La /Logique du pire/ rossetienne

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La /Logique du pire/ rossetienne

Message  Malcolm le Mer 26 Oct 2016 - 18:42

Clément Rosset parvint à faire paraître sa Logique du pire, éléments pour une philosophie tragique en 1971, et j'en tiens un exemplaire sous les yeux, aux éditions Quadrige/PUF, fév. 2009.

En voici la préface, p.7 :
Ce qui est décrit dans ce livre est une vision tragique, qu'on pourra considérer comme une sorte d'envers de la vision plotinienne : à l'extrémité opposée de la "simplicité du regard" - vision de l'Un -, une diversité du regard - vision du multiple qui, poussée à ses limites, devient aveugle, aboutissant à une sorte d'extase devant le hasard (qui n'est, paradoxalement, pas sans rapports peut-être avec l'extase de Plotin). La philosophie tragique est l'histoire de cette vision impossible, vision de rien - d'un rien qui ne signifie pas l'instance métaphysique nommée néant, mais plutôt le fait de voir rien que ce soit dans l'ordre du pensable et du désignable. Discours en marge, donc, qui ne se propose de livrer aucune vérité, mais seulement de décrire de manière la plus précise possible - d'où l'expression de "logique du pire" - ce que peut être, au spectacle du tragique et du hasard, cette "anti-extase" philosophique.
Premier point : nous avons là dans cette préface quelque chose, concisement, du plus pur style rossetien, à savoir quelque chose de l'ordre d'une description bien plus que d'une intellection au sens lourd du terme (voir alors rapidement). A mon sens, "tout Rosset" tient là-dedans, dans cette simplicité constative, par laquelle des ontologues trouveront à redire, et par laquelle je parlais improprement de "réalisme aristotélicien" dans ce topic lancé par Kaloskaghatos, et dont ce topic vient compléter quelque peu des éléments sur le tragique, pour lequel je copie-collerai ceci :
Le tragique, comme registre littéraire (théâtral) pour commencer, est nettement à distinguer du registre dramatique. Le dramatique, comme les notions de comédies dramatiques, drames familiaux, dramas actuellement le soulignent, est de l'ordre du pathétique, du souffrant. Ce n'est pas le cas du tragique.
Si, bien entendu, originellement, le tragique désigne un genre théâtral, de même d'ailleurs que la notion d'art dramatique désigne le théâtre (drame signifie action, étym.), il se trouve que les termes évoluèrent. Vers le pathétique concernant le drame, donc, tandis qu'on ne dit plus que théâtre (ou cinéma) pour désigner l'art en question, mais, concernant le tragique, il s'agit bien plutôt de l'inéluctable, de l'inexorable, du fatal, de l'ironie du sort, auxquels nous pouvons certes réagir dramatiquement, mais aussi héroïquement, humoristiquement, etc.
+ ceci, tiré du bar ...
Mais l'enfant zarathoustrien veut l'ivresse dionysiaque, et je t'assure que mon tempérament m'a toujours permis de m'éjouir autant que les beurrés, sinon plus, qui ne savaient pas encore s'adonner à des fantaisies même bourrés. De même, j'ai très vite renoncé aux joints qu'on me faisait tourner, car je ne sentais jamais que la fébrilité de mes nerfs & muscles sans altération de ma pensée éveillée (un peu comme l'alcool m'éveille), sans parler de la réjection quasi-automatique voire une palpitation cardiaque douloureuse & une hypothermie, une et l'autre fois.

Dionysos, c'est le tréfonds dynamique existentiel, par-devers Apollon, Apollon qu'autrui cherche à mettre en stand by un moment en cherchant l'ivresse, par manque de sagesse tragique, à vivre dramatiquement par trop d'apollinismes ... mais, quand tu l'es, "tragicien" - et peut-être du fait de ton tempérament (psychophysicalité), - alors tu es affranchi de toutes ces conneries grégaires, et tu peux y revenir à loisir.

Tragédie & drame sont deux registres littéraires différents.
Tout ce à partir de quoi j'évoquerai simplement le sommaire du livre Logique du pire, p.5 :
Préface, 7

I
Du terrorisme en philosophie, 9

II
Tragique et silence, 53

III
Tragique et hasard, 71

IV
Pratique du pire, 153
Après la préface, donc, vient de façon surprenante cette notion de terrorisme en philosophie. C'est qu'en effet, le tragique détient quelque chose de terrifiant, par lequel on jugera assez aisément "terroriste" une sagesse tragique, de ce qu'elle cherche toujours à ne pas se voiler la face, voir les choses en face, voir les choses droit dans les yeux, prendre le taureau par les cornes, or ce taureau est tout bonnement "le réel" (avis aux ontologues, mais le "tragicien" risque de ne voir dans l'ontologie qu'une énième façon de se voiler la face), et un réel sommes toutes basiques : naissance, mort, non-sens absolu, etc. Le "tragicien" en prend son parti, par quoi il prend le parti de l'innommable comme tel, et de l'impensable comme tel, d'où vient quelque "terrorisme intellectuel" dans le grand sabord des pensées (dont l'ontologie, par exemple), mais aussi, donc, la partie suivante Tragique et silence.

