« La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien. »

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« La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien. »

Message  LibertéPhilo le Sam 7 Déc 2013 - 19:41

ἕν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα
Traduction mot-à-mot : une seule chose (ἕν) je sais (οἶδα) que (ὅτι) rien (οὐδὲν) je sais (οἶδα).

Traduction a écrit:La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien.


1. Cette phrase a-t-elle été prononcée par Socrate ?

Comme d’habitude, nous sommes tributaires de ceux qui, dans l’Antiquité, ont reproduit les paroles de Socrate, pour l’avoir entendu, tel Platon ou Xénophon, qui comptèrent parmi ses disciples, ou par ouï-dire, tel Cicéron  ou Diogène Laërce.  Telle quelle, cette phrase est un décalque grec de celle de Cicéron (Académiques, I, III) :
eoque praestare ceteris, quod illi quae nesciant scire se putent, ipse se nihil scire id unum sciat.
Cicéron, Académiques a écrit:Après ces mots, nous nous assîmes tous, en présence les uns des autres. Alors Varron commença ainsi : Socrate me paraît être le premier, et tout le monde d'ailleurs en tombe d'accord, qui rappela la philosophie des nuages et de cette poursuite des mystères de la nature, où tous les philosophes s'étaient engagés avant lui, pour s'appliquer à la vie commune, et lui donner pour objet les vertus et les vices et toute la question des biens et des maux. Il pensait qu'il ne nous appartient pas d'expliquer les phénomènes célestes, et que quand même l'homme pourrait s'élever jusqu'à cette science, elle ne leur servirait de rien pour bien vivre. Dans presque tous les discours qu'ont reproduit avec tant de variété et en si grand nombre ceux qui l'avaient entendu, nous voyons que sa méthode est toujours de ne rien affirmer, mais de réfuter les autres ; il confesse son ignorance, et déclare que c'est là son unique science ; il ajoute que la supériorité qu'il a sur les autres, c'est qu'ils pensent savoir ce qu'ils ignorent ; tandis que lui, la seule chose qu'il sache, c'est qu'il ne sait rien ; c'est là, selon lui, le motif qui lui a valu d'Apollon l'éloge d'être le plus sage des hommes ; car toute la sagesse consiste simplement à ne pas estimer que l'on sache ce que l'on ne sait pas. Ce fut là sa maxime constante et son opinion invariable ; aussi tourna-t-il tous ses efforts à louer la vertu, à en inspirer l'amour aux hommes, comme nous le montrent les livres des Socratiques et surtout ceux de Platon.
Socrate n’a donc probablement jamais prononcé cette idée sous une forme aussi concise, propre à en faire une maxime.

