Doit-on sanctifier Albert Camus ?

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Doit-on sanctifier Albert Camus ?

Message  Philosophos le Sam 9 Nov 2013 - 16:13

Le 7 novembre 1913, Albert Camus naissait en Algérie française. Nous célébrions son centenaire il y a quelques jours, sans commémorations excessives. Camus est un auteur que tout le monde cite mais dont personne ne parle. Mais que devient un auteur qu'on admire et qu'on ne questionne plus ? N'est-il pas en voie de pétrification, de sanctification ? "Aux grands hommes, la patrie reconnaissante". L'ancien président de la République, Nicolas Sarkozy, avait proposé le transfert des restes de Camus au Panthéon, refusé par le fils de l'écrivain. N'est-ce pas le signe que Camus ne nous dérange plus ? Je me propose donc, à rebours de ce qui se passe à l'heure actuelle dans notre pays, de questionner Camus.

Pourquoi Camus nous apparaît comme un saint, un homme parfait ? Passons sur sa vie privée, elle n'intéresse que les biographes, et on ne pourra pas reprocher grand chose à ses actes, de toute façon, si ce n'est, pour certains, son soutien à la colonisation de l'Algérie. L'embarras commence pour moi quand je considère l'ampleur de son oeuvre et le peu qu'on en dit. Je cite les paroles de la Ministre de la Culture, Aurélie Filipetti :
Aurélie Filipetti, Ministre de la Culture a écrit:Je crois que ce qui est beau chez lui pour les jeunes générations, c'est quelque chose qui peut être appliqué à soi-même et en même temps donner un élan collectif.
On peut difficilement faire plus vague. Or, Camus n'est rien moins que vague. Il est même très clair. Rien de tordu dans son oeuvre, pas de jargon universitaire, aucun faux-fuyant d'intellectuel. C'est peut-être cela qui gêne après tout ? Quelqu'un qui ose penser seul, qui marche le regard droit, la tête haute, sans avoir besoin ni d'un dieu ni d'un maître.

Camus est tout l'inverse de ce qu'attend notre époque. On veut être guidé, Camus ne guide pas, on cherche un maître à penser, Camus n'en est pas un, on veut un Dieu, Camus refuse Dieu. Etranger. Absurde. Non-sens de la vie. Comment ces mots peuvent-ils voisiner avec révolte, liberté, passion ? Si on cherche un révolutionnaire en Camus, on fait fausse route. Camus est un égoïste, comme son personnage de l'Etranger. Sans illusion sur les valeurs consacrées par la société depuis des millénaires, le meurtrier ne regrette pas son geste. Ne sommes-nous pas tous condamnés à mort par le fait même de naître ? "Rien n'est vrai, tout est permis", telle est sa devise.

Mais cette révolte devant l'absurdité trouve ses limites, du fait même que l'homme cherche un sens à sa vie . Même s'il n'existe aucune valeur absolue, l'homme absurde se révolte pour quelque chose qui le dépasse, une valeur commune à l'humanité. Il doit donc exister une nature humaine. Dès lors, doit-on se révolter sans limites, au mépris de cette nature ? L'homme qui se révolte devant l'absurdité de l'univers, s'il en vient, comme Caligula, à tuer d'autres hommes, n'est plus un révolté, il devient un criminel qui nie la nature humaine. Ainsi, un meurtre quel qu'il soit, y compris la peine de mort ou le tyrannicide, ne peut trouver sa justification.

Voilà sans doute ce qui fait de Camus un saint aux yeux de nos contemporains, l'illusion d'un retour à la morale, dans un monde sans Dieu. Mais peut-on si facilement oublier l'absurde, qui fait le fond de cette sagesse ? Ne doit-on pas, pour rester fidèle à Camus, continuer à vivre en révolté ? Vivre sans espoir, sans pour autant se résigner, remettre constamment le monde en question, se savoir libre parce qu'on est lucide sur sa condition, c'est vivre le plus possible.

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Re: Doit-on sanctifier Albert Camus ?

Message  Princeps le Mer 28 Mai 2014 - 15:37

Camus - comme Kafka et d'autres - pose un problème : qui est philosophe ? Qu'est-ce que philosopher ?
Sauf erreur de ma part, il ne s'érige pas en philosophe, et pourtant, tu le soulignes, ses œuvres ont une dimension, une portée éminemment philosophique.
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Re: Doit-on sanctifier Albert Camus ?

