Critique de l'/eidos/

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Critique de l'/eidos/

Message  Malcolm le Mar 8 Mar 2016 - 15:47

Cliquez pour lire Platon, la République, livre X:
SOCRATE — Pourrais-tu me dire ce qu’est en général l’imitation ? Car moi-même je ne comprends pas tout à fait ce qu’elle cherche à être.
GLAUCON — Alors certes, dit-il, c’est moi qui le comprendrai ?
— Il n’y aurait rien là d’étrange, dis-je, puisque dans beaucoup de cas ceux dont la vue est émoussée voient les choses 596 avant ceux dont la vue est perçante.
— Oui, c’est un fait, dit-il. Mais devant toi je ne serais même pas capable de parler, au cas où quelque chose m’apparaîtrait. Allons, vois toi-même.
— Veux-tu alors que nous commencions à examiner les choses selon notre méthode habituelle ? Nous avons en effet l’habitude de poser une forme unique, à chaque fois, pour chaque ensemble de choses multiples auxquelles nous attribuons le même nom. Ne comprends-tu pas ?
— Si, je comprends.
— Considérons alors, dans le cas présent aussi, l’ensemble de choses multiples que tu veux. Par exemple, si tu veux, il existe, n’est-ce pas, nombre de lits, et de b tables.
— Oui, forcément.
— Mais de formes, n’est-ce pas, pour ces meubles, il n’y en a que deux : une pour le lit, une pour la table.
— Oui.
— Or nous avons aussi l’habitude de dire que l’artisan de l’un et de l’autre objet, c’est en portant ses regards sur la forme, qu’il fabrique, pour l’un les lits, pour l’autre les tables dont nous, nous faisons usage, et de la même façon les autres objets ? Car, n’est-ce pas, la forme elle-même, aucun des artisans ne la fabrique avec son art ? c Comment le pourrait-il ?
— D’aucune façon.
— Mais vois encore de quel nom tu nommes l’artisan que voici.
— Lequel ?
— Celui qui fait exister toutes les choses qu’avec leurs mains les ouvriers fabriquent, chacun de son côté.
— Tu parles là d’un homme habile et admirable !
— Ne dis encore rien, bientôt tu affirmeras qu’il est encore plus que cela. Car ce même ouvrier est capable non seulement de faire exister toutes les sortes d’objets, mais il fait aussi toutes les plantes qui sortent de la terre, et il fabrique tous les êtres vivants, les autres aussi bien que lui-même ; et en plus de cela il fabrique terre et ciel, et dieux, et tout ce qui est dans le ciel, et chez Hadès sous la terre.
— Tu parles là, d dit-il, d’un sophiste tout à fait merveilleux.
— Tu refuses de me croire ? répondis-je. Alors dis-moi : est-ce qu’il te semble totalement exclu qu’un tel artisan existe ? Ou bien te semble-t-il que d’une certaine façon pourrait exister quelqu’un capable de faire tout cela, mais d’une autre façon non ? Ne t’aperçois-tu pas que même toi tu serais capable de faire tout cela, du moins d’une certaine façon ?
— Mais quelle est cette façon-là ? dit-il.
— Elle n’est pas compliquée, dis-je ; c’est un artisanat qu’on exerce en tout lieu, et rapidement ; très rapidement même, à condition que tu veuilles bien prendre un miroir, et le faire tourner autour de toi ; aussitôt tu créeras e le soleil et ce qui se trouve dans le ciel, aussitôt la terre, et aussitôt toi-même autant que les autres êtres vivants, les objets, les plantes, et tout ce dont on parlait à l’instant.
— Oui, dit-il, des choses qui paraissent, mais pas des choses qui véritablement soient réelles, n’est-ce pas ?
— Tu dis bien, répondis-je ; et par ton argument, tu en viens là où il faut en venir. Parmi de tels artisans, en effet, je crois qu’il y a aussi le peintre. N’est-ce pas ?
— Oui, forcément.
— Mais tu affirmeras, je crois, que quand il crée, il ne crée pas des choses véritables. Et cependant, en tout cas d’une certaine façon, le peintre lui aussi crée un lit. N’est-ce pas ?
— Oui, dit-il, lui aussi fait ce qui en tout cas paraît un lit.
— Mais que dire du fabricant de lits ? Ne disais-tu pas 597 à l’instant qu’il crée non pas la forme, qui, affirmons-nous, est ce qui est réellement un lit, mais qu’il crée un certain lit parmi d’autres ?
— Si, c’est ce que je disais.
— Par conséquent, si ce n’est pas ce qui est réellement qu’il fabrique, il ne saurait créer le réel, mais quelque chose qui est tel que ce qui est réel, sans être réel. Et si quelqu’un affirmait que l’ouvrage du fabricant de lits ou de quelque autre fabricant artisanal est parfaitement réel, il risquerait bien de ne pas dire vrai ?
— Non, il ne dirait pas vrai, reprit-il, en tout cas selon l’opinion de ceux qui s’occupent de ce genre d’arguments.
— Alors ne nous étonnons pas si cet objet lui aussi se trouve être quelque chose de peu net, en regard de la vérité. b Non, en effet.
