Rousseau, pour une civilisation inculturelle ?

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Rousseau, pour une civilisation inculturelle ?

Message  Malcolm le Mer 19 Oct 2016 - 17:36

JJ Rousseau, /Discours sur les arts et les sciences/, 1750, P2, §final, a écrit:O vertu ! Science sublime des ames simples, faut-il donc tant de peines et d’appareil pour te connoître ? Tes principes ne sont-ils pas gravés dans tous les cœurs, & ne suffit-il pas pour apprendre tes Loix de rentrer en soi-même & d’écouter la voix de sa conscience dans le silence des passions ? Voilà la véritable Philosophie, sachons nous en contenter; & sans envier la gloire de ces hommes célèbres qui s’immortalisent dans la République des Lettres, tâchons de mettre entre eux & nous cette distinction glorieuse qu’on remarquoit jadis entre deux grands Peuples; que l’un savoit bien dire, & l’autre bien faire.
Ce fameux discours par lequel Jean-Jacques Rousseau se fit connaître pour son malheur, affirma-t-il encore en Avertissement à de nouvelles éditions, se conclut ainsi, sur une vocation personnifiée de la vertu. Mais, quand on aura bien lu le champ lexical afférent, on se rendra compte de tout l'écho christique au sermon sur la montagne : heureux les simples d'esprit, car le royaume leur est promis. Plus encore, ce final tape sur la libido sciendi, le désir de connaître, à la manière d'Augustin d'Hippone : il n'y a pas de peine et d'appareil pour connaître la vertu, ses principes sont gravés dans tous les cœurs, etc. Plus encore, nous sommes déjà en quelque confessionnal & secret de Dieu, avec l'entrée en soi-même et l'écoute de la voix de la conscience, véritable philosophie, qui donc doit se faire en tout humilité, loin de la gloire de ces hommes célèbres qui s'immortalisent dans la République des Lettres. Tout cela est d'un prophétisme biblique absolu, sans toutefois convoquer le dieu, mais en convoquant quelque sagesse ou religion naturelle, assurément, qui allait peut-être inspirer la Déesse Raison d'un Robespierre à la Révolution, de ce que la vertu est femme, par le hasard arbitraire des déterminations lexicales françoises.

Mais donc, on remarquait jadis qu'entre deux grands peuples, l'un savait bien dire & l'autre bien faire : c'est marquer le coup entre la culture et la civilisation.
La culture, à cette époque en effet, et avant sa déchéance dix-neuviémiste en "tout est culture", désigne très précisément ce qui fait "une éducation", ce qui fait "qu'on a de l'éducation", ou qu'on n'en a pas. La culture, elle est élitaire à défaut d'être élitiste, subtile à défaut d'être élevée, mais tous vivent dans cette conviction encore antique, que l'humanitas, la dignité humaine de ce qui fait un homme civilisé, c'est précisément la culture.
La civilisation quant à elle, dans les termes rousseauistes, elle correspond à un processus par lequel les Hommes (se) font solidement dans l'existence, par quoi la culture appert ainsi qu'une superfluité, préjugementalement. Pire que cela : une superfluité pleine d'ambages et de chinoiseries, par lesquelles on se complique la vie, on se prend la tête, on perd tout bon sens vertueux par lequel on vivrait dans la valeur d'un (se-)faire solide, par-devers toute humanitas.

