Le malin Platon

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Le malin Platon

Message  Malcolm le Mar 8 Mar 2016 - 15:49

Qu'est-ce que la malignité ?
Sur le Wiktionnaire, Anonyme a écrit:1. Disposition à faire du mal à autrui, à en penser, à en dire du mal.
2. Qualité nuisible, dangereuse que renferme une chose.
3. (Figuré) Disposition à plaisanter, à s’égayer aux dépens d’autrui.
Aussi bien, dire de Platon qu'il est malin, et même, plus que lui attribuer l'adjectif, le lui accoler épithétiquement de manière antéposée, de sorte à accentuer encore la valeur pragmatique-linguistique ... tout cela, pris dans l'ensemble, revient à faire sentir littérairement que Platon serait disposé à ennuyer autrui, dans tout ce que ce terme d'ennui peut signifier, de la blessure à la fatigue, en passant par le tourment. Toutes qualités, qui poussent intuitivement un Ragnar à dire ironiquement de lui, Platon, qu'il est divin, pour ensuite en mener une rétrocritique, critique rétrospective et chronocentrique, comme si la présence de l'homme Platon était toujours concrète, et que nous pouvions dialoguer avec lui dans le même ordre anthropologique (l'Occident contemporain équivaudrait morellement, la Grèce antique). Mais c'est là se prendre à une apophénie, qui n'est pas sans rapport avec la littérarité platonicienne.

La Littérarité platonicienne
En effet, Platon déploie toute une littérarité théâtrale, que la tradition eut coutume de nommer dialectique, rendant vivant son propos. Or, concrètement, cette dialectique mime théâtralement, par la mise en dialogue avec les didascalies idoines (placées dans la bouche de certains intervenants même), une situation de communication interpersonnelle, propre à la vie grecque antique. Grèce antique, dans laquelle, et en l'absence de mass media (et de masses tout court ... ), l'ensemble de la vie démocratique des citoyens (propriétaires masculins quasi-aristocratiques et aristocratiques) passait par la parole - de cette parole qui engage politiquement, à savoir qui met en gage son énonciateur dans l'espace public. Proprement, parler est agir soi-même.
Or, en cette époque pauvre en technologies de l'information - s'agirait-il de l'écrit, qu'on lisait même à haute voix, sans intériorité - les Hommes bénéficiaient d'une mémoire individuelle bien plus ample et détaillée que la nôtre, qui ne retient pour ainsi dire que ses références et les éléments-clefs qu'on a bien voulu synthétiser mentalement. Questions sociotechniques. Passons.
De là, donc, il n'est pas peu probable, bien qu'avec inflexion platonicienne, que les propos de Socrate aient, 1) non seulement été rendus avec ampleur et détails et 2) été rendus dans des tournures sociables proprement grecques antiques, ainsi que tout un chacun, certes en dehors du questionnement philosophique, procédait dans ses rappels et comptes-rendus alors, en prenant le temps.
Aussi bien Platon nous ennuie-t-il actuellement, encore qu'à le prendre littérairement il puisse nous éjouir cordialement, et donc ici philosophiquement.

L’Éjouissance platonique
L'éjouissance platonique est, d'abord et avant tout, l'éjouissance des interlocuteurs mis en scène dans les dialogues, pour ce qu'ils mènent une vie fondamentalement bonhomme, à savoir : la vie des citoyens démocratiques masculins propriétaires, aristocrates assimilés. Sur cette bonhomie, rétrospectivement, nous projetons volontiers, et non sans raisons, une démarche bourgeoise, car confortée dans son existence par toute une architecture socio-économique dont l'existence citoyenne est la fin et la justification anthropologique. Hannah Arendt en parla assez, et fort bien, de cette citoyenneté.
Mais, au-delà, et simultanément, l'éjouissance platonique est une éjouissance de l'âme par la parole philosophique, en quoi elle rejoint assez bien la notion d'amour platonique, ou d'agapê, valorisé dans bien des discours - en quoi l'éjouissance discursive des protagonistes ne saurait être bourgeoise, parce que le bourgeois, chrétien ou ultra-chrétien, ne reconnaît pas bien son corps, tandis que l'Athénien antique se sentait carné jusqu'à la moelle, disant de l'âme qu'elle correspondait à son mouvement et son intellect, ainsi qu'Aristote en philosopha.
Or, donc, en ce que le Socrate platonicien s'intéresse plus particulièrement à l'âme, abstraction faite du corps, on sent bien déjà l'inflexion pré-chrétienne proto-bourgeoise, non des interlocuteurs en général, mais du personnage principal de cette littérature, à savoir Socrate ... en ce que le Socrate platonicien est resté une figure académicienne institutionnelle incontestable. Néanmoins, on ne saurait le dire proprement chrétien et bourgeois, ainsi que peut l'être l'académisme institutionnel morellement toujours.
Enfin, à considérer plus précisément les dialogues de Platon, on constate philologiquement, qu'il s'agit toujours de controverses pragmatiques-linguistiques, i.e. des échanges dans lesquels les termes du débat évoluent incessamment, et de façon fort héraclitéenne dans l'idée, en ce qu'"on ne récupère jamais deux fois le même mot exactement dans la même perspective".

