Comprendre le nihilisme straussien (comparatif nietzschéen)

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Comprendre le nihilisme straussien (comparatif nietzschéen)

Message  Malcolm le Sam 15 Oct 2016 - 17:14

Rapport à ce topic, il appert que Léo Strauss définit le nihilisme comme velléité d'autodestruction pour commencer. Mais, au cœur de son sujet, il va dire :
Léo Strass, /Nihilisme et politique/, pp.54-55, éd. Rivages poche, a écrit:Je dirai donc la chose suivante : le nihilisme est le rejet des principes de la civilisation en tant que telle. Un nihiliste est donc un homme qui connaît les principe de la civilisation, ne serait-ce que d'une manière superficielle. Un homme simplement non civilisé, un sauvage, n'est pas un nihiliste. Telle est la différence entre Arioviste, le chef teuton défait par César, et Hitler, qui a par ailleurs en commun avec lui les qualités caractéristiques du parfait barbare (l'arrogance et la cruauté). Le soldat romain qui réduisit à néant les cercles que traçait Archimède n'était pas un nihiliste : c'était juste un soldat. J'ai dit : la civlisation, je n'ai pas dit : la culture. Car j'ai remarqué que beaucoup de nihilistes sont de grands amoureux de la culture, en tant que distincte de la civilisation et opposée à la civilisation.
Or, s'il est vrai que Friedrich Nietzsche valorise la culture, disant même je-ne-sais-plus où qu'elle s'épanouit dans la mesure où la civilisation se corrompt ... il n'en reste pas moins que Nietzsche finira par valoriser la "civilisation" romaine, sur la "culture" grecque - sans toutefois faire des Grecs des nihilistes, loin de là.

Mais c'est donc instaurer ce fameux distinguo allemand (LS est allemand) entre civilisation et culture, un distinguo que ne faisait pas si nettement Nietzsche - quand bien même il le fit de temps à autre, - et un distinguo contre lequel se révolte pas forcément inconséquemment les mœurs contemporaines, prêtes à reconnaître, par exemples, aux Néandertaliens ou aux Vikings une culture, soit donc un travail de soi, pour soi, sur soi, avec le monde, générateur de leurs civilisations, aussi rudimentaires fussent-elles sous un angle forcément technologique. Aussi, quand Léo Strauss parle de sauvage, et qu'il l'oppose à civilisation, tandis que sauvagerie et civilisation auraient leurs genres de cultures, il procède à un jugement de valeur, une prédilection, où pourtant la civilisation porte avec elle quelque plus-value morale.

Une plus-value, que l'on doit associer alors, dans l'ordre de sa recherche, au monde anglo-saxon faiseur d'Occident moderne. Occident moderne, contre lequel les nihilistes dont il traite, sur une base non-nihiliste (indignation toute aussi morale devant la modernité), se soulèvent, occasionnant donc un nihilisme circonstanciel, relatif à l'Occident moderne, mais qui, tout aussi bien, pourrait n'être pas nihiliste du point de vue de leur proposition alter-civilisationnelle ou contre-culturelle (quand bien même, "hélas", nazie). Car le nihilisme allemand alors, Léo Strauss finit vivement par l'associer au militarisme allemand, comme exaltation du courage, seule valeur, dit-il, a nécessiter la destruction, le surmontement, le sacrifice de soi, quand d'autres vertus telles que l'affabilité, par exemple, sont propices à la civilisation autoconservatrice, telle que l'anglo-saxonne : préjugé en faveur du pacifisme, et assimilation d'ailleurs, du courage au bellicisme (!). Je ne peux que m'insurger personnellement.

Le nihilisme nietzschéen, comme dévaluation de toutes les valeurs, est un nihilisme bien moins factif, bien plus ambiant, atteignant l'ensemble de la moralité des mœurs. Si donc alors les Allemands sont nihilistes dans leur genre (LS parle surtout d'une certaine jeunesse), c'est par eux tous les Occidentaux qui le sont, à moins que ce ne soit l'inverse, ni à moins que ce ne soit eux tous ensemble. Or, sous cet angle, la réaction nazie serait tout entière non-nihiliste, de ce qu'elle s'approprie l'armada moderne (dont LS dit bien que ses nihilistes ne se révoltent pas contre la technique d'ailleurs), nazisme non-nihiliste d'un forcing en termes de valeur, mais comme en chant du cygne ! de ce que l'époque est précisément au pacifisme "civilisateur".