2. Qu’aurait dit exactement Socrate ?
C’est dans l’Apologie de Socrate, texte de Platon qui défendit son maître après sa mort, que nous trouvons ce qui semble avoir été les paroles originelles de la célèbre maxime socratique, et les circonstances qui les ont amenées. Pour se défendre des calomnies dont il a été l’objet, Socrate invoque un oracle de la Pythie :
Apologie de Socrate a écrit:Chérephon, c'était mon ami d'enfance; il l'était aussi de la plupart d'entre vous; il fut exilé avec vous, et revint avec vous. Vous savez donc quel homme c'était que Chérephon , et quelle ardeur il mettait dans tout ce qu'il entreprenait. Un jour, étant allé à Delphes, il eut la hardiesse de demander à l'oracle (et je vous prie encore une fois de ne pas vous émouvoir de ce que je vais dire ); il lui demanda s'il y avait au monde un homme plus sage que moi : la Pythie lui répondit qu'il n'y en avait aucun. A défaut de Chérephon, qui est mort, son frère, qui est ici, pourra vous le certifier. Considérez bien, Athéniens, pourquoi je vous dis toutes ces choses, c'est uniquement pour vous faire voir d'où viennent les bruits qu'on a fait courir contre moi.  
Socrate s’interroge alors sur le sens de l’oracle, ce qui n’a rien d’étonnant, puisque la Pythie était connue pour répondre de manière incompréhensible.  La maxime est donc le fruit d’une interprétation, telle que la livraient normalement les prêtres de Delphes.
Quand je sus la réponse de l'oracle, je me dis en moi-même : que veut dire le dieu ? Quel sens cachent ses paroles ? Car je sais bien qu'il n'y a en moi aucune sagesse, ni petite ni grande; Que veut-il donc dire, en me déclarant le plus sage des hommes ? Car enfin il ne ment point; un dieu ne saurait mentir. Je fus longtemps dans une extrême perplexité sur le sens de l'oracle, jusqu'à ce qu'enfin, après bien des incertitudes, je pris le parti que vous allez entendre pour connaître l'intention du dieu. J'allai chez un de nos concitoyens, qui passe pour un des plus sages de la ville; et j'espérais que là, mieux qu'ailleurs, je pourrais confondre l'oracle, et lui dire : Tu as déclaré que je suis le plus sage des hommes, et celui-ci est plus sage que moi. Examinant donc cet homme, dont je n'ai que faire de vous dire le nom, il suffit que c'était un de nos plus grands politiques, et m'entretenant avec lui, je trouvai qu'il passait pour sage aux yeux de tout le monde, surtout aux siens, et qu'il ne l'était point. Après cette découverte, je m'efforçai de lui faire voir qu'il n'était nullement ce qu'il croyait être ; et voilà déjà ce qui me rendit odieux à cet homme et à tous ses amis, qui assistaient à notre conversation. Quand je l'eus quitté, je raisonnai ainsi en moi-même : Je suis plus sage que cet homme. Il peut bien se faire que ni lui ni moi ne sachions rien de fort merveilleux; mais il y a cette différence que lui , il croit savoir, quoiqu'il ne sache rien; et que moi, si je me sais rien, je ne crois pas non plus savoir. Il me semble donc qu'en cela du moins je suis un peu plus sage, que je ne crois pas savoir  ce que je ne sais point.
Finalement, Socrate en conclut que la sagesse est divine, et que les hommes ne la possèdent pas :
Mais, Athéniens, la vérité est qu'Apollon seul est sage, et qu'il a voulu dire seulement, par son oracle, que toute la sagesse humaine n'est pas grand'chose, ou même qu'elle n'est rien; et il est évident que l'oracle ne parle pas ici de moi, mais qu'il s'est servi de mon nom comme d'un exemple, et comme s'il eût dit à tous les hommes : Le plus sage d'entre vous, c'est celui qui, comme Socrate, reconnaît que sa sagesse n'est rien.
On trouve également cette maxime dans le Ménon, sous une forme paradoxale, que Socrate qualifie d’éristique (polémique). Mais ici, Socrate semble davantage être le porte-parole de Platon, développant l’idée qu’apprendre c’est se souvenir, soit ce qu’on a appelé la « théorie de la réminiscence. »  
Platon, Ménon a écrit:SOCRATE.
Quant à moi, si la torpille étant elle-même engourdie jette les autres dans l'engourdissement, je lui ressemble; sinon, je ne lui ressemble pas; car si je fais naître des doutes dans l'esprit des autres, ce n'est pas que j'en sache plus qu'eux : je doute au contraire plus que personne, et c'est ainsi que je fais douter les autres. Maintenant, quant à la vertu, je ne sais point du tout ce que c'est : pour toi, peut-être le savais-tu avant que de t'approcher de moi; et à ce moment tu parais ne le point savoir. Cependant je veux examiner et chercher avec toi ce que ce peut être.
MENON.
Et comment t'y prendras-tu, Socrate, pour chercher ce que tu ne connais en aucune manière? quel principe prendras-tu, dans ton ignorance, pour te guider dans cette recherche ? Et quand tu viendrais à le rencontrer, comment le reconnaîtrais-tu, ne l'ayant jamais connu?
SOCRATE.
Je comprends ce que tu veux dire, Menon. Vois-tu combien est fertile en disputes ce propos que tu mets en avant? Il n'est pas possible à l'homme de chercher ni ce qu'il sait ni ce qu'il ne sait pas; car il ne cherchera point ce qu'il sait parce qu'il le sait et que cela n'a point besoin de recherche, ni ce qu'il ne sait point par la raison qu'il ne sait pas ce qu'il doit chercher.
3. La fortune de la maxime socratique
Cette idée que l’on doit laisser aux dieux les choses divines et se préoccuper de ce qui est accessible aux hommes, connaîtra un grand succès. A côté des physiciens et des métaphysiciens grecs, plusieurs écoles se formèrent, dont les Sceptiques, qui furent ceux, parmi les philosophes grecs, qui se rapprochèrent le plus de la sagesse socratique. Leur plus grand représentant était Pyrrhon d’Elis. Ils pensaient qu’on ne pouvait rien savoir de certain, et que la sagesse consistait à en avoir conscience. Il ne paraît pas non plus que Socrate, dans l’Apologie, soit allé plus loin dans la recherche de la sagesse :
Convaincu de cette vérité, pour m'en assurer encore davantage, et pour obéir au dieu, je continue ces recherches, et vais examinant tous ceux de nos concitoyens et des étrangers, en qui j'espère trouver la vraie sagesse; et quand je ne l'y trouve point, je sers d'interprète à l'oracle, en leur faisant voir qu'ils ne sont point sages. Cela m'occupe si fort, que je n'ai pas eu le temps d'être un peu utile à la république, ni à ma famille; et mon dévouement au service du dieu m'a mis dans une gêne extrême.

