Camus : Absurdisme/existentialisme

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Camus : Absurdisme/existentialisme

Message  Malcolm le Jeu 21 Avr 2016 - 16:34

L'absurdisme camusien a souvent été associé à l'existentialisme (Kierkegaard, Heidegger, Sartre) quand bien même Camus réfuta cette association, peut-être par dissensus avec son camarade Sartre momentané.
Si Kierkegaard est un existentialiste chrétien privilégiant le stade religieux (l'existence incarnée/fidèle au moins à soi) aux stades esthétique et éthique (l'existence sensorielle/sensitive, l'existence morale/philosophique), Heidegger est un existentialiste laïc avançant l'existence élevée de l'On (être-dans-la-moyenne de la quotidienneté) à la dignité de la résolution devançant l'angoisse (par la révélation de l'être-pour-la-mort) ouvrant le Dasein à soi-même et au sens de l'être de par l'être-au-monde déjà condition des précédents termes, et Sartre enfin est un existentialiste irréligieux considérant que la liberté angoissante projette l'Homme dans l'existence où il a à se déterminer - créant ainsi des fidélités librement assenties - sans s'aliéner à la sérialité de l'existence grégaire - mais bien l'individualité de l'existence collective.
Le premier est purement individualiste, le second a un caractère solipsiste pourtant, et le troisième tend vers le collectivisme.

Albert Camus, lui, dit (notamment dans le Mythe de Sisyphe), que l'existence est prise dans une espèce de sensitivisme (1, 2), lui faisant dire que nos tentatives de rationalisations se heurtent au mutisme du monde, par-devers les sciences et les philosophies, sans parler des religions.
Aussi bien avance-t-il le sentiment de l'absurde comme émergence de cette inadéquation sensibilité mutique/rationalité discursive, aboutissant à ce qu'il n'appela pas lui-même un absurdisme.
Absurdisme qui ne préconise pas spécialement d'attitude existentielle, sinon l'éjouissance personnelle du monde en tant que monde, pour ainsi dire phénoménologiquement (cf. Michel Henry), puisqu'il n'y a pas de sens certifiable. Par quoi entre-t-il dans une espèce d'hédonisme voire de cyrénaïsme, dont Michel Onfray sut faire son pain - un peu trop moralisateur à mon goût.
Néanmoins, Sartre accusa Camus de moralisation.
Loin de se poser en moraliste, en effet, Camus moralise l'existence, en avançant une façon de vivre anarchisante (il fréquentait volontiers les milieux libertaires), pacifisante (il accusa le premier l'usage de la bombe atomique à Hiroshima et Nagazaki, quand toute la presse saluait la prouesse technologique guerrière mettant fin à la guerre) et amusante (toutes ses œuvres en témoignent - témoignent de cette façon sardonique de vivre une vie ludique). Naturellement, face à cette légèreté, le balourd & politique Jean-Paul Sartre, ne pouvait pas agréer, ni encore moins adhérer.

La trajectoire camusienne de l'absurde à cet amour de vivre léger, elle passa certes par une révolte face à la condition humaine soumise à l'arbitraire des maux, encontre toute théodicée (quand bien même il donna des conférences dans les milieux dominicains, où il reconnaissait alternativement son espèce de christisme). Par quoi Albert Camus prône clairement l'humanitarisme, et un humanitarisme qui - pour autant qu'il est contredit par X opérations contemporaines, n'en reste pas moins intrinsèquement contemporain au plan des comportementalités (des mœurs). Soit : la vie misarchisante (réprouvant toute espèce d'autorité par-devers les structures), standardisante (réprouvant toute espèce d'expression débordant le cadre de la compassion, sectairement et violemment idéologique parfois - contradictoirement) et stimulante (adorant toute espèce de festivités & praticités frénétiques).

Mais enfin, l'absurdisme contient-il, oui ou non, une réelle perspective existentielle voire existentialiste de projet ? ... Pas que je sache.

C'est à vous.
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Re: Camus : Absurdisme/existentialisme

Message  Kal' le Jeu 4 Mai 2017 - 22:17

Puisque je parle de Cioran, savais-tu que Cioran et Albert Camus s'étaient déjà rencontrés ?
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Re: Camus : Absurdisme/existentialisme

Message  Malcolm le Jeu 4 Mai 2017 - 22:18

Dis-moi tout.


Dernière édition par Mal' le Jeu 4 Mai 2017 - 22:27, édité 1 fois
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Re: Camus : Absurdisme/existentialisme

Message  Kal' le Jeu 4 Mai 2017 - 22:23

Camus a lu le Précis de décomposition, premier livre écrit en français de Cioran. En guise de ressenti, il lui aurait sèchement déclaré « Maintenant, il faut que vous entriez dans la circulation des idées », ce à quoi Cioran répondit d'un cordial « Va te faire foutre ».


Dernière édition par Kalos le Ven 5 Mai 2017 - 0:13, édité 1 fois
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Re: Camus : Absurdisme/existentialisme

Message  Malcolm le Jeu 4 Mai 2017 - 22:25

Camus ne mérite pas mieux. Ce qui n'ôte rien à sa pensée.