— Veux-tu alors, dis-je, que sur ces mêmes bases nous recherchions, à propos de cet imitateur, ce qu’il peut bien être ?
— Si tu le veux, dit-il.
— Eh bien ces lits sont de trois genres. Le premier est celui qui est dans la nature, celui dont nous pourrions affirmer, je crois, que c’est un dieu qui l’a fabriqué. Qui d’autre ?
— Personne, je crois.
— Un autre est celui qu’a fabriqué le menuisier.
— Oui, dit-il.
— Et un enfin celui qu’a fabriqué le peintre. N’est-ce pas ?
— Admettons.
— Donc peintre, fabricant de lits, dieu, ces trois-là président à trois espèces de lits.
— Oui, ces trois-là.
— Le dieu, lui, soit c qu’il ne l’ait pas voulu, soit que quelque nécessité se soit imposée à lui de ne pas fabriquer plus d’un lit dans la nature, le dieu ainsi n’a fait que ce seul lit qui soit réellement lit, Mais le dieu n’a pas donné naissance à deux lits de cet ordre, ou à plus, et il est impossible qu’ils viennent à naître.
— Comment cela ? dit-il.
— C’est que, dis-je, s’il en créait ne fût-ce que deux, en apparaîtrait à nouveau un unique dont ces deux-là, à leur tour, auraient la forme, et ce serait celui-là qui serait ce qui est réellement un lit, et non pas les deux autres.
— C’est exact, dit-il.
— Sachant donc cela, je crois, le dieu, qui voulait d être réellement le créateur d’un lit qui fût réellement, et non pas d’un lit parmi d’autres ni un créateur de lit parmi d’autres, a fait naître celui-là, qui est unique par nature.
— Oui, c’est sans doute cela.
— Eh bien veux-tu que nous lui donnions le nom d’auteur naturel de cet objet, ou quelque autre nom de ce genre ?
— Oui, ce serait juste, dit-il, puisque c’est bien par nature qu’il l’a créé, aussi bien que toutes les autres choses.
— Et quel nom donner au menuisier ? N’est-ce pas celui d’artisan du lit ?
— Si.
— Et le peintre, sera-t-il lui aussi l’artisan, et le créateur d’un tel objet ?
— Non, d’aucune façon.
— Que déclareras-tu alors qu’il est, par rapport au lit ?
— Voici, dit-il, à mon avis le nom le plus approprié dont on pourrait le nommer : imitateur de ce dont eux sont les artisans.
— Soit, dis-je. Donc tu nommes imitateur l’homme du troisième degré d’engendrement à partir de la nature ?
— Oui, exactement, dit-il.
— C’est donc aussi ce que sera le faiseur de tragédies, si l’on admet que c’est un imitateur : par sa naissance il sera en quelque sorte au troisième rang à partir du roi et de la vérité ; et de même pour tous les autres imitateurs.
— Oui, c’est bien probable.
— Nous voilà donc tombés d’accord sur l’imitateur. Mais dis-moi, 598 à propos du peintre : te semble-t-il entreprendre d’imiter, pour chaque chose, cela même qu’elle est par nature, ou bien les ouvrages des artisans ?
— Les ouvrages des artisans, dit-il.
— Tels qu’ils sont, ou tels qu’ils apparaissent ? Tu dois en effet faire encore cette distinction.
— En quel sens l’entends-tu ? dit-il.
— En ce sens-ci : un lit, que tu le regardes de côté, de face, ou sous n’importe quel angle, diffère-t-il de lui-même en quoi que ce soit, ou bien n’en diffère-t-il en rien, mais apparaît-il seulement différent ? Et de même pour les autres objets ?
— C’est la seconde réponse, dit-il : il apparaît différent, mais ne diffère en rien.
— Alors b examine ce point précisément : dans quel but a été créé l’art de peindre, pour chaque chose : en vue d’imiter ce qui est, tel qu’il est, ou bien ce qui apparaît, tel qu’il apparaît ? est-il une imitation de la semblance, ou de la vérité ?
— De la semblance, dit-il.
— Par conséquent l’art de l’imitation est assurément loin du vrai et, apparemment, s’il s’exerce sur toutes choses, c’est parce qu’il ne touche qu’à une petite partie de chacune, et qui n’est qu’un fantôme. Ainsi le peintre, affirmons-nous, nous peindra un cordonnier, un menuisier, les autres artisans, alors qu’il c ne connaît rien à leurs arts. Cependant, pour peu qu’il soit bon peintre, s’il peignait un menuisier et le leur montrait de loin, il pourrait tromper au moins les enfants et les fous, en leur faisant croire que c’est véritablement un menuisier.
— Oui, forcément.
— Eh bien, mon ami, voici, je crois, ce qu’il faut penser de toutes les choses de ce genre. Lorsque quelqu’un nous annonce, en parlant d’un certain homme, avoir rencontré en lui un homme qui connaît tous les arts et tous les autres savoirs que tel ou tel possède, chacun pour sa part, un homme d dont il n’est rien qu’il ne connaisse plus exactement que quiconque, il faut lui répliquer qu’il est un naïf, et qu’il a apparemment rencontré un sorcier, un imitateur, et s’est si bien laissé tromper par lui, que ce dernier lui a semblé être un expert universel, parce que lui-même n’est pas capable de distinguer le savoir du manque de savoir et de l’imitation.

