"Nihilisme et politique", Léo Strauss

Aller en bas

"Nihilisme et politique", Léo Strauss

Message  Malcolm le Ven 14 Oct 2016 - 22:50

Dans l'état où je me trouve de devoir faire preuve d'extrême prudence dans ma lecture de Nihilisme et politique de Léo Strauss, il ne me semble pas inutile d'ouvrir ce topic afin d'y évoluer prudemment. La difficulté que j'ai devant Léo Strauss, n'est pas tant une difficulté d'entendement, que de prise en compte délicate de tous les problèmes qu'il aborde, ou auxquels il fait seulement allusion quand il cherche à décrire ce qu'il cherche.

Nihilisme et politique est un ouvrage rassemblant trois conférences. La première, donnée en 1941 aux USA si je ne m'abuse, concerne le nihilisme allemand. C'est celle-là que je n'ai même pas fini de lire - c'est un euphémisme, - et que je ne saurai poursuivre sans accoucher de ce topic. Aussi le produisé-je, afin de pouvoir seulement continuer. (Les deux autres conférences ont été données 20 ans plus tard je crois.)

Voyons.
Léo Strauss, /Sur le Nihilisme allemand/, p.33-34, éd. Rivages poche, à l'incipit pour ainsi dire, a écrit:2. Lorsque nous entendons aujourd'hui l'expression "nihilisme allemand", la plupart d'entre nous pensent naturellement tout de suite au national-socialisme. Cependant, il faut immédiatement comprendre que le national-socialisme n'est que la forme la plus célèbre du nihilisme allemand - sa forme la plus vile, la plus bornée, la plus dépourvue de lumières et la plus honteuse. Il est probable que sa vulgarité même explique ses grands succès, si consternants soient-ils. Ces succès seront peut-être suivis d'échecs, et finalement par une défaite complète. Cependant, la défaite du national-socialisme ne signifiera pas nécessairement la fin du nihilisme allemand. Car ce nihilisme a des racines plus profondes que les discours de propagande d'Hitler, que la défaite de l'Allemagne dans la guerre mondiale et tout cela.
Premièrement, je noterai le sentiment que souligne Léo Strauss devant le nazisme : la consternance. LS est consterné, même s'il le dit de façon impersonnelle. Deuxièmement, notez aussitôt sa façon d'envisager la défaite du nazisme : l'Histoire ne l'a pas démenti, probablement de ce que, comme il le dit, le nazisme est la forme de nihilisme "la plus vile, la plus bornée, la plus dépourvue de lumières et la plus honteuse." Pour tout cela, ça ne pouvait pas tenir la route. Mais alors, troisièmement, LS indique la survivance du nihilisme par-devers le nazisme, ce qui est dire que ce nihilisme courut potentiellement après 1945, jusqu'à nos jours, et par nos jours dans toute l'Europe que régente à sa façon l'Allemagne.

Revenons sur la consternance : par les temps qui courent, ce n'est pas le premier mot qui viendrait à l'esprit communément. Au contraire, le sens commun fait du nazisme le Mal absolu, Mal radical, et la seule évocation du nazisme provoque en chaîne, par effet-dominos ou -papillon, une seule grande expiration réflexe idéologiquement humanitaire : le nazisme, c'est pas bien, c'est méchant, c'est pas beau, c'est nul, plus jamais ça, la der' des der' ... Sauf que, "la der' des der'", c'est ce que pensaient tous les Européens dans l'entre-deux guerre, et au reste il n'est pas dit que cette phobie anti-nazie ne cache pas une motion tréfondamentale, par laquelle nous partagerions nous-mêmes toujours quelque "nazisité" dans l'âme ou, à tout le moins, son nihilisme. En effet, toute notre réflexologie actuelle devant le nazisme, du point Godwin jusqu'au puritanisme (cachez-moi ce sexe que je ne saurais voir ... ), pourrait tout aussi bien servir l'irréflexion historique. Or, trois ouvrages en 2013 (ne me demandez plus lesquels, mais de l'ordre de l'essai intellectuel et de l'Histoire), expliquaient que le nazisme a été rendu possible par un code génétique bureaucratique du rationalisme moderne. Suite à quoi, donc, on aurait du mal à s'en dire exempt. Mais en sus, nous aurions du mal à ne l'attribuer qu'au bureaucratisme rationnel, au "désenchantement du monde" webérien, de ce que le bureaucratisme est bien plus qu'une systémie : c'est un modus vivendi, dont on a pris la joyeuse habitude de conspuer la paperasserie, mais auquel pourtant nous nous rendons bien, et pas seulement quand on est français. Au contraire : même les légèretés administratives relatives étasuniennes ou autre, ne peuvent s'exempter de la base-bureaucratie. Passons.

