Ortega y Gasset : "le Mythe de l'homme derrière la technique"

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Ortega y Gasset : "le Mythe de l'homme derrière la technique"

Message  Malcolm le Jeu 6 Oct 2016 - 17:07

Je sors cette après-midi d'une librairie qui en eut pour son comptant, d'où suit qu'elle ne m'en voudra pas d'avoir dévoré le seul José Ortega y Gasset en sa possession : le Mythe de l'homme derrière la technique, une conférence quasi-improvisée par le maître, que j'ai dévorée en moins de vingt minutes entre deux rayons. Je ne parviens malheureusement pas à en retrouver la date via Internet, mais comme elle se fit en présence d'un Martin Heidegger déjà respecté dans l'audience (dixit une note de bas de page), je suppose qu'elle a eu lieu dans les années 1930.

Pour vous en donner un avant-goût, tiré du site des éditions Allia - édition dans laquelle j'ai lu la conférence :
"Or, millénaire après millénaire, l'homme a travaillé à connaître et, malgré cela, il n'est arrivé qu'à de toutes petites connaissances. Encore quelque chose d'impossible ! C'est notre privilège et notre dramatique destin. Ainsi en est-il pour tous les désirs de l'homme et raison pour laquelle, tous ses souhaits les plus profonds étant si puissamment impossibles, l'homme se sent malheureux. Les animaux ne connaissent pas le malheur, tandis que l'homme fait tout contre son plus profond désir, qui est d'accéder au bonheur. L'homme est fondamentalement insatisfait, et cela – l'insatisfaction – est ce qu'il possède de plus haut."

La technique représente l'ensemble des moyens par lesquels l'homme modifie le monde naturel. À ce titre, elle constitue aux yeux d'Ortega y Gasset un palliatif pour l'humanité malade de son imagination. Pour le philosophe, nous sommes ces "enfants de l'imaginaire", faculté chez nous si puissante qu'elle fait déborder nos désirs bien au-delà de notre capacité à les satisfaire. Aussi la technique fait-elle fonction de "gigantesque appareil orthopédique". L'homme s'exclut de la nature en cherchant à la transformer par la technique. Il se trouve perpétuellement en quête d'un monde nouveau et capable de combler ses désirs. En cherchant à apprivoiser son imagination, à lui donner une réalité, il se confronte inévitablement à l'insatisfaction. Ne serait-ce que par son environnement bâti, qui n'est que la béquille de son désir d'un monde autre.
Ortega y Gasset renverse le paradigme du progrès, démontrant que le développement des civilisations humaines n'est que le symptôme de leur agonie.
Alors, singulièrement, je ne suis pas sûr que l'on puisse tirer de la conférence-même, en tant que telle, une telle conclusion que "les civilisations humaines sont à l'agonie", mais je suis convaincu (enfin, j'espère) que cette phrase a été énoncée sur la base du restant de son œuvre.

Néanmoins, retenons ce propos d'OyG en quatrième de couverture, tiré de la conférence :
Nous sommes, sans aucun doute, Mesdames, Messieurs, des enfants de l'imaginaire.
Or, précisément, cet imaginaire est ce qu'OyG nomme notre intériorité, intériorité hypertrophiée du fait d'une inadaptation maladive initiale supposée (d'où le Mythe), maladie par laquelle l'anomalie-Homme, rapport à son milieu, aurait tout aussi bien pu périr sélectivement/évolutionnairement.

Or, comme on voit, il n'en fut rien, de ce que de ce bulbe, de cette tumeur imaginante d'intériorité, notre espèse, derrière la technique, aurait développé des rêves fous. L'Homme est un animal fou, dément, mais précisément-même : élégant, du latin elegans, soit donc qui choisit, élit.

Car, en effet, l'Homme eut besoin de trier dans son imaginaire/son intériorité alors, contrairement aux autres animaux guidés par l'instinct sans mémoire, donc pour ainsi dire sans imagination, "mécanique" à la cartesienne, quand bien même doté de quelque raisonnement/intelligence : c'est sans commune mesure avec l'Homme, même à considérer les plus grands primates.