En somme, dans ce texte, ce que critique Platon par le medium du personnage de Socrate, c'est la valeur de vérité de l'art, la Vérité étant entendue par assimilation à la Bonté et à la Beauté pourtant, mais d'une beauté parfaitement éidétique, c'est-à-dire essentielle. Bref, ce que recherche Platon, c'est l'Essence éternelle, incorruptible et parfaite du lit évoqué, à savoir sa Forme pure, bref, son eidos, cet eidos logé dans le Monde des Idées (eidoi) et réalisé, dans le Monde des Sens (le nôtre "ici-bas"), par réminiscence (nos âmes provenant dudit Monde des Idées, et se ressouvenant des Idées, donc).

Ici, je vais me contenter d'énoncer ce que d'autres ont déjà dû énoncer différemment, mais que je ne connais pas, car il me semblerait absurde que cela passât inaperçu.

Aussi bien, à supposer qu'existe ce Monde des Idées, on est légitimement en droit de supposer qu'il contient l'Idée d'art, de tableau, de sorte que le lit peint, tout en étant un détournement mimétique du lit sensible, donc du lit idéel, selon les éléments échangés entre les personnages de Socrate et Glaucon, trouve son Essence dans l'Essence de la peinture - pourquoi n'en aurait-elle pas, si le lit, qui se fait autant qu'un tableau, en a une ? ...

Mais, là où le formalisme atteint son comble, c'est dans cette façon de penser que le lit ou la table ne sauraient être autrement que tels qu'ils sont, en vertu de l'Idée, puisque ... la nature étant ce qu'elle paraît (gravité, matériaux, praticité humaine, géométrie, etc.) la confection d'un lit ou d'une table telle que nous la connaissons n'a aucune raison technique d'être autre. Ici, ce sont les fatalités de la technique, en vertu de la nature (du "Monde des Sens") qui se nécessitent elles-mêmes (pas forcément au nom de l' "immanence" d'ailleurs, mais uniquement au nom de leurs rémanences et permanences autotéliques - à elles-mêmes leur propre but, parce que ... il ne semble pas y avoir de but ! autre qu'humainement technique ... ).

Dans l'ensemble, c'est un principe formaliste qui dirige la pensée platonicienne, relevant pourtant des sens sublimés, quand on se positionne dans l'optique d'un principe naturaliste, qui semble plus sensé à l'Homme contemporain - et pas que contemporain, depuis l'empirisme de Francis Bacon, à la Renaissance.

Au final, les démarches différeraient selon leurs positionnements ontologiques (i.e. à l'égard de l'étant), le premier nous apparaissant comme déraisonnable aujourd'hui, car se contredisant intrinsèquement et extrinsèquement au plan d'une praxéologie.

Car, en définitive, c'est l'efficacité, qui commande nos démarches modernes, i.e. le principe d'effectuation, d'effet perçu, dans une causalité non-finaliste. L'option vise humainement l'existence commune, quand la platonicienne recherche la sublimité - non l'efficacité - de par une existence rare.

Voir aussi.


J'ajouterai que la rareté de l'existence platonicienne n'est pas si rare que cela. Et elle n'est pas rare, pour cette simple raison que, concrètement, voire psychologiquement, de nombreuses personnes évoluent dans un monde des idées, qui sont les logiciens, les ingénieurs, les concepteurs, etc.
Si bien entendu ces personnes ne pensent pas leurs pensées relever de l'eidos platonicienne, il n'en reste pas moins qu'elles en ont toutes les caractéristiques, en tant qu'elles sont pensées. Ce qu'un autre, de façon schopenhauerienne, nomme objectivité, dans sa compulsion puriste Heisenberg-like convoquant les présocratiques et les sophistes comme si nous les connaissions bien ... Passons.
Tout ceci, sans compter que la psychanalyse trouve des archétypes psychodynamiques à nos pensées, avec la pragmatique linguistique devinant comme des formes innées, ainsi que la grammaire générative qui replace le langage dans l'évolution des espèces (biologie).
De sorte que - de sorte que lesdites personnes, au moins, à un moment donné, évoluent dans un monde d'idées, tendant à s'incarner dans le monde des sens, par réalisation, confection, fabrication, faction - et cela donne esthétiquement raison à Platon.
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