LS, devant le nazisme, n'a pas seulement le détachement intellectuel avec la décence nécessaire à son type de discours : il me semble bien témoigner d'une réelle distance qui, pour distante qu'elle soit, n'ôte rien à sa condamnation du nazisme. Simplement, il n'en est pas à notre réflexologie sommaire, de sorte, justement, à pouvoir mener une réelle réflexion historique, et pour ainsi dire morale, si par "morale" nous voulons bien entendre l'ensemble des mœurs qui nous animent, sans l'intelligence ni l'évolution afférente desquels, nous ne nous tirerons jamais du nihilisme.
LS, idem, p.35, a écrit:Le nihilisme pourrait signifier : velle nihil, vouloir le rien, la destruction de tout, y compris de soi, et par conséquent principalement une volonté d'autodestruction. On me dit qu'il existe des êtres humains qui ont de tels étranges désirs. Je ne crois pas cependant qu'un tel désir soit le mobile ultime du nihilisme allemand.
Pour moi, c'est passionnant : c'est dire, donc, que le nihilisme même, dans sa nihilité, dans sa néantité, dans sa velléité d'annihilation, pourrait procéder d'autre chose que du nihilisme - du moins, défini dans ses termes, qui certes ne sont pas nietzschéens, en ce que ce grand contracteur du nihilisme le définissait comme dévaluation de toutes les valeurs. Or, nous pourrons voir que cela recoupe la démarche de LS, tout en la débordant, de ce que LS pourrait lui-même, au fond, ne parler ainsi que devant la peur nesciente, de son propre nihilisme. Mais passons dans l'immédiat, et corroborons :
LS, fin de page précédente, a écrit:Pour expliquer le nihilisme allemand, je propose de procéder de la manière suivante. J'expliquerai en premier lieu le mobile ultime qui sous-tend le nihilisme allemand ; ce mobile n'est pas en lui-même nihiliste. Je caractériserai ensuite la situation dans laquelle ce mobile qui n'est pas nihiliste a conduit à des aspirations nihilistes. Enfin, je tenterai de donner une définition du nihilisme qui ne puisse être attaquée du point de vue du mobile non nihiliste en question [...]
Tout ce qui est donc dire d'emblée, que LS envisage le nihilisme sous un angle précis, comme un phénomène qui n'est pas propre au moral occidental dans son ensemble, par quoi il peut donc tenir un discours lui-même non-nihiliste sur le nihilisme allemand en l'occurrence, en présupposant donc pouvoir s'adresser, à tout le moins, à la part non-nihiliste même de ses auditeurs/lecteurs. C'est-à-dire que, contrairement à Nietzsche, le nihilisme n'a pas gagné tous les cœurs, ou du moins les cœurs majoritaires de certains types d'Hommes, contre lesquels devraient se soulever héroïquement des types d'Hommes supérieurs, voire surhumains. Il y a encore des valeurs morales stables, qui doivent être pérennisées, par lesquelles donc le nazisme peut être jugé comme forme "la plus vile, la plus bornée, la plus dépourvue de lumières et la plus honteuse" du nihilisme allemand précisément, et LS exprimerait ainsi quelque moralisme aere pernnius, accessible à tout un chacun entre nous. Or, précisément, il va dire du nihilisme allemand, qu'il se soulève, comme dégoûté, devant la dévaluation des valeurs anciennes :
LS, idem, p.35-36, a écrit:Le fait est que le nihilisme allemand n'est pas un nihilisme absolu, le désir d'une destruction totale, y compris la sienne, mais un désir de la destruction de quelque chose de précis : la civilisation moderne. Ce nihilisme limité, si je puis ainsi parler, devient un nihilisme presque absolu, pour la seule raison suivante : parce que la négation de la civilisation moderne - le "Non" - n'est pas fondée sur une conception positive claire quelconque, ni accompagnée d'une telle conception.
Le nihilisme allemand désire la destruction de la civilisation moderne dans la mesure où la civilisation moderne a une signification morale. Comme chacun le sait, le nihilisme allemand n'est pas particulièrement opposé aux moyens techniques modernes. La signification morale de la civilisation moderne, à laquelle s'opposent les nihilistes allemands, s'exprime dans des affirmations comme les suivantes : soulager la condition de l'homme ; protéger les droits de l'homme ; le plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre possible.
Et LS d'enchaîner :
Quel est le mobile qui sous-tend la mise en cause de la civilisation moderne, de l'esprit de l'Occident, et en particulier de l'Occident anglo-saxon ?
La réponse doit être la suivante : il s'agit là d'une protestation morale. Cette protestation vient de la conviction que l'internationalisme inhérent à la civilisation moderne, ou, plus précisément, que l'établissement d'une société parfaitement ouverte qui est, pour ainsi dire, le but de la civilisation moderne, et par conséquent toutes les aspirations liées à ce but sont inconciliables avec les exigences fondamentales de la vie morale.
On croirait lire une critique de ceux qu'un certain mainstream actuel nomment les "nouveaux réacs", de ce que ces "nouveaux réacs" mêmes s'en prennent à ce qui, au fond, consiste en humanitarisme. L'humanitarisme, en effet, pose "des affirmations comme les suivantes : soulager la condition de l'homme ; protéger les droits de l'homme ; le plus grand bonheur possible pour le plus grand nombre possible." Or, c'est précisément ce contre quoi se soulèvent "les nouveaux réacs", en vous expliquant que la souffrance de l'effort est at least nécessaire, que les droits de l'homme contiennent des contradictio in adjecto du moment que leur ennemi s'en sert pour se légitimer souverainement contre les pays des droits de l'homme, étonnamment, et en vous expliquant que les problématiques du multiculturalisme ("société ouverte") sont insoutenables.
Dans un sens, cela donnerait raison au mainstream, lorsque donc il traite les "nouveaux réacs" de néofascistes mais, dans l'autre, c'est dire aussi que ces problématiques de fond (néofascistes ou non) sont des problématiques courantes encore, probablement transhistoriques, soit donc non proprement néofascistes ni même fas tout court. Plus que cela : je n'ai pas terminé de lire la conférence de LS, et il ne m'est pas permis de dire qu'il n'y trouvera pas un sens positif.
Néanmoins, cette positivité appert déjà, de ce que LS signale bien que cette indignation morale - qui vaut bien le Indignez-vous de Stéphane Hessel, dans les mêmes dynamiques d'enthousiasme militant - est non-nihiliste, quand bien même elle aboutit fascistement au nihilisme nazi comme autodestruction. Suite à quoi, donc, il devient nettement impossible de qualifier les "nouveaux réacs" de néofascistes ni même de fas tout court : toute la "nouvelle réaction" se fait exactement dans les termes démocratiques, tout comme d'ailleurs le FN - pour diabolisé qu'il soit (et, le saviez-vous ? le FN ne quittera pas l'Europe ... ) - eh bien, tout comme d'ailleurs le FN est juste républicain (sans quoi son existence aurait été de longue date condamnée par les lois de la République).