"On ne récupère jamais deux fois le même mot exactement dans la même perspective."
D'un interlocuteur l'autre, avec Socrate pour trame et fil rouge, on présuppose du même mot qu'il signifie une seule et unique chose essentielle, par suite de quoi cette essence méconnue - dont la méconnaissance justifie la controverse - est incessamment mise en perspective, selon les personnages et leurs tournures propositionnelles. De cette controverse, se dégage centralement la fameuse méthode socratique, "qui sait qu'elle ne sait pas", et qui conséquemment applique une quasi-scientificité au débat, en procédant par essai-erreur, hypothèse-réfutation, selon des critères dégagés par Karl Popper - l'expérimentation en moins, il faut attendre 2000 ans de philosophie naturelle après Platon encore, pour que se dégage un pré-positivisme physicaliste, sans parler de ce que la morale intéresse plus particulièrement le Socrate platonicien, relative aux mœurs, donc, qui ne se laissent toujours pas mettre en équations, même après le structuralisme ...
De sorte que, dans ce jeu de miroirs inhérent à la controverse des perspectives, le personnage de Socrate démontre une malignité. Malignité qui, si elle n'est éventuellement pas socratique, est assurément platonicienne.

La Malignité platonicienne
Platon, par le medium de son personnage Socrate, fait preuve de malignité, dans ce qu'on a eu coutume d'appeler et d'encenser sous le nom d'ironie socratique. Néanmoins, Socrate n'est pas si certainement ironique, dans cette mesure exacte où il n'a de cesse de se défendre de ses interlocuteurs l'accusant de mauvaise foi : ils disent que Socrate n'en pense pas moins, il rétorque chercher en toute bonne foi l'essence méconnue en question, à l'aide de ses interlocuteurs. Aussi bien, sa posture d'ignare, mûr et expérimenté par ailleurs pourtant - sans quoi il n'aurait aucune légitimité ni aucune matière à réflexion, - ne semble-t-elle véritablement pas ironique.
Néanmoins, et pour autant qu'il n'est pas de mauvaise foi, on est en droit de réagir devant lui, à la manière de ses interlocuteurs, en ne jugeant pas crédible qu'il n'ait vraiment aucune idée de là où il veut en venir. En effet, s'il n'avait vraiment aucune idée des directions qu'il prend, non seulement serait-il ignare, mais en plus il serait idiot ; or, le personnage de Socrate fait preuve à la fois de finesse, de pénétrance, et de vivacité d'esprit. Mais, dans l'immédiat, il ne nous est que permis de dire que, ces directions, elles relèvent de la scientificité morale dite plus haut.
Or, maintenant, considérant que l'interlocution socratique s'avère particulièrement contournée en lieu de finesse, insistante en lieu de pénétrance, et pugnace en lieu de vivacité, suscitant ainsi l'embarras et la honte de ses interlocuteurs - dans l'ordre de ladite controverse autour d'une essence présupposée mais méconnue, - on voit bien que la rhétorique argumentative socratique, pour méthodiquement scientifique qu'elle soit en matière de morale, n'en est pas moins une forme de harcèlement moral (moral harassment), ayant pour objectif humain d'harasser moralement ses interlocuteurs, de les épuiser, de les fatiguer, de les blesser, de leur nuire intellectuellement, afin de se donner l'ascendant symbolique sur eux, si probes pourtant, mais naïfs, avec donc cette perfidie de les ménager encore avec condescendance ... Ce maître ignorant n'ignore pas son charme, et c'est comme serpent qu'il prend autrui, et c'est en charmeur de serpents qu'il s'adresse à son vis-à-vis, mais ... le serpent, c'est lui, Socrate ! ... déterminant à la fois le présupposé épistémique du débat (qu'il y a une essence méconnue), sa direction (la méthode scientifique en matière de morale) ainsi que son impact (susciter l'embarras et la honte).

En quoi l'on voit bien que, malignement, Platon tenait à perpétrer cet attentat intellectuel contre ses concitoyens, en s'arrogeant la mainmise sur la version socratique à avoir, selon l'adage impensé "les paroles s'en vont, les écrits restent", en vue d'exprimer sa vindicte antisociale, doublée de sa sensualité sublimée par l'éidétisme dualiste de la triade Bien-Beau-Vrai, au nom d'une sagesse identifiée à la vertu. Toutes choses qui, certes, devaient plaire au christianisme, païennement pourtant car - ne voyez-vous pas ? - le christianisme, en posant le Bon Dieu et le Malin, s'est lui-même malignement imposé à tout l'univers, à voir partout les serpents que seule projette son apophénie.

Ce qui n'ôte rien au platonisme comme tel, i.e. comme littérature philosophique, porteuse de la sagesse assimilée à la vertu, etc. Au contraire, on peut admirer le tour de force politicien, ce qui est proprement mené dans une dynamique sophistique à la Thrasymaque, mais machiavéliquement (et non machiavéliennement).

Voir aussi.
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