Quant à la partie Tragique et hasard, avis à nos intervenants scientifisants, il s'agit là d'un Hasard absolu, objectif, pour ainsi dire métaphysique, qui n'est pas sans m'évoquer l'artificialisme de l'Anti-Nature (1973, aux mêmes éditions parue cette année courante). C'est-à-dire que, contrairement à l'espoir des enfants de 5 ans qui demandent pourquoi-pourquoi-pourquoi, en confondant d'ailleurs le pourquoi causal et le pour-quoi final ... eh bien, contrairement à l'espoir des enfants de 5 ans, la tragédie est que "ce qui est", non seulement n'est pas si certainement (ontologiquement) qu'on le croit, mais qu'en plus, "si ça est", c'est que ça est, tautologiquement, sans raison ni but particuliers, sans explication, sans instigation constructive, au contraire : tout est de ce que c'est voué au devenir qui, par-devers nos élans (nécessaires élans par ailleurs, cf. la Force majeure) sombre quoiqu'il en soit dans ça qui instigue sans instigation constructive, en bout de course, et pendant la course-même (voir complémentairement le Principe de cruauté).

A la fin, on arrive à la Pratique du pire, dont le rire ou, du moins, un certain rire (dionysiaque, à la nietzschéenne ?) est considéré comme exterminateur, donc tragique.

Disons que, pour reprendre la partie Tragique et silence, 1 - Des trois manières de philosopher (p.54) :
La pratique culinaire peut ainsi aboutir à trois résultats : transcender les éléments en faveur d'une synthèse qui est la sauce réussie ; gâter les éléments au profit d'un assemblage pseudo-synthétique qui est la sauce ratée ; conserver les éléments en renonçant à la confection de la sauce, c'est-à-dire à la recherche d'une synthèse. De même l'exercice de la pensée peut-il connaître trois grands sorts : transcender le hasard en système, nier le hasard sans parvenir à constituer un système, affirmer le hasard. Ou encore, trois modes d'expression : parler, bafouiller ou se taire. D'où trois grandes formes de philosophie : les philosophies réussies (synthèse obtenue), les philosophies ratées (synthèse manquée), les philosophies tragiques (refus de synthèse).
D'où certes la contradiction, ou plutôt l'interdiction relative, du "tragicien", qui s'efforce pourtant de dire l'indicible.
Il y a donc, en bref, trois grandes manières de penser : bien (philosophies constituées, qui ont réussi un système), mal (philosophies mal constituées, qui ont raté leur système) ou pas (philosophies tragiques, qui ont renoncé à l'idée de système).


Dernière édition par Mal' le Jeu 11 Mai 2017 - 17:15, édité 1 fois
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Re: La /Logique du pire/ rossetienne

Message  Kenshin (Bigone) le Mer 26 Oct 2016 - 19:23

donc la philosophie du tragique, c'est regarder les choses telles qu'elles sont, sans nos déformations mentales, les exprimer. Ce serait alors la clé pour nous montrer nos erreurs, le fait de faire la comparaison permettrait d'éviter de créer des concepts ?
j'y comprends pas grand chose à tout ça.... :oops:

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Re: La /Logique du pire/ rossetienne

Message  Princeps le Mer 26 Oct 2016 - 19:39

Il y a un je ne sais quoi de Machiavel là-dedans. Jusque dans le ton et la formulation ; faussement brutalement, viscéralement humaine, qui touche l'âme.

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Re: La /Logique du pire/ rossetienne

Message  Malcolm le Mer 26 Oct 2016 - 20:36

donc la philosophie du tragique, c'est regarder les choses telles qu'elles sont,
Disons surtout : voir les choses en face, sans se raconter d'histoire (bonne ou mauvaise). Si l'on voyait alors les choses "telles qu'elles sont", c'est que nous serions dans une vérité tragiquement impossible. Mais j'ai peut-être laissé courir cette ambiguïté plus haut et, si c'est la cas, on m'en voit navré. [EDIT: la philosophie tragique, et non "du" tragique : ce n'est pas du tout la même chose, que de faire la philosophie du tragique, et que d'avoir une philosophie tragique.]
sans nos déformations mentales,
Il peut y avoir déformations mentales, celles-là aussi font partie du tragique. Rosset cite Lucrèce, Montaigne, Pascal, emblématiquement. Il exploite beaucoup Nietzsche alors, évidemment, quand bien même je le soupçonne de s'en garder suffisamment afin qu'on ne le range pas grossièrement, volontairement ou non, parmi la catégorie des "nietzschéens" (Bataille, Deleuze, Onfray, Astor).
Par contre, quand un "tragicien" va te "prendre la tête" pour la mettre "en face des choses", il te semblera fatalement terroriste, à vouloir t'ôter quelque difformité mentale en braquant tous ses feux sur l'informe du réel, ce qui n'aura jamais pour effet que d'augmenter la confusion : une confusion que le tragicien admet.
les exprimer.
Tenter seulement, "terroristement" si l'on veut (du point de vue non-tragicien).
Ce serait alors la clé pour nous montrer nos erreurs, le fait de faire la comparaison permettrait d'éviter de créer des concepts ?
La clef surtout, pour te montrer que quoi que tu fasses tu erres/erronnes, et que c'est inévitable, intrinsèquement constitutif de ton exister, par quoi effectivement, le concept peut devenir vain, quand bien même il fait partie de ces erreurs intrinsèquement constitutives de ton exister. Donc serviables, au moins pour "la première forme de philosophie réussie, systémique, dont la sauce prend".

Princeps a écrit:Il y a un je ne sais quoi de Machiavel là-dedans. Jusque dans le ton et la formulation ; faussement brutalement, viscéralement humaine, qui touche l'âme.
Sur ce hasard semblant "fortuné" ? ... En tout état de cause, Rosset fait de Machiavel un artificialiste, dans l'Anti-Nature.
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Re: La /Logique du pire/ rossetienne

Message  Kenshin (Bigone) le Mer 26 Oct 2016 - 21:04

je te remercie pour tes précisions malcom, j'y vois un peu clair !

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Re: La /Logique du pire/ rossetienne

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