Banalité spinozienne de toute Antiquité

Aller en bas

Banalité spinozienne de toute Antiquité

Message  Malcolm le Mar 27 Sep 2016 - 16:05

D'une manière ou d'une autre, songeait Gilles Deleuze, un philosophe est toujours-déjà spinozien, de ce que Spinoza valorise tant la rationalisation du monde, en cherchant à s'y insérer d'une béatitude toute rationaliste, dans la gestion de ses passions. Or, ce propos à la vie dure, puisqu'il se poursuivit encore tout récemment jusque dans un hors-série du Philomag consacré à Spinoza. Toutefois, je voudrais soumettre à votre aimable audience ceci, que je n'ose pas croire être le premier à relever, et ceci qui se trouve donc chez Marc-Aurèle, Pensées pour moi-mêmes, incipit du livre VI (trad. Barthélémy-Saint-Hilaire, 1876) :
I.
La substance de l’univers est docile et maniable. L’intelligence qui la gouverne ne peut trouver en soi aucun motif de mal faire, attendu qu’elle n’a aucun vice qui l’y pousse ; elle ne fait rien d’une façon mauvaise ; et rien ne peut éprouver d’elle le moindre dommage, puisque c’est grâce à elle que toute chose se produit ou s’achève.

II.
Ne t’inquiète pas de savoir si tu as chaud, ou froid, quand tu fais ce que tu dois ; si tu as besoin de sommeil, ou si tu as suffisamment dormi ; si l’on te blâme, ou si l’on te loue ; si tu t’exposes à la mort, ou à toute autre épreuve ; car le fait même de mourir n’est qu’une des fonctions de la vie ; et, dans ce cas comme dans tous les autres, il suffit que tu disposes bien du moment où tu es.

III.
Regarde le dedans des choses ; et ne te laisse jamais abuser, ni sur leur qualité, ni sur leur mérite.

IV.
Toutes les choses de ce monde sont sujettes aux plus rapides changements. Ou elles s’évaporent, si leur substance est uniforme ; ou elles se dissolvent en éléments divers.

V.
L’intelligence qui régit l’univers connaît les conditions où elle opère, les choses qu’elle fait, et la matière sur laquelle elle agit.

VI.
Le meilleur moyen de se défendre contre eux, c’est de ne pas leur ressembler.

VII.
Que ton seul plaisir, que ton unique délassement soit de passer, en te souvenant toujours de Dieu, d’un acte d’utilité générale et commune à un autre acte qui soit également utile à la communauté.

VIII.
Le principe intelligent qui nous gouverne est le principe qui se donne comme il veut l’éveil et le mouvement, qui se fait lui-même ce qu’il est et ce qu’il veut être, et qui fait aussi que tous les événements de la vie lui apparaissent sous les couleurs qu’il veut leur donner.

IX.
Tout s’accomplit conformément aux lois de la nature universelle, et non pas suivant une autre nature qui envelopperait celle-là extérieurement, ou qui serait renfermée au dedans d’elle, ou qui serait suspendue en dehors d’elle.

X.
Ou le monde est un chaos, un pêle-mêle, une infinie dispersion ; ou il y a en lui, unité, ordre, providence. Dans le premier cas, comment puis-je désirer de rester dans cette confusion pitoyable, dans cet affreux cloaque ? A quoi puis-je songer si ce n’est à savoir comment un jour je deviendrai cendre et poussière ? Pourquoi donc irais-je me troubler ? Car j’aurai beau faire ; la dispersion finira bien par m’atteindre moi-même. Dans le second cas, j’adore ; et je m’assure, en mettant ma ferme confiance dans l’être qui ordonne tout.

XI.
Quand, par suite de circonstances inévitables, tu te sens profondément troublé, reviens à toi le plus vite que tu peux, et ne reste hors de mesure que le temps absolument nécessaire ; tu seras plus certain de retrouver l’équilibre et l’harmonie, en t’efforçant sans cesse d’y revenir.

Etc.
Tout ceci s'accorde parfaitement avec le Traité de la réforme de l'entendement, le Traité politique, ainsi que ce que je sais de l’Éthique. A partir de quoi, Spinoza m'appert ainsi qu'un réactualiseur stoïcien, dans le contexte primo-scientifique & très-monothéiste de l'âge classique. Soit donc : que Spinoza shunte le stoïcisme, qu'il shunte sa terminologie par trop marquée d'anthropologismes historiques & culturels de l'Antiquité finissante ; cela, de façon peut-être innocente, en ce qu'il n'avait pas ce regard anthropologique - à moins qu'il ne songea concrètement réactualiser ce qui lui sembla valeureux de cette ancienne époque, dans un classicisme qui ne s'embarrassait pas encore de souci historiologique académicien-universitaire.

A la fin, naturellement, tout en prônant quelque vie more geometrico, les stoïciens n'ont pas écrit more geometrico à la spinozienne, mais l'empirio-rationalisme issu de la Renaissance, sans parler de Descartes, Hobbes, Leibniz, ne pouvaient qu'enjoindre le Hollandais à de telles proportions scripturales, sur une base sommes toutes platonico-aristotélicienne. Au reste, ne nous cachons pas que le stoïcisme, fondateur des grammaires classiques & modernes, est cofondateur de l'esprit scientifique qui nous anime encore-toujours, et donc Spinoza, sans surprise, fut un agent axiologique classique en Histoire des idées.
avatar
Malcolm
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum