"Vérité héroïque" : Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même III-XII

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"Vérité héroïque" : Marc-Aurèle, Pensées pour moi-même III-XII

Message  Malcolm le Dim 25 Sep 2016 - 14:32

Marc-Aurèle, /Pensées pour moi-même/ III-XII, trad. J. Barthélémy-Saint-Hilaire (1876), a écrit:Si, dans l’affaire qui t’occupe actuellement, tu n’obéis qu’à la droite raison avec amour, avec courage, avec douceur, sans la moindre déviation, gardant toujours pur et sans tache le génie qui réside en toi, comme si tu avais à le restituer à l’instant même ; si tu sais remplir toutes ces conditions sans rien craindre et sans rien éviter, ne t’occupant que de l’acte que tu as présentement à faire, selon la loi de la nature, et de l’héroïque vérité qui doit régner dans tout ce que tu dis ou tu exprimes, tu te conduiras aussi bien qu’il est possible de se conduire ; et personne au monde ne peut te ravir ce bonheur.
Oyez, oyez : la droite raison marcaurèlienne, elle ne se passe pas de passion : ni d'amour, ni de courage ; elle ne se passe pas d'attitude : ni de douceur, ni de cap. Pour ainsi dire, cette droite raison appert même comme l'instrument de l'amour et du courage, manœuvrant récursivement avec douceur et avec cap, en renforcement de la droiture rationnelle donc. Ce qui est dire qu'un élément "chaotique" (passionnel) permet un élément "technique" (rationnel), en un cercle vertueux.

Cela, afin de sauvegarde "du génie qui réside en toi". Or, ce génie, c'était le divin pour un Romain, attaché à toute personnalité, sans qu'il soit cette personnalité-même. Mais donc, la personnalité, dans sa démarche passionnelle-rationnelle, encore une fois, entre dans une récursion personnalité<=>génie : car le génie marcaurèlien, en tant qu'il joue sur notre personnalité, est lui-même (dé)joué par elle : bien joué collusoirement ou mal joué délusoirement, selon la rectitude ou la corruption de la démarche passionnelle-rationnelle de la personnalité. On peut d'ailleurs imaginer que la corruption de cette démarche agirait tant sur le génie, que nous pourrions en être définitivement corrompus.
Sur le génie:
Or, ce génie, il a quelque chose du Soi jungien, ou peut-être du Surmoi freudieu et, en tout état de cause, il a quelque chose de "la petite voix de la conscience", de "la puce à l'oreille", de "l'intuition devinementale", du "bon marionnettiste" initialement - mais dont la marionnette aurait possibilités de rebuffades, - etc.
Tout ce qui est dire que ce génie est possiblement restitutable là, à travers une personnalité stoïciennement cohérente ou rendue cohérente, dans un travail sur soi par lequel on abolit la crainte & l'évitement de "ce qui est". Cela dans un amor fati patriotiquement "mâle, viril, romain", comme dit ailleurs Marc-Aurèle (un peu d'ailleurs, comme si la patrie était le génie impérial, faisant concorder microcosme humain avec macrocosme citoyen).

C'est alors dans la présence à soi, donc à l’œuvre, à la situation ou à la tâche, qu'il devient possible d'obéir harmonieusement à la "loi de la nature". Loi indéfinie toutefois, encore qu'il faille entendre la récursion avec la droite raison comme si, donc, la "nature" était rectitude (jamais à soi-même hors-la-loi, idiotement à elle-même pareille, bénéfiquement même puisque le stoïcien en bénéficie conséquemment). Tout ce qui est, d'une moralité naturale, bien se conduire, légalement d'une législation divine, à laquelle pourtant on dérogerait sans droite raison : Marc-Aurèle appelle à avoir une ligne de conduite, qui par ailleurs (chez Sénèque) est propre à chacun, selon sa nature, donc selon sa loi, encore que le convenant cicéronien et l'honnête sénèquien, surdéterminent le bien stoïcien, rapport à un mal inconvenant/déshonnête voire malhonnête (convenance et honnêteté ne pouvant s'entendre que comme judicieuse négociation avec "les autres & les choses", en justesse ajustementale, par laquelle il vaut mieux se modérer vertueusement dans la démarche, afin justement de sauvegarder intact son génie). => Voir aussi Marc-Aurèle IV-XXIX, où il y a harmonisation avec un tout social.

Cette vérité est héroïque, encore que l'antéposition adjectivale (héroïque vérité) personnifie singulièrement la vérité comme héroïne - probablement héroïne de la droite raison exemplifiant donc la voie. Voie par laquelle seule on en vient à se régler au naturel, donc au bien (au convenant cicéronien, à l'honnête sénèquien, au tout social marcaurélien), permettant enfin la manifestation par nous-mêmes, personnellement, de cette vérité portée par le génie - on voit mal comment elle circulerait autrement que via le génie, à ce stade de la lecture.
Mais elle doit régner dans nos démarches, d'un devoir dont la provenance nous échappe, devoir peut-être divin, comme issu de cette nature inhérente ... à moins qu'il ne résulte pragmatiquement du jeu personnel entre notre génie & notre œuvre, notre situation, notre tâche présentes.
Or, personne ne peut nous ravir ce bonheur, de ce qu'il ne dépend que de nous, et qu'un ravisseur velléitaire, concrètement, en s’immisçant dans nos vies, s'immiscerait dans leurs circonstances, jamais dans notre personnalité ni a fortiori notre génie, donc ne pouvant jamais corrompre notre génie. Génie par lequel nous demeurons dans la droite raison intégrative des circonstances (donc intégrative du ravisseur circonstanciel), et nous ne saurions qu'agir bien, nous conduire selon notre ligne, en tant que cette ligne intègre donc la courbure circonstancielle, quand bien même sous le coup d'un ravisseur.

Rançon stoïcienne, qui peut tout aussi bien faire l'effet d'une méthode Coué aujourd'hui, mais à l'époque exprimée dans le cadre anthropologique historique & culturel de la Rome du IIème siècle, à son échelon suprême (Marc-Aurèle est empereur unique, au moment d'écrire ses pensées). Au reste, j'y vois une "psychanalyse rationnelle", fondée en métaphores.


Voir aussi : le "falloir" de l'impératif catégorique kantien.
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Malcolm
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