Aussi Rousseau, tel qu'il le précise dans le déroulé de son discours, réalise bien ne pas condamner uniquement son XVIIIème siècle classique, mais bel & bien toutes les époques, ou du moins les groupements de personnes dans chaque époque, ayant édifié la culture au mépris de la civilisation telles que définies. Or, figurez-vous, c'est un thème que reprendra Nietzsche, en disant que la culture s'épanouit aux périodes de corruptions de la civilisation, mais sans préjugé moral en faveur de la civilisation, contrairement à Rousseau. Mais c'est d'abord que Nietzsche les définit autrement : 1. la civilisation comme solidification sociale, jusqu'au sublime & grandiose, avec le faste idoine possible, mais aussi comme fait initialement barbare, pouvant vivre d'une semi-barbarie, ainsi qu'il décrit nos temps ; 2. la culture comme spiritualisation de l'instinct, sur une base civilisationnelle certes, passant par le dressage des Hommes au détriment de leur virtu ; 3. la culture civilisatrice ou civilisation culturelle comme spiritualisation de l'instinct, sur une base civilisationnelle élevant/éduquant volontairement des Hommes virtuoses, en tout sens de la terre. Ce qui est dire qu'entre la culture (2) et a culture (3), il y a tout un différentiel : la première bariole de connaissances, la seconde sélectionne/élit/hiérarchise ses formations gnoséologiques.

Rousseau, donc, n'a pas historiologiquement exactement tort : il suffit de lire concrètement la première partie, pour s'en rendre compte :
L’eſprit a ſes besoins, ainſi que le corps. Ceux-ci sont les fondemens de la ſociété, les autres en sont l’agrément. Tandis que le Gouvernement & les loix pourvoient à la ſûreté & au bien-être des hommes aſſemblés ; les Sciences, les Lettres & les Arts, moins deſpotiques & plus puiſſans peut-être, étendent des guirlandes de fleurs ſur les chaînes de fer dont ils ſont chargés, étouffent en eux le ſentiment de cette liberté originelle pour laquelle ils ſembloient être nés, leur font aimer leur eſclavage & en forment ce qu’on appelle des peuples policés. Le beſoin éleva les Trônes ; les Sciences & les Arts les ont affermis. Puiſſances de la Terre, aimez les talens, & protégez ceux qui les cultivent. Peuples policés, cultivez-les : Heureux eſclaves, vous leur devez ce goût délicat & fin dont vous vous piquez ; cette douceur de caractère & cette urbanité de mœurs qui rendent parmi vous le commerce si liant & si facile ; en un mot, les apparences de toutes les vertus sans en avoir aucune.

C’est par cette sorte de politesse, d’autant plus aimable qu’elle affecte moins de se montrer, que se distinguèrent autrefois Athènes & Rome dans les jours si vantés de leur magnificence & de leur éclat : c’est par elle, sans doute, que notre siècle et notre Nation l’emporteront sur tous les tems & sur tous les Peuples. Un ton philosophe sans pédanterie, des manières naturelles & pourtant prévenantes, également éloignées de la rusticité Tudesque & de la Pantomime ultramontaine : voilà les fruits du goût acquis par de bonnes études & perfectionné dans le commerce du monde.

Qu’il seroit doux de vivre parmi nous, si la contenance extérieure étoit toujours l’image des dispositions du cœur ; si la décence étoit la vertu ; si nos maximes nous servoient de règle ; si la véritable Philosophie étoit inséparable du titre de Philosophe ! Mais tant de qualités vont trop rarement ensemble, & la vertu ne marche gueres en si grande pompe. La richesse de la parure peut annoncer un homme opulent, & son élégance un homme de goût ; l’homme sain & robuste se reconnoît à d’autres marques : c’est sous l’habit rustique d’un Laboureur, & non sous la dorure d’un Courtisan, qu’on trouvera la force & la vigueur du corps. La parure n’est pas moins étrangère à la vertu, qui est la force & la vigueur de l’ame. L’homme de bien est un Athlète qui se plaît à combattre nud : il méprise tous ces vils ornemens qui gêneroient l’usage de ses forces, & dont la plupart n’ont été inventés que pour cacher quelque difformité.