Voir aussi : http://www.liberte-philosophie-forum.com/t1182-vanite
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Re: Camus : Absurdisme/existentialisme

Message  Kal' le Jeu 4 Mai 2017 - 22:33

Tu préfères la philosophie du bonhomme, que le bonhomme lui-même ?
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Re: Camus : Absurdisme/existentialisme

Message  Malcolm le Jeu 4 Mai 2017 - 23:07

Comme toute philosophie, elle donne à penser. L'homme-même est un pénible, ses Carnets en témoignent assez : c'est un souffreteux, même après la résorption de sa tuberculose. Il n'a pas de limpidité dans la souffrance, telle que Cioran peut en avoir, et là-dessus il s'accable d'humanitarisme, de bons sentiments, larmoyant, etc. encore qu'il essaie de se donner de la trempe.
C'est-à-dire qu'il s'efforce - par quoi "tout le monde" "se reconnaîtra en lui". *Embarras*

Mais sa littérature, contrairement à toutes les interprétations qu'on en fit, est une supercherie de qualité, mais une supercherie pourtant : l'absurde dont il témoigne est un effet de manche. Quand Meursault, dans l'Etranger, est entouré de gens heureux, joyeux, enjoués, et qu'il participe à leurs activités, ça ne se peut pas que les gens le gardent auprès d'eux sans rien dire, si lui-même n'est pas de la partie, s'il était vraiment et uniquement dans le vague. C'est-à-dire que l'auteur effaça habilement toutes les marques par lesquelles on noterait que Meursault intervient. Au lieu de cela, on nous donne à lire un perdu, mais c'est nous qui l'avons été - perdus - par l'habilité camusienne à brouiller les pistes. Et, finalement, Meursault est simplement un homme supérieur qui n'a rien d'absurde ; un m'en-foutiste fini, dont tout l'être intime (dont témoigne pourtant l'oeuvre) est un reproche adressé à tout l'univers, par obnubilation dans la démarche. Bref : cet homme se moque du monde. Et, le problème, c'est que cela se retrouve encore dans la Chute, et son insupportable Clamence, si geignard, et précisément fascinant pour cela.

Non, Albert Camus a du génie, cela ne fait aucun doute. Mais certainement pas celui pour lequel on l'encense - et son absurdisme est en fait un m'en-foutisme, donc. C'est bien parce que le Dr Rieux s'en fout, dans la Peste, qu'il peut se lancer au milieu des malades, et recouvrir son indifférence du sceau de "je l'ai fait parce que c'était nécessaire". Etc.

Camus est un inavouable & inavoué suicidé, au fond, dont la mort couronne judicieusement l'existence réelle. "La part du Sud".
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Re: Camus : Absurdisme/existentialisme

Message  Kal' le Jeu 4 Mai 2017 - 23:37

Intéressant. Le positionnement à gauche de Camus et ses velléités humanitaires le laissaient pressentir.
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Re: Camus : Absurdisme/existentialisme

Message  Malcolm le Ven 5 Mai 2017 - 0:02

C'est suffisamment tordu, pour que ce nihilisme (dévaluation de toutes les valeurs, dans les termes nietzschéens, certes rendue à l'affectif - il ne peut rester que cela) - c'est suffisamment tordu pour que ce nihilisme s'en prenne au nihilisme, dans l'Homme révolté. Un essai où Albert Camus enregistre avec justesse, que nous vivons à l'air des idéologies justifiant le meurtre ; à l'air du meurtre logique. Mais un essai alors, qui ne s'interroge absolument pas sur la nécessité de choisir, de se déterminer par l'existence. Camus est tout le contraire d'un existentialiste, en ce qu'il vante une absence de choix pour un non-choix (alors qu'on choisit l'absence de choix), et qu'il pose encore un absolutisme affectif, un totalitarisme affectif (que n'avancé-je pas !) comme choix choisi de mauvaise foi : la révolte affective. Totalitaire en effet, de ce que c'est bien de cette affectivité que se foutent pourtant les personnages camusiens, comme en inconscient camusien ou, plutôt, niaiserie camusienne, or tout en dégouline alentour.

C'est-à-dire qu'il ne réalise pas que cet empire affectif dans lequel il vit, il ne le supporte pas ! et c'est pourtant sur sa base qu'il évalue son monde. Néanmoins, il en a besoin pour évaluer. Or, un affect qui évalue, c'est toujours un affectif qui juge. Où alors Camus pousse la distorsion à bout, puisqu'il écrivit christiquement "comprendre, et ne pas juger", mais ce comprendre est affectif d'une part ; Camus ne l'appliqua pas au meurtre logique d'autre part ; et finalement l'Homme révolté est un jugement du meurtre logique, de même d'ailleurs que le Mythe de Sisyphe était un jugement du suicide comme "lâcheté à résorber l'absurde, à ne pas vouloir le soutenir, l'endurer" - qui ne comprenait pas les options de ceux qu'il cite. Dans le genre masochique, la barre est haute.

Comme disait Nietzsche : "Plutôt vouloir le néant que ne rien vouloir du tout." au sujet du nihilisme ; eh bien, en voulant l'affect (l'absurde, la révolte, l'amour) Camus voulait le néant, en effet. Mais, ô magie, il finit par faire passer l'affect pour un genre de sens, à force de s'efforcer, et parce qu'il s'efforce martyriquement "les gens" finissent par le croire, ils se laissent persuader par la sueur coulant dans la nuque de Sisyphe poussant son rocher. C'est-à-dire qu'ils se laissent galvaniser par du muscle saillant, par une préforme du top-modélisme. Et vogue la société dans laquelle nous vivons, selon les termes énoncés : misarchisante, standardisante, stimulante - mais la rhétorique camusienne disait : anarchisante, pacifisante, amusante.

Bref : notre rhétorique très actuelle.
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Re: Camus : Absurdisme/existentialisme

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