Aussi, la raison historique qu'OyG voit rapidement à tout cela (il le dit d'une phrase), c'est que l'Histoire humaine sur des millions d'années, est en fait l'Histoire de la maîtrise de cette "folle du logis" (selon le mot de Pascal, qu'OyG n'évoque pas : c'est moi qui illustre). Or, ce n'est vraiment pas con, si je puis dire, quand on regarde l'évolution des superstitions, magies & religions, quand bien ce XXIème siècle, selon le mot de Malraux détourné par mes soins, est trop religieux. On peut toujours critiquer ce progressisme quasi-comtien, cela dit ... encore que, si OyG par ailleurs dit de nos civilisations qu'elles agonisent, il faudra réviser notre jugement, n'est-ce pas.

Mais donc, dans cette imagination, l'Homme eût pu périr de longue date, du seul fait de son anomalie, de son étrangeté, étrangeté pour ainsi dire innaturelle, quand bien même bubon naturel [notez bien qu'OyG dit de la nature, qu'elle n'existe que parce que nous la concevons imaginairement/intérieurement, un peu comme je disais bien avant de le connaître que la culture est instigatrice de la nature, artificialistement]. Cette étrangeté alors, obligea l'Homme, choisissant, à transformer son univers, selon ses rêves. D'où vient alors que, behavioristly, comportalistement, nous assistions chez l'Homme à une attitude technicienne. C'est-à-dire que cet "x" d'Homme que l'on a devant nous, se comportant, est technicien : la majeure partie de ses gestes sont techniques.
OyG n'illustre pas, mais je dirai : faire la cuisine couteau-casserolle-gaz de ville, taper sur un PC, conduire une voiture, construire une maison, élaborer un plan/un projet/un prévisionnel d'activités, et tout ce que vous voudrez, de vos loisirs jusqu'à votre travail, en passant par votre sommeil même (le lit-draps-oreillers-chambre-volets clos, est une technologie du sommeil, non ?). [Pour l'anecdote, quand il parlait de la mémoire nécessaire à l'imagination, je pensais déjà à Henri Bergson ; eh bien, je pense encore à Henri Bergson dans cette technicité, avec ce bergsonien d'homo faber ... Plus encore, l'intériorité/l'imagination enregistrant/développant le monde selon OyG, adoptant un point de vue comportementaliste, prend suffisamment de précautions, et en même temps s'avance suffisamment, pour correspondre à la métaphysique bergsonienne de l'intuition, dans son sens précis.]

Les autres animaux n'ont pas à choisir, et c'est ce choix initial impulsé par "l'étrangementation" de l'Homme au monde du fait de sa - disons - "créativité" qui, l'arrachant à l'animalité seule, est donc le Mythe de l'homme derrière la technique.


Hem. Bon. J'ai écrit cela sur la base de mon souvenir en librairie, sachant que j'ai fait d'autres choses entretemps : vous ne m'en voudrez donc pas si cela comporte quelques erreurs ...

A la fin, je dirai seulement qu'on sent bien les italianismes dans l'humour et la démarche réflexive du maître, et que cette lecture est pour le moins réjouissante : je m'imaginais intérieurement, follement, un Roberto Benigni de la philosophie, grâce aux incises dans le texte (Rires, Applaudissements, Agitations dans la salle, etc.). Un petit régal, une petite philosophie-minute, comme ça, sur le pouce.


EDIT: à savoir que ce monsieur, José Ortega y Gasset, à le lire ... j'ai bien senti tout son heideggerianisme, ou du moins la profondeur qu'Heidegger a pu lui inspirer.


Dernière édition par Malcolm le Jeu 6 Oct 2016 - 17:28, édité 1 fois
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Re: Ortega y Gasset : "le Mythe de l'homme derrière la technique"

Message  Princeps le Jeu 6 Oct 2016 - 17:17

Ton edit m'interresse au plus haut point ! Ortega est formé à la métaphysique en Allemagne, effectivement. Elle l'influence notablement, oui.
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