Avant que l’Art eût façonné nos manières & appris à nos passions à parler un langage apprêté, nos mœurs étoient rustiques, mais naturelles ; & la différence des procédés annonçoit au premier coup-d’œil, celle des caractères. La nature humaine, au fond, n’étoit pas meilleure ; mais les hommes trouvoient leur sécurité dans la facilité de se pénétrer réciproquement ; & cet avantage, dont nous ne sentons plus le prix, leur épargnoit bien des vices.
En somme, Rousseau condamne moralement l'hypocrisie, dans une vision de la culture (2) correspondant exactement à celle que raille le Zarathoustra nietzschéen par là. Aussi bien, Rousseau, n'ayant pas d'exigence antichrétienne de la culture, se rend-il, dans les termes nietzschéens, à quelque judaïsme existentiel, que les premiers protestantismes portèrent assurément avec eux (Rousseau est suisse, ayant grandi dans une ambiance calviniste), par quoi donc il est anti-culturel au nom d'une civilisation humiliée par le souffle divin, sobre, austère, dans des termes parfaitement laïcs.

La culture, chez Rousseau, est fatalement complication de l'esprit, éloignant, troublant, perturbant la simplicité existentielle, fort manichéennement/moralement, dans son projet subchrétien que d'aucuns jugent postchrétien de ce qu'il appartient aux Lumières ... encore que Rousseau, en critique littéraire, fasse partie des pré-romantiques, romantisme dont on sait qu'il démarra (en France du moins) fort chrétiennement (quand bien même sur des bases relativement païennes, avec, par exemple, Ossian en Grande Bretagne).

Mais c'est alors que l'on constate toute la "germanité" rousseauiste (après tout, la Suisse est quadrilingue, quadri-ethnique, quadrinationale, avec des "Germains") : l'anthropologue Norbet Elias, dans sa Civilisation des mœurs, explique très bien le distinguo France/Allemagne, par lequel la France ne distingue pas vraiment civilisation et culture, tandis que l'Allemagne les distingue (une des raisons, entre autres, de l'avènement d'une civilisation nazie, inculturelle). A partir de là, donc, Rousseau est assurément promoteur d'une civilisation inculturelle, qui s'en tiendrait à la moralité rustique d'esprits humblement corporés. Mais ce n'est pas sa référence à une certaine Rome antique qui trompera : les Romains, pour ancrés qu'ils furent, ne connaissaient pas cette humilité perchrétienne, ce moralisme-là.

C'est alors que je ne citerai pas la deuxième partie, qui enchaîne les questions rhétoriques insensées encontre la culture, dans un ressentiment qui, je vous assure, ne provient pas que de mon parti-pris nietzschéen. Abstraction faite du nietzschéisme, disons plus simplement qu'il s'agit d'une revendication imprécative, en défaveur de la culture (2), à caractère prophétique donc (Rousseau refait parler un Ancien Romain des premiers siècles de la Rome - Fabricius, - ressuscité pour les besoins de la cause devant la dernière Rome - à la fin de la première partie, en fait, - fort dédaigneux dans ses termes), qui tient donc belle & bien d'une anthropologie historique & culturelle d'origine suisse classique, genevoise (Rousseau, donc).

Mais, en dehors de tout jugement de valeur, il faut dire que la période classique se permettait des jugements de valeurs "ethno- & chrono-centriques" sur le passé (Voltaire dénigrant Homère), donc rien de surprenant. Et puis, le rousseauisme porte avec lui son projet de civilisation ... civilisation inculturelle. Or, on notera toute la ressemblance avec la nôtre, atlantiste, privilégiant le faire sur l'être, où paradoxalement on perd toute virtu au profit d'une vertu hypocrite, paradoxalement concordant aux termes rousseauistes, dans une distorsion sans nom. C'est-à-dire que relativement pertinente dans ses prémisses, la critique se vautre dans ses conséquences pratiques. On a affaire-là à un tors, un ruban de Moebius.


EDIT: il est évident que, au sens (3) de la culture, judaïsme, christianisme, rousseauisme & modernisme, ont une culture, quand bien même abâtardis de sens (2). At least, ils ne sauraient se passer d'usages, manières, coutumes, quand bien même humiliés et productivés.
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Malcolm
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