Tous les plaisirs se valent-ils ?

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Tous les plaisirs se valent-ils ?

Message  LibertéPhilo le Dim 27 Avr 2014 - 11:05

Aristippe de Cyrène, fondateur de l'école hédoniste, pensait que tous les plaisirs se valent :
Diogène Laërce, Vie d'Aristippe a écrit:Un plaisir ne diffère pas d’un autre plaisir, un plaisir n’est pas plus agréable qu’un autre.

Ce qui prouve que, contrairement à ce qu'on croit, l'hédoniste ne préfère pas les plaisirs du corps à ceux de l'âme. Pourtant, plus loin dans le même texte, nous trouvons ceci :
Les plaisirs du corps leur paraissent supérieurs à ceux de l’âme

Et en effet :
Ils pensent encore que le plaisir est un bien, même s’il vient des choses les plus honteuses : l’action peut être honteuse, mais le plaisir que l’on en tire est en soi une vertu et un bien.

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Re: Tous les plaisirs se valent-ils ?

Message  Malcolm le Mer 30 Mar 2016 - 0:19

Je traiterai d'abord la question en elle-même, puis je m'intéresserai aux citations.

Tous les plaisirs se valent-ils ?

Tous les plaisirs : toutes les sensations, aperceptions, apprésentations, perceptions plaisantes, agréables, jouissives, jubilatoires, orgasmiques, ... Se valent-ils : ont-ils la même force, puissance, intensité, énergie (latin valere, être fort) mais aussi, plus vertueusement (de virtu, vir, qualité virile liée à la valeur certes, mais aussi aux mœurs, et par voie de conséquence à la morale).

Aussi bien, indistinctement, les stimuli heureux procurent-ils 1) le même degré de satisfaction et 2) le même sentiment d'accomplissement personnel ?

...

A la première question, on répondra sans doute possible non, à moins de n'être plus qu'un vautre crétin ignare dégénéré, à la constitution-complexion si énorme qu'il n'est pas besoin d'en faire état : cette nature synesthésique existe-t-elle seulement ? et, si elle existe, est-elle bien humaine, ne relève-t-elle pas du monstrueux le plus pur ? Comment un tel organisme pourrait-il seulement survivre sans mourir, à ne pas distinguer les sources plus ou moins mortelles d'excitation ? ... On dirait un Jabba the Hutt ou un Glutony réduit à la vitalité d'un unicellulaire, humainement impossible, ou tellement psychosé que cela crie dans le texte, qu'il vaut mieux encore l'euthanasier, pour ce que toute douleur le terrasserait. A moins qu'il ne s'agisse, plus simplement, d'un être si dépressif qu'il se laisserait mourir de soi-même, n'éprouvant plus que des sensations médiocres, ni plaisantes ni déplaisantes.

A la seconde question, plus intéressante, il faut répondre par l'invocation d'une éthologie idiolectique, sociolectique, technolectique, géolectique et chronolectique. C'est-à-dire que chaque individu, d'une constitution-complexion originale, ne parle pas le même langage idiotique (de soi-même), social, professionnel (technique), géographique ou climatique, et temporel. C'est un peu dire : chacun ses goûts, chacun ses préférences relationnelles, chacun sa vocation active privilégiée, chacun ses latitudes favorites, et chacun son époque de prédilection. Honnêtement, pour autant que cela est vrai, cela me fait penser à l'état de nourrisson, voire l'état de l'être unicellulaire susdit, en termes d'autosatisfaction - solipsisme sensoriel psychédélique.

Or, nous débutons chacun dans l'existence ainsi : à l'état de nourrisson, dans un fantasme d'omnipotence compensant une impotence aussi totale, pour ce que nous naissons tous prématurés, jusqu'à une première autonomie normalement vers cinq ans (normalement, c'est-à-dire avec l'éducation de base idoine : les savoir-vivre sommaires liés à l'alimentation, l'excrétion, l'auto-affirmation et la sexuation). C'est ainsi que les enfants des Favelas peuvent être à six ans de vrais négociateurs ou caïds dans la parade, et plus simplement ainsi que les peuples moins sophistiqués, plus sauvages civilisationellement, ont de jeunes enfants extrêmement débrouillards, à vous effrayer n'importe quelle maîtresse d'école qui se croira en danger en leur présence - et pire encore : à vous présenter de jeunes pubères farouchement adultes, à vous effrayer n'importe quel Occidental qui se croira en danger de même en leur présence  (cf. Un Indien dans la ville, genre, mais concrètement l'éducation musulmane, y compris en Occident, d'où vient que les jeunes arabes effraient irrationnellement la plèbe).