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Re: « La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien. »

Message  Propos le Sam 7 Déc 2013 - 20:46

Je ne me souvenais plus de ces passages de Platon, depuis de très nombreuses années le nombre de ses dialogues que je relis est arrêté à 3, plus quelques passages épars, isolés, marqués, pour une raison précise.
Par contre ce que tu dis me semble renvoyer aux fameuses formules de Métrodore de Chio : "

III b - Du cogito. Reprise du cogito de septembre 2013 à partir des fragments de Métrodore de Chio.

1 - Le mercredi 26 juin 2013.

Donné comme maître d'Epicure, Métrodore de Chio est atomiste comme Démocrite à la suite de la crise éléate. L'atomisme est une réponse directe aux apories éléates, tout comme la physique néo-pythagoricienne de Platon avec ses cinq solides élémentaires, le tétraèdre, le cube, l'octaèdre, le dodécaèdre et l'icosaèdre. Il occuperait une position intermédiaire, plus proche des éléates, s'il n'en est pas un, que de Démocrite. Je veux l'évoquer, on le connait peut, et pour cause, ce qu'il nous reste de lui est dramatiquement réduit à la portion congrue, mais c'est du caviar ! Source " La Pléiade " :
- Nous ne savons rien, pas même que nous ne savons rien.
- Toute chose est ce que l'on peut en concevoir.
- J'affirme que nous ne savons ni si nous savons quelque chose ni si nous ne savons rien, et que que nous ne savons même pas s'il existe un ignorer et un connaître, et plus généralement s'il existe quelque chose ou s'il n'existe rien, cité par Cicéron ( Premiers académiques, II, XXIII. ), on a une variante d'Eusébe ( Préparation évangélique, XIV, XIX, 8. ) :
-Nul d'entre nous ne connait nulle chose, et nous ne savons pas même si nous savons ou si nous ne savons pas, ( Diels restaure entre crochets une partie donnée par Cicéron. )[ nous ne savons même pas s'il existe un ignorer ou un connaître et plus généralement s'il existe quelque chose ou si rien n'existe ].
Encore un furieux, on pleure ce qui a disparu ".

Un peu plus loin j'édite ainsi : "

12 - Le samedi 21 septembre 2013.

Je reprends uniquement ce qu'on a :
1 - Nous ne savons rien, pas même que nous ne savons rien.
2 - Toute chose est ce que l'on peut en concevoir.
3 - J'affirme que nous ne savons ni si nous savons quelque chose ni si nous ne savons rien, et que nous ne savons même pas s'il existe un ignorer et un connaître, et plus généralement s'il existe quelque ou s'il n'existe rien.
4 -Nul d'entre nous ne connait nulle chose, et nous ne savons pas même si nous savons ou si nous ne savons pas.
J'avais édité ainsi :
3 - J'affirme que nous ne savons ni si nous savons quelque chose ni si nous ne savons rien ( = 1 - Nous ne savons rien, pas même que nous ne savons rien. ) / et que nous ne savons même pas s'il existe un ignorer et un connaître ( = 4b - ... , et nous ne savons pas même si nous savons ou si nous ne savons pas.) / et plus généralement s'il existe quelque chose ou s'il n'existe rien ( = 4a - Nul d'entre nous ne connait nulle chose, ... ).
Le tout édulcoré par 2 : Toute chose est ce que l'on peut en concevoir.
A tort. 4a n'est pas à sa place, et il a une portée qui ne se laisse pas subsumer à 3, donc je le déplace et l'intègre :
3 - J'affirme que, 4a, nul d'entre nous ne connait nulle chose, 3a, que nous ne savons ni si nous savons quelque chose ni si nous ne savons rien, = 1 - Nous ne savons rien, pas même que nous ne savons rien, 3b, et que nous ne savons même pas s'il existe un ignorer et un connaître, = 4b - ... , et nous ne savons pas même si nous savons ou si nous ne savons pas, 3c, et plus généralement s'il existe quelque chose ou s'il n'existe rien.
Et 2 : Toute chose est ce que l'on peut en concevoir.
Je supprime l'apparat :
- J'affirme que nul d'entre nous ne connaît nulle chose, que nous ne savons si nous savons quelque chose ni si nous ne savons rien, et que ne nous savons même pas s'il existe un ignorer et un connaître et plus généralement s'il existe quelque chose ou s'il n'existe rien.
- Toute chose est ce que l'on peut en concevoir.
Tout est là, comptablement, dialectiquement, dit ".
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Re: « La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien. »

Message  LibertéPhilo le Dim 8 Déc 2013 - 10:14

Contemporain de Démocrite, donc plus jeune que Socrate, Démocrite ayant survécu à Socrate, et n'étant pas de ce fait un présocratique, comme on le dit souvent. On voit que la maxime οὐδὲν οἶδα n'était pas seulement de Socrate, même si l'histoire en a fait l'auteur. Démocrite ne disait-il pas que "la vérité est au fond d'un puits" ? La particularité de Socrate et des Sceptiques est d'avoir bâti leur sagesse sur cette seule idée.

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Re: « La seule chose que je sais, c'est que je ne sais rien. »

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