"Liberté & servilité" : Manuel d’Épictète, I & II-I

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"Liberté & servilité" : Manuel d’Épictète, I & II-I

Message  Malcolm le Dim 25 Sep 2016 - 16:13

Manuel d’Épictète, I & II-I (rédigé par l'un de ses disciples), trad. J.-M. Guyau, 1875, a écrit:I. Parmi les choses, les unes dépendent de nous les autres n’en dépendent pas. Celles qui dépendent de nous, c’est l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion : en un mot tout ce qui est notre œuvre. Celles qui ne dépendent pas de nous, c’est le corps, les biens, la réputation, les dignités : en un mot tout ce qui n’est pas notre œuvre.
II. Et les choses qui dépendent de nous sont par nature libres ; nul ne peut les empêcher, rien ne peut les entraver ; mais celles qui ne dépendent pas de nous sont impuissantes, esclaves, sujettes à empêchement, étrangères à nous.
Épictète traite indéfiniment des "choses", ce qui est tout autant une façon de se (nous) situer dans "le monde" vécuement : je vis des choses, parmi lesquelles un distinguo simple s'opère, sur un criterium indépendantiste (indépendantisme moral [du] stoïcien, étant entendu que par morale nous entendons une praxis vécue dirigément, ici en gouvernance maximum de soi).

Les choses vécues ou du vécu, se distinguent donc entre :

  1. Celles qui dépendent de nous, et par lesquelles nous allons pouvoir être libres (indépendantisme moral) ;
  2. Celles qui ne dépendent pas de nous, et par lesquelles nous sommes serfs ("dépendantisme" moral).

Étant donc entendu que la morale est ici praxis vécue, cette morale engage éminemment le concret matériel & relationnel d'un Homme, non seulement sa tournure d'esprit. En effet, celui qui se croirait stoïcien, de ce qu'il se tient droit comme un piquet "parmi les choses", n'y aurait rien compris, et passera plus certainement pour stoïque de sens contemporain.

Donc :

  1. Celles qui dépendent de nous, sont définies comme notre œuvre, notre fait, notre construction : "c’est l’opinion, le vouloir, le désir, l’aversion". A ce point, pourtant, nous pourrions relativiser le propos épictètien, de ce que les sciences contemporaines nous ont normalement sensibilisés aux congénitalité & socialité de nos motions (opinions, vouloir, désir, aversion) : non seulement les gènes, mais la première socialisation, nous ont conditionnés, parfois inconsciemment au point peut-être de nous avoir marqués indélébilement (comme en bons & mauvais traumas, encore que la comparaison laisse à désirer, de ce que la traumatologie parvient à des résultats, et que par ailleurs c'est toute l'entreprise de la psychanalyse, que de chercher à nous encapaciter, rapport à nos marques indélébiles). Sinon donc, que l'entreprise épictètienne (et philosophique en général) ne se laisse pas si facilement abattre par toutes ces allégations de déterminisme, et que le philosophe (épictètien en particulier) cherche à opérer sa "psychanalyse rationnelle" justement débutée là par le Manuel. Or, comme manuel, il demande à être pris en main, outil technique de la droite raison, ou de la raison tentant de se dresser elle-même, comme en auto-éducation (or, je n'ai pas dit développement personnel, car à ce niveau il s'agit bien plutôt de trancher dans le vif, de (se) décider - mais pas de se "développer" comme on capitalise aujourd'hui "corps & âme", pour ainsi dire métaphoriquement banquiers de nous-mêmes : Épictète en est à mille lieues, de cette banque de soi). Bref : la philosophie, par-devers les sciences, peut rationnellement, méthodiquement, patiemment, durement, sévèrement ... parvenir à une reprise de soi comme projet.
  2. Celles qui ne dépendent pas de nous, sont inversement définies comme échappant à notre œuvre : "le corps, les biens, la réputation, les dignités". Mais là encore, c'est paradoxal, car nous voudrions aujourd'hui, par développement personnel comme par croissance économique, que tout tienne de notre bravade devant la fortune - "il faut provoquer le destin, aide-toi et le ciel t'aidera, celui qui ne tente rien n'a rien, esprit/culture d'(auto)entreprenariat, etc." - de ce que nos mondes se présentent publiquement & publicitairement comme des mises à disposition technico-logistiques (Gestell heideggerien) ; aussi, anti-épictètiennement, devrions-nous radicalement désormais, et indépendamment de la chance, du lot, du sort, des circonstances, etc. pouvoir procéder ainsi que des automobiles étymologiques (mûs de soi-même), à mêmes de saisir "corps, biens, réputation, dignités", dans cette tournure qu'ils dépendent de nous ("capital santé, facteur humain, ressources humaines, réseaux sociaux, popularité, CSP, etc."). Notez bien qu'il y a ici un chiasme profond : ce que nous nommons aujourd'hui notre indépendance, nous ne la rattachons globalement plus qu'à ce qui ne dépend pas de nous selon Épictète, tandis que nous nommons dépendances ce qui en dépend selon Épictète, soit donc ce qui assurerait notre indépendance ! - comme en actuel processus de dépossession de soi, par possession de non-soi. Comment pourrions-nous seulement comprendre Épictète correctement, si l'on s'en tient aux sciences et à nos banques ?

