Protagoras et l'éducation

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Protagoras et l'éducation

Message  Jerome C. le Jeu 21 Avr 2016 - 15:39

Voici une petite réflexion, que j'extrait de mon Livre Noir de la Philosophie, sur Protagoras et l'éducation :

Platon a dédié à Protagoras un dialogue éponyme où il relate une conversation entre le sophiste et Socrate dont le thème est la possibilité même de l’éducation (Platon, Protagoras, 319b-329c).

Socrate y enfourche son cheval de bataille favori : les artisans et leur savoir. En effet, quand on se trouve face à un problème de construction, on se tourne vers l’architecte. Quand il faut réparer une sandale, on se rend chez le cordonnier. Pour redresser une arme, le forgeron sera le seul recours. Pour les habits, on se fie au tisserand. Pourquoi ? Parce que toutes ces personnes sont présumées compétentes dans leurs domaines de connaissance particuliers. Et ceci en raison d’un savoir qui leur a manifestement été transmis auparavant. Tout au contraire, lorsqu’entre en jeu une question de gouvernement ou de justice, c’est le grand n’importe quoi : n’importe qui se sent autorisé à donner son avis. Socrate y voit la preuve que personne n’est compétent en ce domaine.

On lui répondra pourtant que les plus aptes à ces fonctions sont sans doute les hommes vertueux. Mais le philosophe tient fermement pour preuve que la vertu ne saurait s’enseigner de ce que, encore une fois, pour toute sorte de savoir (charpenterie, tisserand, peintre), il existe des enseignants, mais que nul part on ne voit des enseignants de vertu. Une autre objection contre la possibilité d’enseigner la vertu lui semble être le fait que les enfants de Périclès, Paralos et Xanthippe, bien qu’élevé par un père d’excellente vertu, ne sont guère à son image.
Le débat n’est pas anodin : affirmer que la vertu peut s’enseigner équivaut pour les sophistes à revendiquer rien moins que leur droit à l’existence ! Que serait donc le sophiste si la vertu ne s’enseignait pas ? Protagoras l’a bien compris puisqu’il développe à ce sujet une longue réponse édifiante :

Dans un premier temps (320c-322d) le mythe est mis à contribution, montrant, par la négligence d’Epiméthée, les êtres humains démunis face aux autres animaux sauvages. Prométhée leur offre les arts, l’intelligence, la vertu qui va leur permettre de s’allier pour vaincre leurs ennemis communs. Comblant ainsi une lacune originelle, la vertu est par conséquent moins un cadeau des dieux que la chance pour l’être humain de pouvoir choisir lui-même les armes qui lui permettront de survivre,

Protagoras a écrit:« car il faut que tous participent à la vertu politique, ou il n’y a point de cités ».

Mais Protagoras va plus loin qu’un simple mythe et donne une explication raisonnée à laquelle Socrate aura à répondre. Il rend compte de la complexité du phénomène qu’est l’éducation : d’abord familial (parents), puis scolaire (maîtres, oeuvres étudiées), puis social (lois, émulation). Ce qui implique que la vertu n’est pas seulement innée, ni même héréditaire, mais surtout sociale ! Elle s’acquiert.

Protagoras a écrit:Aussitôt que l’enfant comprend ce qu’on lui dit, la nourrice et la mère, le pédagogue et le père lui-même disputent à l’envi à qui donnera à l’enfant la plus excellente éducation […] Ils l’envoient ensuite chez un maître, auquel ils recommandent bien plus d’avoir soin de former ses moeurs, que de l’instruire dans les lettres et dans l’art de toucher le luth. […] Ils leur donnent à lire sur les bancs, et les obligent d’apprendre par coeur les vers des bons poètes, où se trouvent quantité de préceptes, de détails instructifs, de louanges et d’éloges des grands hommes des siècles passés […] Les maîtres de luth en usent de même ; ils obligent en quelque sorte l’âme des jeunes gens à se familiariser avec la mesure et l’harmonie, afin qu’étant devenus plus doux, plus mesurés et mieux d’accord avec eux-mêmes, ils soient capables de bien parler et de bien agir. Toute la vie de l’homme, en effet, a besoin de nombre et d’harmonie. [De son côté] la cité les contraint d’apprendre les lois, […] leur proposant pour règle des lois inventées par de sages et anciens législateurs, les obligeant à se conformer à ces lois, qu’ils commandent ou qu’ils obéissent
(Protagoras, 325c-326e)

Protagoras donne ici une large place à la volonté individuelle, contrairement à Socrate qui estime que le fait de savoir (ce qu’est la justice) entraîne irrémédiablement la pratique (de la vertu). Mais le philosophe abdéritain élabore également une thèse complexe où l’inné et l’acquis s’entremêlent pour former la société, abordant les frontières de la sociologie… En résumé, dit Protagoras, si Socrate ne trouve pas d’enseignant particulier de la vertu, c’est parce que c’est toute la société qui joue un rôle dans l’éducation des citoyens  :

Protagoras a écrit:Et parce que tout le monde enseigne la vertu, autant qu’il en est capable, il te paraît qu’elle n’est enseignée de personne. C’est comme si l’on cherchait quels sont chez nous les maîtres de langue grecque, et que l’on jugeât qu’il n’y en a aucun !
(327e)

Ce passage du Protagoras, dont J.P. Dumont n’a retenu que le début (narration du mythe) en tant qu’imitation (fragment C.1), me paraît pourtant fidèle à la philosophie protagoréenne, révélant une fine analyse de l’éducation qui fait écho à un autre fragment (B.3) du Grand Traité de Protagoras :
Protagoras a écrit:l’enseignement demande des dispositions naturelles et de l’exercice
.