Ce pacifisme civilisateur, que LS associe à l'Occident anglo-saxon, est en fait tout autant sujet au nihilisme nietzschéen, à commencer parce qu'il craint les valeurs guerrières (certes veulement mises en œuvre par le nazisme, d'une veulerie que Nietzsche aurait raillée pour plein de raisons, tout en reconnaissant son chant du cygne, de ce qu'il l'anticipa/prophétisa même comme barbarie, en enregistrant "la semi-barbarie" de la civilisation européenne déjà en son siècle, tout en conspuant les germanismes bismarckiens militaristes). Aussi, Léo Strauss, critiquant Nietzsche dans la conférence (il le cite sur la critique, précisément, des Anglos-saxons, pp.75-76, §§252-253 de PBM), se fourvoie sur le compte de Nietzsche, et relève précisément "des idées modernes" attaquées par Nietzsche comme nihilisme ! *Lol*

Or il y a là, entre ces deux maîtres à penser, un chiasme intellectuel, mâtiné d'un imbroglio référentiel & technique sans nom. Reste qu'enfin, Léo Strauss tombe sous le coup de la critique nietzschéenne de la modernité, en tant qu'humanitariste modéré (modéré en effet, on n'est pas sûr, à la lecture de la conférence, que LS n'admet pas le motif non-nihiliste du nihilisme allemand, motif anhumanitaire critiquant précisément "la société ouverte" et ses velléités de "soulagement de l'homme", de droits positifs dit "de l'homme", etc. : voir alors, sur ce droit). C'est donc que, par cette modération, LS rejoint Nietzsche (!). Malheureusement, ma connaissance de LS a ses limites.

En tout état de cause, il appert que Léo Strauss, selon le premier lien de ce topic, adhère à un moralisme civilisateur (ou du moins : tente de sauvegarder un moralisme civilisateur) que Nietzsche a depuis longtemps abandonné. "Pire" que cela : le dionysisme nietzschéen, admet la destruction, comme phénomène nécessaire. Mais certes pas l'autodestruction, par quoi il diffère encore de LS ! *Lol* ... D'une part, le moralisme civilisateur anglo-saxon est un nihilisme nietzschéen autodestructeur et, d'autre part, la destruction dionysiaque, elle se fait en faveur de la volonté de puissance, désir vital, du destructeur voulu créateur au-delà ... quand LS voit dans le nihilisme un principe d'auto-anéantissement, comme si l'anéantissement du "modernisme" était la fin de tout. Aussi, LS valorise-t-il l'aménité occidentale anglo-saxonne :
LS, p.76, a écrit:[Les Anglais ont] la prudence de se représenter les idéaux modernes comme une adaptation raisonnable de l'idéal ancien et éternel d'honnêteté, de règne de la loi et d'une liberté qui n'est pas licence, à des circonstances nouvelles. Cette attitude consistant à prendre les choses comme elles viennent [pragmatismes ? note personnelle], à se débrouiller tant bien que mal, à ne s'occuper d'un problème que lorsqu'on y est confronté, peut avoir été un peu nuisible au radicalisme ou à la profondeur de la pensée anglaise [ce que critique justement Nietzsche, n.p.] ; mais elle s'est révélée une bénédiction pour la vie anglaise [...].
Ce que valorise donc Léo Strauss, c'est le vouloir-vivre "bien, bon et juste", précisément attaqué par le Zarathoustra nietzschéen comme nihilisme passif, et LS - conformément à ce que j'en ai lu en me renseignant çà et là sur les topics du forum, les liens apparentés, ainsi que les encyclopédies - est dans une tentative de sauvetage des "anciennetés", mais "adaptatives", "flexibles", soit donc toutes ces exigences contemporaines portées par le "can do" establish-entrepreneurist, dans un pragmatisme désormais américain s'accommodant très bien de la foi (protestante, en l'occurrence). On voit bien qu'à dire "Dieu est mort" (mort de toute l'architecture de valeurs supportant "Dieu", et dont "Dieu" n'est jamais que l'emblème lexical), le nietzschéisme ne saurait suivre Léo Strauss dans son entreprise civilisatrice, entreprise tombant précisément sous le coup du Pays de la civlisation.

Bref : Strauss, d'une manière ou d'une autre, croit au colonialisme, il le dit d'ailleurs explicitement je-ne-sais-plus-où dans sa conférence, en soulignant que les Anglais méritent mieux leur empire que l'Allemagne, voire la France. De A à Z, Léo Strauss moralise, nietzschéennement improbe, falsificateur, nihiliste (encore que Nietzsche, immoraliste, se moque du colonialisme ou de l'anticolonialisme, et serait même partisan d'un colonialisme supérieur, en faveur de son "Bon Européen").
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Malcolm
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