Pour en revenir au solipsisme sensoriel psychédélique de l'hédonè pure, il a bien trait à un principe de plaisir étendu à tout l'univers, celui d'un nourrisson logiquement encore dans sa bulle au plan de la psychologie du développement (quoiqu'en interaction affective constante avec son environnement, à la spinozienne). Le sensoriel renvoie clairement à l'extase, au fait de s'objectiver dans le stimuli qui nous domine, nous faisant métaphoriquement quitter notre stase, à nous, aliénés. Ceci étant, cette aliénation, qui peut être mortelle, correspond bien aussi à l'orgasme, ou petite mort, mais d'abord à ce sentiment infantile de subir une véritable agression en cas de désagrément, un assaut "intentionnellement et forcément" dirigé contre soi, au point qu'on n'en éprouve une haine et une envie telles, que si nous étions un adulte se comportant ainsi, on nous dirait psychotiques (cas du schizophrène). Enfin, donc, le psychédélique, étym. le rêve éveillé, puisque la sensorialité extatique nous ferait délirer comme sous champignons hallucinogènes (cas de l'hédonisme hippy et post-soixante-huitard, finalement sensationnel-émotionnel de nos médias vendant l'existence comme parc d'attraction féérique ou fantasyque et science-fictionnel, genre branchés dans la matrice de Matrix).

Mais donc, devant bénéficier d'une éducation de base à l'alimentation, l'excrétion, l'auto-affirmation et la sexuation (sauf à dégénérer), il va de soi que notre éthologie idiolectique n'est très vite plus si idiolectique que cela, et per-déterminée par nos familiers (i.e. procédant de déterminations familières) sans parler des règles de Dame-Nature, imposant une biochronologie (le cycle jour-nuit) et une biospatiologie (la gravité, la kinétique humanoïde et la 3D). Suite à quoi nous voilà déjà hédoniquement "embarrassés" d'un sociolecte éthologique, sans parler du hasard éthologique géo- et chronolectique de notre naissance, si bien que nous voilà per-déterminés par une socialisation, une localisation et une temporalisation qui nous échappent en partie, bien qu'à partir de dix ans (accession neuronale à la réflexion abstraite) et qu'à la fin de la puberté, nos dispositions naturellement adultes au plein de leur performance éthologique, nous amènent à des réévaluations. Réévaluations qui dépendront clairement et fatalement de notre potentiel philosophique, sans quoi ce peut être autant la délinquance que la psychose, bref : l'inadaptation existentielle. Aussi bien, nous voilà encore en dehors de l'hédonè, encore que des phénomènes inexorables, par nature ou par habitude, finissent par nous satisfaire. A ce jeu, la gouvernance de la mère et la direction du père sont cruciaux, et demeurent bien après la fin de notre puberté - sans quoi un André Gide n'aurait jamais fini par écrire "familles, je vous hais", lui qui pourtant, sur la base de Nietzsche, valorisait un immoralisme et un hédonisme (l'Immoraliste, les Nourritures terrestres). En fait, il a bien écrit cette phrase parce qu'il valorisait ces immoralisme et hédonisme, précisément sous le coup d'une motion à caractère psychotique - ou du moins sur-névrotique, - lui qui était homo- et éphébo-sensuel. Le problème, dirait Onfray en convoquant contradictoirement son éducation chrétienne chez les sœurs (en quoi l'hédonisme est fort moralisateur, pour ne pas sombrer dans l'effrénement sadien), qui lui aurait permis d'accéder à la dimension d'autrui, à la valorisation de l'Autre, aboutissant au cyrénaïque "jouir et faire jouir", contemporainement "vivre et laisser vivre", "c'est mon choix", "la liberté des uns s'arrête où commence celle des autres", "tant que tu me respectes je te respectes" fort racaille au cœur.

Car si la première maxime était appliquée, on augmenterait exponentiellement notre potentiel jubilatoire jusqu'à lassitude, dégoût, déprime. Et, si on appliquait la seconde, sans ingérence aucune, on laisserait connement autrui augmenter sa puissance, spectateurs de sa prochaine invasion voire extermination de nous-mêmes, à moins qu'on ne l'abandonne atrocement à son sort, y compris quand il s'agit de notre progéniture (ce qui est tragiquement le cas, actuellement, à sa mesure). Alors, si on appliquait la troisième sans réserve, on se condamnerait à la dégénérescence idiosyncrasique d'une décommunauté de boudeurs-râleurs solipsistes, trop gamins pour ne pas se chamailler ainsi que des petits enfants dans une cour de maternelle. Avec l'application folle de la quatrième, on se rendrait vite compte qu'il nous faudrait une politique contractuelle anarchiste, où les meilleurs négociateurs, grandes gueules ou charmeurs, auraient toujours l'avantage (ce qui est déjà le cas dans les groupements anarchistes, et même tout type de groupements). Enfin, avec la cinquième, on comprend nettement que le respect (étym. y regarder à deux fois) n'a plus rien du respect, mais de la menace territoriale symbolique, dans la logique des maximes précédentes.