A ce point :

  1. Ce qui dépend de nous, donc, assure notre liberté, en tant que cette liberté est comprise comme disposition de soi, comme en "psychanalyse rationnelle" dite : m'analysant (analysant mes opinions, vouloir, désir, aversion), j'exerce une maîtrise jugementale sur moi-même - souverain bien, - bref : cette liberté est pouvoir sur soi, et par soi sur mes dispositions morales (vécuement praxisiques, matérielles & relationnelles), soit donc empêchement/interdiction qu'on exerce un pouvoir sur moi, autrement que celui, circonstancié, que j'épouse grâce à mon pouvoir sur moi/ma liberté.
  2. Ce qui ne dépend pas de nous, donc, atteste notre servilité, en tant que cette servilité est comprise comme indisposition de soi, toujours sur le mode de cette "psychanalyse rationnelle" : ne m'analysant pas (n'analysant pas mes opinions, vouloir, désir, aversion), je ne sais même pas que je me retrouve dans l'immaîtrise jugementale sur moi-même, voire que je fantasme ma toute-puissance - "souverain mal". Bref : cette servilité est impotence sur soi, et par soi sur mes dispositions morales (vécuement a-praxisiques, matérielles & relationnelles), soit donc ouverture/incitation à ce qu'on exerce un pouvoir sur moi, circonstanciellement, de ce que je me laisse aller à mes "divorces" avec ceci et cela, et je m'écharne à obtenir ou maintenir ce qui ne dépend pas certainement de moi, croyant que j'y ai du mérite, quand cela dépendit de la chance, du sort, du lot - des circonstances dont je me saisis par-devers ma disposition de soi, en aliénation (Karl Marx en appoint sur le travail ?). Tout ce qui m'empêche/m'interdit concrètement, et ne peut que me frustrer.

Or, Épictète n'en fait certes pas un ressentiment contre ceux qui s'écharnent à obtenir ou maintenir ce qui ne dépend pas d'eux-mêmes, car aujourd'hui bien des personnes dans la pauvreté malheureuse/involontaire, comme dans la sobriété ou simplicité heureuse/volontaire (question de point de vue, à l'épictètienne), se servent de leur condition pour entreprendre une anthropodicée : non, épictètiennement. Encore une fois, cette anthropodicée serait se faire des opinions, vouloir, désir, aversion, devant ce qui ne dépend pas de nous, et donc manquer au stoïcisme.

Par ailleurs, on voit bien à quel point aussi, les liberté & servilité épictètiennes, sont loin de nos liberté & servilité contemporaines, car nous les situons plus communément là, en termes de mouvement & d'immobilité. Mais l'immobilité, comme circonstance ne dépendant pas de nous, n'est pas un mal stoïcien. Et le mouvement, idem, n'est pas spécialement un bien : tout dépend de nous, de la façon dont on les juge, qui nous ferait indépendants épictètiennement.

La fête est finie.

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Malcolm
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