Jacques Rancière et l'égalité

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Jacques Rancière et l'égalité

Message  Malcolm le Dim 27 Nov 2016 - 16:31

Jacques Rancière est un homme, né en 1940, aujourd'hui toujours philosophe.
Rattaché à la gauche, l'un des principes directeur de sa philosophie politique est l'égalité. Notamment, à l'adresse de philosopheurs comme nous :
Jean-Baptiste Marongiu, dans Libération, a écrit:Jacques Rancière. Le philosophe et ses pauvres
Publié la première fois en 1983, le Philosophe et ses pauvres est évidemment un livre daté. Ce qui est loin d'être un défaut, car les livres importants relèvent toujours de leur temps, et celui de Jacques Rancière est doublement daté. D'abord dans la biographie intellectuelle de l'auteur et, ensuite, dans la conjoncture politique et sociale de sa parution, les premières années du mitterrandisme. Le propos de Rancière, quoique sophistiqué, n'en paraît pas pour autant abrupt : Platon, Marx, Bourdieu partagent une même attitude négative vis-à-vis de l'aptitude des pauvres à penser. Et Platon ne serait pas le plus paternaliste des trois, puisque, chez lui, l'exclusion des artisans de la pensée relève de la division du travail dans la Cité et non pas d'une quelconque essence des travailleurs. Ce qui ne serait pas le cas pour Marx et pour Bourdieu, se rejoignant dans la conception que la science, fût-elle celle de la Révolution, ne peut venir aux classes exploitées que de l'extérieur, bref des intellectuels. Ce qui insupporte Jacques Rancière : l'égalité ne saura jamais être un but à atteindre mais la base minimale de départ de toute émancipation.
Source : http://next.liberation.fr/guide/2007/01/27/jacques-ranciere-le-philosophe-et-ses-pauvres_83149
Il s'agit donc bien d'un égalitarisme, at least philosophique, et un égalitarisme radical, d'un radicalisme qui n'est pas si éloigné d'Alain, encore qu'il ne m'ait pas été donné de lire leurs deux noms associés.

Cet égalitarisme, je le retrouve dans Aliocha Wald Lasowski, Panorama de la pensée contemporaine, que je lis actuellement (série d'interviews de philosophes vivants au moment de sa première édition en 2008, et enrichi de quelques autres, tandis que certains premiers sont décédés, depuis) :
Jacques Rancière a écrit:L'égalité n'est pas un but à atteindre, parce que dès qu'il y a but à atteindre se pose la question de savoir justement par quels moyens on va l'atteindre, et quelle pédagogie, donc quelle inégalité sera capable d'ordonner les moyens pour parvenir aux fins de l'égalité. On n'arrive pas à l'égalité. Il faut en partir, la poser comme un axiome ou une présupposition à vérifier ; en politique, cela veut dire qu'on suppose l'égalité comme l'égale capacité de n'importe qui. On la suppose, en dehors de tout jugement de valeur sur les capacités de X ou de Y, parce que c'est précisément ce qui fonde un ordre politique. Sans cela, on est dans un système qui est celui du pouvoir des plus savants, des anciens, des pères de familles, des propriétaires, et ainsi de suite. C'est une présupposition qu'il faut faire pour qu'il y ait de la politique, mais ce n'est pas un rêve abstrait, c'est quelque chose qui ne cesse pas concrètement de se vérifier. Hobbes dit qu'il n'y a pas d'homme qui ne soit capable d'en tuer un autre. Rousseau dit que, dès que le maître s'endort, son droit absolu sur son esclave disparaît : celui-ci peut filer ! Toutes les relations inégalitaires supposent, pour fonctionner, des relations égalitaires. La démocratie est la mise en œuvre de cette égalité à la fois présupposée et toujours vérifiée.
Tout cela concorde assez bien avec une lecture de jeunesse, qui pour moi fut édifiante, à savoir celle du Maître ignorant, évidemment de Jacques Rancière. Dans cet ouvrage, Rancière traite d'un Français, Joseph Jacotot, et de son expérience singulièrement pragmatique, à savoir celle d'un enseignant dépêché aux Pays-Bas pour apprendre à des étudiants le français, sans pourtant qu'il maîtrise un traître mot de néerlandais ni eux de français. Que fait ce maître alors, à la source de la méthode Jacotot d'ailleurs ? ... Il soumet un ouvrage de littérature bilingue à ses étudiants, et fait simplement traduire sa consigne par un autre : faîtes une étude comparée des deux textes, et tirez-en votre connaissance du français. A chaque cours alors, Jacotot se contente de vérifier l'état d'avancement, avec discipline, de chapitre en chapitre et, au final, il obtient de vrais résultats : ses étudiants sont à même de comprendre et d'exprimer le français, au moins à l'écrit, suite à quoi reste à travailler l'oral - et certainement le mieux en immersion. Un travail de linguistique, en somme, un peu comme on trouva à comprendre les hiéroglyphes depuis la pierre de Rosette.
A partir de quoi, Jacques Rancière debunks l'éducation nationale et ses inégalités, en avançant que Jacotot se trouvait finalement à égalité avec ses élèves, aussi ignorant qu'eux pour commencer, dans son genre, de sorte que la pédagogie n'est que trop fadaises, et que les rapports maître-élève ne sont pas des rapports d'intelligence sur intelligences, mais de volonté sur volontés. A savoir que le maître est incapable de rendre intelligent avec quelque sur-intelligence, mais que les intelligences maître + élèves sont égales, et qu'il faut seulement un peu de discipline, de contrainte, de "pressée", pour que la volonté de l'un d'enseigner aux autres, finissent par activer les volontés des autres à user de leurs intelligences égales à s'enseigner - ceci certes, sans résoudre la question de l'autorité de la sur-volonté enseigante sur les volontés enseignées (!).