D'où suit que l'hédoniste doit bien croire en la libéralité d'une main invisible régulant les égoïsmes au plan holistique, ce qui est scandaleusement s'en remettre à l'égrégore : l'esprit du groupe, comme s'il en existait une entité confusionniste indistincte (la masse), dans la superstition la plus crasse (comme on voit actuellement les démocraties dégénérer à l'ochlocratie, par effroi contre-idéologique devant des caricatures d'autoritarismes vingtiémistes, de gauche comme de droite). Un bon dieu ou un malin génie égrégorique, insinue alors de la bien-pensance dans tout ce barnum, ayant humanitaire pour nom (par effroi contre-religieux devant des caricatures de dolorismes praticants, toutes religions mentalement confondues).

A la fin, donc, l'hédonisme non-philosophique finit bien en consumérisme, travaillisme, médiatisme, genrisme, capitalisme, etc. - types de dernière humanité, - tandis que l'hédonisme philosophique nécessite de moraliser, et de s'assagir en se prescrivant l'auto-mesure qui correspond si bien à la sagesse antique de la triade socratique-platonicienne-aristotélicienne. C'est-à-dire que l'hédonisme, passant du corps à l'âme, sombre en dualisme proto- (Platon) ou méta- (Onfray) chrétien, que la séparation soit celle des Sens et des Idées, comme celle (distordue) d'un Dionysos apollinisé - voir Michel Maffesoli, l'Ombre de Dionysos, en sociologie contemporaine - et d'un Apollon diabolisé. Destin tragique de l'hédonisme, aporétique.

L'existence nécessite fatalement de se tutorer, sur la base de critères de valeurs morels et moraux, d'où qu'ils viennent, par héritage, ambiance ou philosophie, ce qui se nomme autonomie (auto-normation), afin de fonctionnement normal. L'auto-mesure néo-antique de l'hédonisme contemporain est une forme d'autonomie, qui pourtant n'offre pas trente-six types d'existence possible en dehors de la dernière humanité, à savoir le néo-cyrénaïsme. De sorte que j'en revienne à la nécessité du sentiment d'accomplissement : car il n'y a d'accomplissement que dans l'atteinte de buts, dont l'enregistrement nous permet enfin de dire, après maintes démarches parfois incommodes, de nous dire accomplis. Or, c'est précisément dans la détermination des valeurs morelles et morales idoines alors, que se trouve l'enjeu, qui nous fera dévier du cyrénaïsme comme de la dernière humanité - encore que le sportivisme, l'(auto-)entreprenario-concurrentialisme, le performativisme, l'hygiénisme, le croissancisme, l'écologisme, le responsablo-citoyennisme, l'éthico-consumérisme et le perso-développementalisme, constituent désormais les seules formes d'objectifs à atteindre dans une optique incommode communément valorisante, nihiliste, car la volonté ne pouvant ne pas vouloir, sombre dans le mallarméen "aboli bibelot d'inanité sonore" dans son bataclan hyperfestiviste : l'humanisme dégénéré de cette époque ne sait plus donner que dans la self-apology, s'étant incorporé le diable et le bon dieu hédoniquement (dépression, bipolarité, hypernarcissisme ... maladies de notre temps).

A la fin, donc, la première citation d'Aristippe de Cyrène est annulée. La seconde semble nécessaire, pour rester conséquent avec soi-même, au risque de sombrer dans l'effrénement sadien. Quant à la troisième, elle poursuit l'effrénement sadien, dans la tolérance libertine à toutes les parasexualités, i.e. tous les types de sensualités "entre adultes consentants", qui certes s'apparentent toutes à la manie, mais se légitiment au prétexte de monotonie de la sexualité seule, parce que ne compte plus que cet effroi : effroi devant l'écoute silencieuse, devant l'indéfinition et l'insituation du désir, à mettre sous cloche, à contrôler absolument, dans une justification hédoniste post-posée proprement syncrétique, dans l'éclectisme de ses inspirations et de ses pratiques, confinant au dilettantisme pur, abstraction faite de toute divergence, soit dans la conformation néo-cyrénaïque, soit dans l'affalement dernier-humaniste - à l'exclusion forclusive de toute rigueur, et raillant encore tout ce qui pourrait l'édifier réellement : réalité perdue de personnes en perdition intégrale.

Ce diagnostic est sans appel, et ne passera pour vindicatif qu'aux yeux ayant perdu la réalité, de personnes en perdition intégrale.

En définitive, le cyrénaïsme, c'est la dignification philosophique du copinage.

Bref, tous les plaisirs ne se valent pas, et il n'est même pas dit que le plaisir vaille en soi : présupposé, impensé de la question. Il ne vient jamais que couronner momentanément une démarche, signalant son intérêt, mais rien d'autre, et certainement pas l'intérêt indéfini du plaisir pur. Même les animaux n'en sont pas là, à s'éperdre dans la prématuration d'une condition inhumaine.

L'humain, c'est une exigence et une promesse, ou ce n'est rien.
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