Ainsi la vertu politique engage l’inné et l’acquis et
Protagoras a écrit: Ce n’est donc pas sans raison que tes citoyens trouvent bon que le forgeron et le cordonnier aient part aux délibérations politiques, et qu’ils regardent la vertu comme pouvant être enseignée et acquise. Voilà qui est, ce me semble, suffisamment démontré
 (Platon, Protagoras, 324c).

Si Protagoras estime avoir largement invalidé la thèse de Socrate – la vertu ne peut s’enseigner, puisqu’elle n’est pas une science – il va également profiter de la deuxième objection de Socrate au sujet des fils de Périclès, Paralos et Xanthippe, pour mettre à nu les faiblesses de la conception socratique de l’éducation :

Protagoras a écrit:Penses-tu, Socrate, que les enfants des bons joueurs de flûte devinssent plus habiles que ceux des mauvais ? Pour moi, je crois que non, et que celui-là se distinguerait davantage, qui aurait reçu de la nature plus de dispositions, n’importe de quel père il fût né ; comme, au contraire, celui qui n’aurait point de talents naturels, ne se ferait aucune réputation ; de manière que souvent le fils d’un bon joueur de flûte serait fort médiocre, et celui d’un mauvais, excellent.
[…] Aussi voyons-nous que les fils de Polyclète, qui sont du même âge que Paralos et Xanthippe que voici, ne sont rien en comparaison de leur père, non plus que les fils de bien d’autres artistes.
(327c-328c).

Dans une famille, il est vain de croire à un savoir héréditaire, ni même à sa transmission directe. Deux paramètres viennent contredire cette façon naïve de voir les choses : d’une part, il faut que l’enfant ait des dispositions naturelles pour le métier du père, et d’autre part, il ne faut pas oublier que les parents ne sont jamais seuls à éduquer leurs enfants. Ici, la mention de Polyclète, sculpteur réputé, ne doit pas nous échapper. Il s’agit précisément d’un savoir particulier, tout comme ces cordonniers ou tisserands que Socrate aime à évoquer. Or, si dans l’esprit de Socrate, un savoir particulier doit nécessairement pouvoir s’enseigner, on constate justement l’inverse : le savoir ne se transmet nullement de père en fils ! L’argumentation de Socrate ne tient pas. Protagoras démontre par les faits qu’il n’y a nul lien nécessaire entre savoir et agir, entre la connaissance et l’acte vertueux…

Contrairement à ce que prétend Socrate, il ne suffit pas de savoir pour être vertueux. Protagoras confirme ainsi son optique conventionnaliste où la nature humaine est instable, l’enfant n’est pas le portrait craché de ses parents, et où la communauté dans laquelle vit l’enfant participe indéniablement à sa formation.

Ici, il semble bien que Protagoras fasse moins figure de sophiste que Socrate lui-même qui, malgré son aveu après la démonstration de l’abdéritain

Socrate a écrit:– Jusqu’à présent je ne croyais pas que la vertu dans ceux qui la possèdent fût l’effet de l’industrie humaine
(328e)

vient dénier son accord pour tout remettre en question à la fin du dialogue, faisant allègrement fi de toute la démonstration élaborée par Protagoras. L’accord de l’interlocuteur, à chaque pas du raisonnement, semblait pourtant un principe cher à Socrate.

Et sincèrement, ce passage du fameux dialogue de Platon me laisse perplexe. Socrate n’y est pas présenté sous son meilleur jour et au bout du compte, je suis plus convaincu par la modernité de Protagoras que par les propos de Socrate ! Certes, si on revient au point de vue du lecteur antique, on n’avait sans doute pas cet attrait pour les points du vue « sociologisant ». Quand bien même, il reste que l’argumentation de Protagoras est particulièrement soignée et dût impressionner le lecteur tandis que l’attitude de Socrate n’est guère à son avantage.

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Re: Protagoras et l'éducation

Message  Malcolm le Dim 3 Juil 2016 - 19:36

Ce genre de guéguerres idéologiques pseudo-intellectuelles après la bataille continuée pourtant, me donne envie de *Blase*
Quant à l'artisanat/la conception, privilégiée par le Socrate platonique, c'est tout à fait compréhensible.

* http://www.liberte-philosophie-forum.com/t1177-un-nom#20603
* http://www.liberte-philosophie-forum.com/t1175-l-attitude-de-socrate#20594
* http://www.liberte-philosophie-forum.com/t1093-critique-de-l-eidos
* http://www.liberte-philosophie-forum.com/t1178-le-triptyque-bien-beau-vrai

Néanmoins, à lire par le détail le topic initial, je vois qu'il rejoint ~dans son genre~ les liens placés, et l'on pourrait alors supposer que Platon, pour pro-socratique qu'on nous le vend, n'en a poins fait preuve de probité dialogale, comme finalement en compte-rendu, ou rapport de témoignages (directs ou indirects).
Platon : premier journaliste d'entretien ! *Lol*

Au fond, il n'était pas si con, quand bien même gourou-like (voir ses occurrences en lien).
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