Mais ce n'est pas con ! ... Un pédagogue croyant instruire de ce qu'il harte de gnoses, ne fait qu'emplir une outre régulièrement malévole - avec cet illustre précurseur qu'est Montaigne, disant qu'il vaut mieux une tête bien faite qu'une tête bien pleine. Or, l'outre pleine, arrive toujours "la goutte d'eau". Là par contre, avec Jacotot, on aurait typiquement un contre-exemple, où, construisant eux-mêmes leurs savoirs, les étudiants ne sauraient craquer, si seulement ils en veulent bien, ce qui est respecter leur dignité de personne - leur égalité, un peu forcée rapport à la situation d'enseignement nécessaire pourtant et passée sous silence, donc (!).
Au reste, tous les pédagogues enregistrent normalement bien que leurs espoirs de diffusion transmentaux sont voués à l'échec, sans exercice ni effort en face. Ou disons, un minimum d'application, qui ne saurait jamais venir que de la motivation de l'éduqué/de l'élève/de l'étudiant/de l'apprenant/du formé, etc. Tout ce qui rejoint Freud : "trois choses sont impossibles, éduquer, soigner et gouverner" - de ce que c'est toujours l'autre qui prend en compte, dont les ressources même aidées permettent la guérison, et qui reconnaît la gouvernance. Fort bien ! ... Personnellement, j'ai retenu la leçon et l'ai prise à mon compte, non seulement comme postulat, mais bien comme incorporation insue dans la démarche courante. Sinon que ...

... Sinon que je l'ai prise à mon compte, moins par "ranciérisme" que par freudisme. Par freudisme, de ce que je ne me reconnais réalistement pas capable d'agir sur l'arcane du vœu qu'est toujours l'autre comme moi-même, quand bien même nos vœux diffèrent : le rapport de volonté à volontés est ... totalitaire ! *Lol* Chez Rancière donc, c'est plus que de l'égalité devant le vœu consubstantiel : nous sommes faits à peu près du même bois, factivement parlant. Soit donc, sur cette intuition à mon avis pressentie sans être explicitée, le ranciérisme dit égalité, comme en identité de mon intelligence et de celle de l'autre. Certes non ! il n'y a pas identité - NB: elle est là fonctionnelle, dans les termes, cette identité.
Néanmoins, puisque l'on sait en psychologie de l'éducation qu'il est des effets-maître et -pygmalion, il vaut certes mieux partir sur cette base que l'autre est capable, afin qu'il n'ait pas le sentiment même diffus de ne pas l'être aux yeux de son enseignant, qui provoquerait effectivement des échecs par seule méconnaissance et démotivation afférente. D'ailleurs, cela est valable de toutes nos relations : partez avec des a prioris négatifs, et vous augmentez les chances d'échec de la relation ; partez avec des a prioris positifs et, si cela n'augmente pas vos chances de réussite (on ne sait jamais dans quelles démarches est l'autre), cela ne les amoindrira pas normalement. (En fait, la neutralité a priori vaut même mieux, crois-je !)
Or, donc, l'égalité ranciérienne est une identité fonctionnelle, un peu comme - dans l'extrait précédent - Rancière dit :
C'est une présupposition qu'il faut faire pour qu'il y ait de la politique, mais ce n'est pas un rêve abstrait, c'est quelque chose qui ne cesse pas concrètement de se vérifier. Hobbes dit qu'il n'y a pas d'homme qui ne soit capable d'en tuer un autre. Rousseau dit que, dès que le maître s'endort, son droit absolu sur son esclave disparaît : celui-ci peut filer ! Toutes les relations inégalitaires supposent, pour fonctionner, des relations égalitaires.
- mais sa supposition de relations égalitaires pour le fonctionnement inégalitaire, dépend pourtant concrètement de tant d'autres facteurs ! ... Qu'un flingue posé sur la tempe du maître ou de l'esclave tue à détonation et le maître et l'esclave, c'est une chose et, n'en déplaise à M. Hobbes d'ailleurs aussi, nous ne sommes pas égaux devant la tripe pour tirer. Idem quant à Rousseau, ne lui en déplaise : quand le maître dort, d'autres maîtres & sbires veillent, à moins que toute la région ne risque de le reconnaître pour fuyard, en faveur du maître. L'Homme n'est jamais pur individu, mais pris dans des tissus géopolitiques. Aussi, lorsque Rancière dit concrète sa présupposition égalitaire, est-il de jure dans une présupposition abstraite et parfaitement métaphysique en politique.
L'évidencialisme hobbesio-rousseauisto-ranciérien tombe très vite sous les coups de l'expérience, de ce que cet égalitarisme "foncier" n'est jamais que la projection d'un vœu, mon vœu, afin de me rasséréner quant à l'existence pour ce qui concerne Rousseau et Rancière, ou bien de m'en défendre pour ce qui concerne Hobbes. Or, ce dont ils ne tiennent pas spécifiquement compte, c'est de toute la ruse et la force (à la machiavélienne) qu'il faut pourtant mettre en œuvre pour parvenir à même résultat, depuis des personnes différentes - serait-ce parce qu'elles ne sauraient, en toute bonne physique, occuper le même point dans l'espace euclidien-newtonien de nos vies, mais au-delà de ce qu'elles ne sauraient être prises dans le même champ sensoriel (sensitif, sensuel & signifiant) sur cette base logique : leurs vœux, pour consubstantiels soient-ils par nature, diffèrent par voilures, et il n'y a pas identité fonctionnelle, donc pas d'égalité ontologique minimale, même en politique.

Car c'est bien de politique, dont il s'agit pourtant, et l'on pourrait se demander si au plan purement politique en effet, l'égalité n'est pas la base. Or, Rancière va jusqu'à dire - dans la même interview - qu'il n'y a réellement de politique qu'en démocratie, qu'en situation d'égalité. Que la politique n'existe pas avant cela, ne se déploie pas avant cela, mais qu'avant cela peut-être (avancé-je) il n'y a que "grandes affaires" ... comme si nos "grands affairiers" ne devaient pas mener une politique de leurs "grandes affaires" ! *Lol* ... C'est un peu stupide de la part de Rancière, que de refuser la politique au non-démocratique. Ce qui est, déjà, une militance en faveur de la démocratie et l'égalité, pour aussitôt mener ses adversaires sur un terrain qu'il maîtrise (or, pour avoir lu sa Haine de la démocratie et son Fil perdu, je n'ai jamais lu qu'il s'en expliquait). Donc cette phrase ne veut plus rien dire :
On la suppose [l'égalité], en dehors de tout jugement de valeur sur les capacités de X ou de Y, parce que c'est précisément ce qui fonde un ordre politique.
- elle ne veut plus rien dire, en dehors de la liberté à l'indo-européenne, celle dont l'étymon plonge dans l'assemblée des Hommes libres,Homme même désigne le guerrier - celui capable de se battre pour sa liberté - suite à quoi il peut y avoir assemblée sinon égalitaire, du moins paritaire, où les pairs donc se reconnaissent pour égaux, précisément de ce qu'ils sont chacun capables d'assurer eux-mêmes leur liberté, soit donc disposant des moyens pour lutter en sa faveur : ce qui n'est assurément pas le cas de tous les Hommes, surtout quand ces guerriers ont les moyens valeureux & techniques de les asservir, d'asservir leurs vilenies & dénuements (l'un ne dépendant pas nécessairement de l'autre, de ce qu'un Homme de valeur peut être dénué, mais alors sa valeur doit lui permettre d'être reconnu par ses pairs : valeur physique & animique, où c'est loin d'être le physique qui prime toujours sur l'animique - le charisme/l'autorité naturelle joue à plein là. Et donc, on peut être vil et doté, comme c'est massivement le cas de nos "élites" désormais à cause du démocratisme d'ailleurs où les plus vils peuvent abattre même les plus valeureux : sous quel angle, le ranciérisme est un angélisme).
L'égalité n'est pas un but à atteindre, parce que dès qu'il y a but à atteindre se pose la question de savoir justement par quels moyens on va l'atteindre, et quelle pédagogie, donc quelle inégalité sera capable d'ordonner les moyens pour parvenir aux fins de l'égalité. On n'arrive pas à l'égalité. Il faut en partir, la poser comme un axiome ou une présupposition à vérifier ; en politique, cela veut dire qu'on suppose l'égalité comme l'égale capacité de n'importe qui.
Tout à fait d'accord au plan strictement politique, donc, mais sur la base d'Aptes à l'égalité ! par liberté valeureuse - au plan quasi-strictement apolitique.
Sans cela, on est dans un système qui est celui du pouvoir des plus savants, des anciens, des pères de familles, des propriétaires, et ainsi de suite.
Peut-être, mais encore faut-il comprendre ce qu'on a à reprocher à l'autorité. Et c'est drôle alors comme le ressentiment - que Rancière croit trouver chez les non-démocrates, dans cette même interview - est de son apanage.

Toutefois, et pour critique que je sois - qui aime bien châtie bien - je vous conseille la lecture de Jacques Rancière. Son analyse, précisément, des déboires de la démocratie contemporaine, est pleine de pertinence quant aux causes. Par exemple, dans l'interview toujours :
Plutôt que des mécontentements [contre-démocratiques] divers, il y a aujourd'hui convergence d'attaques : les hommes de gouvernements [de gauche comme de droite] attribuent tous les échecs [de la démocratie] à des masses toujours supposées arriérées ; les intellectuels officiels voient dans la démocratie une forme de société caractérisée par le règne anarchique des individus consommateurs et la perte des liens sociaux. Pendant longtemps, la connotation positive donnée au terme a permis d'identifier le pouvoir du peuple à celui du "libre" marché. Aujourd'hui, le jeu est renversé : les partisans du "libre" marché dénoncent les entraves que la démocratie met sur la voie du marché mondial et les intellectuels identifient à l'inverse démocratie et règne du marché. La démocratie est ainsi identifiée à un mode de vie social, celui de l' "individualisme de masse", contradictoire avec toute organisation ordonnée de la communauté politique, voire avec le sens même de la communauté humaine. Ces attaques essaient de vider la démocratie de tout contenu politique pour en faire simplement un trait de comportement, celui des individus immatures incapables de comprendre les fins collectives à long terme.
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