Message  Philosophos le Sam 7 Juin 2014 - 13:56

Princeps a écrit:Camus - comme Kafka et d'autres - pose un problème : qui est philosophe ? Qu'est-ce que philosopher ?
Sauf erreur de ma part, il ne s'érige pas en philosophe, et pourtant, tu le soulignes, ses œuvres ont une dimension, une portée éminemment philosophique.
Camus s'est énormément inspiré de Nietzsche. Cela dit, Nietzsche non plus n'a pas toujours été considéré comme un philosophe, et même encore aujourd'hui, certains remettent en question son statut. Il y a presque autant de manières de philosopher que de philosophes. Sartre a écrit des romans et pièces de théâtre comme Camus, mais il fait plus philosophe que lui. Sans doute parce qu'il a écrit des ouvrages théoriques à côté, pour expliciter sa pensée, à moins que ce ne soit l'inverse, les romans ayant été conçus comme une illustration de sa théorie.

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Re: Doit-on sanctifier Albert Camus ?

Message  Princeps le Sam 7 Juin 2014 - 17:05

Philosophos a écrit:Il y a presque autant de manières de philosopher que de philosophes.
Oh oui ! J'ajouterais Leopardi et Ortega à la liste des philosophes auxquels ont a reniés ce titre.

Philosophos a écrit:Sans doute parce qu'il a écrit des ouvrages théoriques à côté, pour expliciter sa pensée, à moins que ce ne soit l'inverse, les romans ayant été conçus comme une illustration de sa théorie.
Machiavel et La Mandragore sont une autre illustration de ce qu'un genre plus littéraire peut offrir en terme de formalisation d'une pensée philosophique - même si le cas est différent, puisqu'il me semble difficile de comprendre les sous-entendus philosophiques de cette comédie sans avoir lu les ouvrages plus théorique.
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Re: Doit-on sanctifier Albert Camus ?

Message  Ragnar I le Mar 29 Juil 2014 - 4:40

Philosophos a écrit:on ne pourra pas reprocher grand chose à ses actes, de toute façon, si ce n'est, pour certains, son soutien à la colonisation de l'Algérie.

« si ce n'est, pour certains »

Oui, heureusement que tu précises ...

Parce que pour certains autres, si Camus a bien admis qu'il y avait des colons européens en Algérie, puisque c'était un simple fait accompli, il n'a jamais soutenu la façon dont cette colonisation était administrée par l'État français, que je sache. Lorsque la guerre d'Algérie a éclaté, ça faisait des années et des années que Camus avait dénoncé la misère des Arabes et qu'il avait aussi indiqué les mesures nécessaires pour pallier cette misère. Il fallait bien mépriser, sinon carrément haïr Camus et ses idées pour lui reprocher un quelconque « soutien à la colonisation de l'Algérie ».  Il a fallu constater de visu la misère des colons européens débarqués en 1962 par centaines de milliers en France pour voir à quel point les intellectuels haineux envers Camus étaient ignorants en ce qui concernait le problème algérien.

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Re: Doit-on sanctifier Albert Camus ?

Message  Malcolm le Dim 28 Fév 2016 - 20:45

Il se pourrait que Camus - dont je ne remets pas en cause la portée intellectuelle - n'ait en réalité plus rien à nous dire. En effet, à défendre l'hédonè corporelle, un certain goût du loisir et, précisément, la soutenance du sentiment de l'absurde par la révolte dans l'amour, il n'a peut-être rien fait d'autre qu'annoncer le monde dans lequel on vit désormais. Ce que je crois quant à moi. N'importe quel féministe en a les caractéristiques, par exemple.

Il y a un confusionnisme énorme dans le moral et la mentalité des personnages camusiens, que l'on retrouve proprement partout aujourd'hui, bien que rendu frénétique par la société de consommation (cf. J. Baudrillard) et l'hyper-modernité (cf. G. Lipovetsky).

Bref : Camus, effectivement, n'apporterait plus rien, et même pas politiquement, parce qu'il n'est plus évident de faire comprendre à notre époque courroucée-pour-un-rien, comment cet homme (originaire d'Algérie où résidait dramatiquement sa mère faible, ignare, silencieuse - inexpressive car ayant subi le joug de sa propre mère, en plus de la mort de son mari en 14, - mère dont il se sentait coupable car hyper-responsable depuis l'enfance) comment cet homme, disais-je, a pu défendre l'Algérie française et les droits égaux pour les Arabes y résidant.

Pour Camus, on a désormais de l'affection ; on lui donne l'affection posthume qu'il aurait aimé de sa mère, ou quelque chose comme cela. Voilà. Il pouvait donc bien aller au Panthéon, mais se révolter contre sa panthéonisation faisait plus Camus-style ... et donc libéral (anti-autoriataire), c'est-à-dire faussement non-conforme.
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