mais un vrai intérêt) aboutissant certes parfois à d'excellentes pousses.
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Re: L'érudition et le philosopher

Message  Princeps le Lun 29 Fév 2016 - 14:10

Ce sujet me dit quelque chose... :roll:
Dans quelles conditions, l'érudition peut-elle venir à boucher l'accès au philosopher ?
Quelle idée saugrenue. *Lol*
a-t-on besoin de connaissances liminaires pour philosopher
De la même manière que l'on peut marcher, en ville, sans chaussure, on peut "philosopher" seul. On va juste moins loin, avec davantage d'inconfort.
Cette question a été abordée ici, de nombreuses fois.
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Re: L'érudition et le philosopher

Message  Malcolm le Lun 29 Fév 2016 - 14:43

Cela te dit quelque chose, parce qu'on m'en a suspendu (désactivation du profil sans préavis).
OK pour le traitement par ailleurs sur ce forum ; mais je trouve déjà ta réaction plus sensée que là-bas (suis mon regard).
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Re: L'érudition et le philosopher

Message  Princeps le Lun 29 Fév 2016 - 18:36

La vraie différence de Liberté Philo, c'est la légèreté de sa charte. Je peux pester et râler sur un membre qui ne parle que de "lui", jamais il ne sera bannit pour cela.

Je joins à ce sujet, ce lien qui me semble rejoindre certains points que tu soulèves : http://www.liberte-philosophie-forum.com/t481-philosophie-et-opinion?highlight=opinion

Je te rejoins sur l'académisme. C'est une fumisterie. On trouve des étudiants de philo' ridiculement atteint du syndrome de "la chapelle", et des autodidacte brillants.
Le vrai problème de l'érudition, c'est de ne pas avoir de porte-voix à la hauteur. On ne trouve que des gens "hors de leur siècle", en dehors des réalités.
Je ne développe pas plus, je manque de temps (le recherche, c'est chronophage ! *Lol*), l'ayant fait substantiellement dans le sujet proposé ci-avant.

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Re: L'érudition et le philosopher

Message  Malcolm le Dim 1 Jan 2017 - 15:14

Merci de proposer un forum tel que celui-ci, et je dis ça franchement. J'approuve, au reste.
Là-bas, j'étais dégoûté par l'hygiénisme mental et moral régnant, perfidie (puterie) subliminale.

Plutôt une bonne guerre qu'une mauvaise paix, c'est ma devise.

***

Quelqu'un de par le Net, a écrit:La connaissance est-elle réservée aux élites ?
Tout dépend ce qu'on nomme connaissance, tout dépend ce qu'on nomme élite. Mais, au sens noble non-sociologique, je dis oui. C'est-à-dire qu'on peut se harter d'érudition, et y être même ingénieux dans la manipulation (exemplairement : les académiques communs), qu'on n'est pas un noble connaisseur. Par cela seul (la noble connaissance), on fait partie d'une élite de la connaissance, qui donc n'a rien à voir avec les élites sociales (qui sont bien souvent de fieffées ignardes). A partir de là, il faut aussitôt dire qu'il y a une élite artisanale comme il y a une élite intellectuelle, et une élite sportive, etc. On reconnaît bien l'athlète et l'artisan d'art : je ne vois aucun problème à reconnaître un grand esprit.


Dernière édition par Malcolm le Dim 1 Jan 2017 - 16:04, édité 1 fois
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Re: L'érudition et le philosopher

Message  Kal' le Dim 1 Jan 2017 - 16:02

Malcolm a écrit:On reconnaît bien l'athlète et l'artisan d'art : je ne vois aucun problème à reconnaître un grand esprit.

On reconnaît bien l'athlète et l'artisan d'art à ce qu'ils produisent des choses ou exécutent des gestes physiquement observables et palpables, voire utiles et agréables. C'est loin d'être le cas pour l'intellectuel, surtout lorsqu'il ne produit rien, et même lorsqu'il produit, sa production tombe sous le joug de l'opinion.
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Re: L'érudition et le philosopher

Message  Malcolm le Dim 1 Jan 2017 - 16:02

Parce que dans les choses "invisibles", tout le monde se croit démocratiquement autorisé légitime.
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érudition et philosophie

Message  Janot le Ven 15 Sep 2017 - 11:11

Philosopher n'a besoin que d'un bon cerveau apte à cela, finalement, il n'est pas besoin d'une vaste érudition. Quel savoir peut remplacer la pensée de Platon ou de Spinoza ?
Ce qui dessert la philosophie, ce sont ceux qui en ont la prétention mais pas l'étoffe (je n'ai ni l'un ni l'autre) et, précisément, se  rabattent sur l'érudition : nombreux sont-ils sur France Culture ! Le bât blesse vraiment quand ils vous expliquent ce que vous-même avez mit des années à maîtriser quelque peu. D'où la pensée de Chamfort : "Pour réussir dans le monde, il faut se résigner à se laisser expliquer quelque chose que l'on connaît très bien par quelqu'un qui la connaît très mal".
Profitions d'une autre pensée de Chamfort : "Cette année, je me suis défait de deux amis : L'un, parce qu'il ne me parlait jamais de lui, l'autre, parce qu'il ne me parlait jamais de moi.". J'adore.

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Re: L'érudition et le philosopher

Message  Malcolm le Ven 15 Sep 2017 - 12:12

Excellent Chamfort. Au reste, je rappelle que ce forum est amateur (si seulement il y a un professionnalisme du philosopher ... ) et que les coquetteries de chacun sont les siennes, vérité de M. Lapalisse. J'entends par là que si je veux chinoiser, je le peux, l'essentiel étant que chacun y puisse mettre son expériencialité (soit donc le cœur de son expérience) et moralement le mieux encore, en toute probité (soit donc en tout bien tout honneur).

Sous cet angle, LA philosophie, c'est précisément une liberté par excellence, au sens très politique de conquête de droits et d'absence de fers - spirituellement, au sens concret et large du mot esprit (l'esprit d'une démarche, la tournure d'esprit, etc.). Évidemment, si l'on s'en tient à papillonner, cela laisse toujours à désirer et manque de philosophie, en tant que philosopher requiert une exigence intellectuelle.
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Re: L'érudition et le philosopher

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