*Lol* Cela fera grincer bien des dents, quand même l'extrême-droite (qui n'est pas spécialement "néo-réac", comme on voit, et surtout quand on lit Michel Onfray s'accorder avec Zemmour, ainsi que Zemmour et par ailleurs Finkielkraut sont issus de la communauté juive ... mais le mainstream n'est plus à une distorsion d'esprit près ... ) ... quand bien même l'extrême-droite constelle toute la lie néofa.
Bref : c'est donc encore une fois soutenir que le propos de Léo Strauss nous interpelle toujours puissamment, en soulignant toute la potentialité de nos nihilismes contemporains, pas spécialement allemands d'ailleurs, et que l'on retrouve dans un certains subfascisme (Deleuze) proprement mainstream, y compris de gauche. Sauf que, à dire cela, ledit mainstream ne rigole plus du tout ! *Lol*

Pour en revenir à LS toutefois : LS distingue donc le nihilisme allemand, de source non-nihiliste pourtant, comme indignation devant "l'ouvertitude" modernisante et particulièrement anglo-saxonne - pour ainsi dire euro-américaine en fait, de ce que l'Euro-Amérique accoucha fort anglo-saxonnement du capitalisme transculturel, par exemple. Tout ce qui dit, en l'état de la conférence (que je n'analyserai pas plus avant pour ce post déjà suffisamment long), que le monde anglo-saxon échapperait à ce nihilisme quant à lui ; que l'Occident même n'est pas nihiliste "en soi", et qu'il est ainsi possible à la partie non-nihiliste de l'Occident, non seulement d'écraser le nihilisme allemand (ce qu'elle fit), mais qu'il est ainsi, et en outre, nécessaire à la partie non-nihiliste de l'Occident, de faire en sorte de prendre positivement en compte l'indignation non-nihiliste à la source du nihilisme allemand ...

... ce qui, quelques décennies plus tard, invite à prendre en compte positivement l'indignation non-nihiliste (dans les termes léo-straussien) de la "nouvelle réaction" contemporaine : avis aux militants trop-progressistes ! *Lol* Vous ne voulez tout de même pas que votre idéologie réflexe militante irréfléchie, crée par votre stupidité, les conditions d'un néofascisme, non ? *Lol*

Leçons de l'Histoire, quand vous nous tenez !

Sacré Léo.
avatar
Malcolm
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum