Du Regard ontologique (moralisme métaphysique ?)

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Du Regard ontologique (moralisme métaphysique ?)

Message  Malcolm le Ven 10 Mar 2017 - 16:27

Sartre, l'Être et le Néant, 1943, Gallimard, impr.2016, p.372 [c'est moi qui souligne, ponctue parfois, et annote], a écrit:Je suis regardé [par autrui] dans un monde regardé. En particulier, le regard d'autrui - qui est regard-regardant et non regard-regardé - nie mes distances aux objets et déplie ses distances propres. Ce regard d'autrui se donne immédiatement comme ce par quoi la distance vient au monde, au sein d'une présence sans distance [où les distances existent comme négativités sécrétées par les regards, anthropomorphiquement si l'on veut]. Je recule, je suis démuni de ma présence sans distance à mon monde [en tant que je l'englobe perspectivement-consciemment] et je suis pourvu d'une distance à autrui : me voilà à quinze pas de la porte, à six mètres de la fenêtre. Mais autrui vient me "chercher" pour me constituer à une certaine distance de lui. Tant qu'autrui me constitue comme à six mètres de lui, il faut qu'il soit présent à moi, sans distance [juxtaposition des consciences]. Ainsi, dans l'expérience même de ma distance aux choses et à autrui, j'éprouve la présence sans distance d'autrui à moi.

Chacun reconnaîtra, dans cette description abstraite, cette présence immédiate et brûlante du regard d'autrui qui l'a souvent rempli de honte. Autrement dit, en tant que je m'éprouve comme regardé, se réalise pour moi une présence transmondaine d'autrui : ce n'est pas en tant qu'il est "au milieu" de mon monde et vers moi de toute sa transcendance [l'ouverture de ses possibilités], c'est en tant qu'il n'est séparé de moi par aucune distance, par aucun objet du monde, ni réel, ni idéal, par aucun corps du monde, mais pas sa seule nature d'autrui.

Ainsi, l'apparition du regard d'autrui n'est pas apparition dans le monde : ni dans le "mien" ni dans "celui d'autrui" [il n'est pas opéré par les yeux] ; et le rapport qui m'unit à autrui ne saurait être un rapport d'extériorité à l'intérieur du monde, mais, par le regard [ontologique] d'autrui, je fais l'épreuve concrète qu'il y a un au-delà du monde. Autrui m'est présent sans aucun intermédiaire comme une transcendance qui n'est pas la mienne [l'ouverture de mes possibilités].

Mais cette présence n'est pas réciproque : il s'en faut de toute l'épaisseur du monde pour que je sois, moi, présent à autrui. Transcendance omniprésente et insaisissable, posée sur moi sans intermédiaire en tant que je suis mon être-non-révélé, et séparée de moi par l'infini de l'être, en tant que je suis plongé par ce regard au sein du monde complet avec ses distances et ses ustensiles : tel est le regard d'autrui, quand je l'éprouve d'abord comme regard.
Ce regard est ontologique, de ce qu'il n'est pas les yeux : Sartre glose à ce sujet par ailleurs. Un aveugle même "dirige son regard sur moi", du moment que par son sentiment, sa faculté de sentir, il se tend vers moi. Or cette tension est donc éprouvée, dans les termes-mêmes de Sartre ici.

Tout de suite, je dirai que cela préposait Sartre, par l'intermède de Benny Lévy, à l'entente d'Emmanuel Lévinas, à la fin de sa vie, sans contradiction avec sa première philosophie, de ce que l'Être et le Néant date bien de 1943. Or, si la clique sartrienne (dont Simone de Beauvoir) s'offusqua de ce que Sartre, en athée, valorisa l'espoir depuis quelque judaïsme inspirateur, c'est donc qu'il faut bien conclure à l'antisémitisme le plus primitif de cette clique, sorte d'hystérie à imaginer des complots là où il n'y en a pas. Chose étonnante, BHL, qui fréquentait alors Sartre, a raison ! car il est l'un de ceux qui soutinrent que cet espoir est cohérent avec le sartrisme. En effet. Sur ce point, BHL a raison, aussi désagréable soit-ce à reconnaître, de la part du bonhomme (bobo post-sartrisant sans puissance sartrienne, plumitif de "nouveau philosophe" - passons).

Ensuite, et en tant que Sartre convoque aussitôt l'expérience de la honte dans cet extrait - et dans le livre-même, ce livre d'ontologie phénoménologique, la honte apparaît soudain, - il faut soupçonner (ou, du moins, doté d'une boussole nietzschéenne, on soupçonnera ... ) que Sartre moralise subliminalement, sous un angle au moins.

Sartre moralise en effet, et finalement déguiserait une expérience morale, sous les atours de l'ontologie-là, pour nous "vendre" "de l'autruisme". C'est-à-dire qu'abstraction faite de toute expérience paréidolique cervicale, et de toute réminiscence du regard maternal psychanalytique (le philosophe oppose une psychanalyse existentielle à la psychanalyse libidinale), Sartre fait se jouxter ontologiquement les consciences, soit donc les champs perspectifs, comme regards ontologiques - encore que ces regards puissent tout aussi bien nous constituer en objet. En effet dira-t-il, je peux :
1. constituer autrui, ou être constitué par autrui, comme objet (corps physique) ;
2. reconnaître autrui, ou être reconnu par autrui, comme transcendance [l'ouverture des possibilités propres, à être].
Mais cette juxtaposition, elle, est phénoménologiquement ontologique. En effet, de ce que mon champ perspectif [conscience] donc, fait que tout ce qui en relève m'appartient corporellement (du ciel et l'horizon jusqu'à ma main que je regarde) comme le champ perspectif [conscience] d'autrui lui appartient corporellement [le corps est la facticité du pour-soi de la conscience], il y a abolition des distances - car les distances n'existent pas mondainement, mais existent négativement comme néants dans mon et son pour-soi (en effet, la distance "est un rien qui (se) fait tout" - comme distance).

A partir de là, il appert comme ce phénomène ontologique (c'est moi qui le dit ainsi) par lequel les champs perspectifs "se touchent" sans pouvoir se compénétrer, même "à distance", et sans que rien de paranormal n'intervienne là-dedans. En fait, nos consciences, et pour facticement corporées qu'elles soient - elles sont corps, - existent aussi bien comme phénomènes ontologiques s'entre-apercevant sous leurs regards ontologiques croisés.

Alors, naturellement, cela passe pour une expérience éminemment morale au quidam. Mais cette expérience éminemment morale (de ce qu'elle peut susciter la honte, entre autres), génère cette phénoménologie ontologique chez Sartre, selon laquelle autrui m'est toujours donné comme prouvé réellement, en dehors de toute suspicion d'être un automate dépourvu de conscience, etc. Et cette expérience est pré-réflexive.

Cette expérience n'est pas conscience d'autrui comme intention de ma conscience, mais elle est - comme l'écrit Sartre : - conscience (d')autrui, "conscience-autrui", comme donne indéniablement sensitive & en-deçà de toute saisie cognitive élaborée.

Aussi bien, le regard ontologique prime pour ainsi dire, dirai-je, instinctivement.
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Re: Du Regard ontologique (moralisme métaphysique ?)

Message  Malcolm le Mar 18 Avr 2017 - 20:10

***

Je me pose la question de savoir si ce regard, si ce regard ontologique n'est pas très-scientifiquement à mettre en relation avec quelque psi - psi I, et non psy Y. Passons.

Dans tous les cas, les conséquences pratico-pratiques qu'il faut en tirer, courent belles et bien jusque dans les interactions forumesques, les interactions à distance (par quoi j'évoquais le psi ... ) comme si nos consciences se rencontraient membraniquement même ainsi. Où Kercoz viendrait volontiers avec le concept de face chez E. Goffman, certes, mais il faut bien souligner que cela vaut donc pour les aveugles mêmes, et nous sommes tous ici, les uns pour les autres, des sortes d'aveugles. Ou bien, précisément, chacun est pour les autres un point aveugle, en dehors des maigrichonnes données de son profil et des mots alignés (voir aussi).

Notez donc qu'à bien y réfléchir, ce regard ontologique n'est pas nébuleux, loin de là. Au contraire, l'ontologie, comme connaissance de l'être comme tel, connaissance de ce qui est en tant que c'est ... eh bien, notez que l'ontologie est relativement constative dans la démarche. D'ailleurs, le très-scientifique Aurélien Barrau va jusqu'à dire que l'être de l'ontologie, c'est la masse ! *Lol* ... Pourquoi pas ? dans ce factualisme physicaliste alors. Aussi bien donc Jean-Paul Sartre nous parle d'une entre-voyance qui n'est pas, justement, une voyance, de ce qu'elle est effectivement ontologique.


Au reste, ajoutons à cela que j'ai forcé la donne, en parlant de moralisme métaphysique de ce que, en effet, la honte fait partie des cinq-six émotions universellement reconnues en anthropologie, partout dans le monde en termes d'expressivité, de telle sorte que Sartre pressentit la valeur ontologique de ce phénomène, par-devers toute morale.
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Re: Du Regard ontologique (moralisme métaphysique ?)

Message  Malcolm le Sam 5 Aoû 2017 - 1:28

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En m'amusant là (tentez votre chance, aussi !) - je tombe là-dessus :
Le visage.Selon Emmanuel Levinas, "la relation au visage est d’emblée éthique. Le visage est ce qu’on ne peut tuer, ou du moins dont le sens consiste à dire : « tu ne tueras point »." Ethique et infini (1982).

Chez Levinas, le visage ne peut se réduire à la tête. On ne peut en faire le portrait et on ne peut donc le réduire à une description ou le réifier. L'altérité d'autrui est par conséquent présente et me rappelle à moi-même l'homme que je suis. Qui plus est dépouillé, nu, le visage rappelle à l'homme qu'il est infiniment démuni et s'offre subséquemment à l'autre, dans un état de dénuement le plus total.

Si "le visage est signification" comme le pense Levinas, alors ce dernier sous-entend une idée d'absolu en la personne d'autrui. L'homme me confère mon humanité, par sa parole et par son regard. Il ne peut donc être tué à moins de se tuer lui-même. L'homme confère par son visage la plus grande responsabilité qui soit : celle de se comporter en Homme.
Or, à la fin de sa vie, comme je le disais là, Jean-Paul Sartre se rapprocha - par le biais de son secrétaire Benny Lévy - de la philosophie d'Emmanuel Levinas (et de BHL, hélas, aussi, qui en profita pour entamer la carrière que l'on sait tristement).

Eh bien, il m'est assez évident, en effet, que le regard ontologique sartrien est recoupable avec le visage éthiquement-absolu levinasien. Regard ontologique dont dispose les aveugles-mêmes, renvoi de notre liberté phénoménalement essentielle, sur quoi le visage éthiquement-absolu levinasien nous confronte de même et - pour le coup - que l'on soit aveugle ou même défiguré, n'y change manifestement rien. Soit donc que l'éthiquement-absolu de Levinas, détient ou contient significativement l'ontologique sartrien.

Au moins y a-t-il recoupement, possibilité de croisement.
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Re: Du Regard ontologique (moralisme métaphysique ?)

Message  Mal' le Mer 21 Fév 2018 - 17:26

Dans le bien-renseigné roman Shibumi, de Trevanian - roman entre Histoire, interculturel, espionnage et transcendance - je suis tombé sur l'extrait suivant, que je crois devoir rapprocher de ce regard ontologique, chez Jean-Paul Sartre. En effet, il me semble qu'un Sartre, éduqué sans père, sans la médiation d'un père, peut largement avoir fait l'expérience du sens de la proximité dont il est question, d'autant plus que Jean-Paul Sartre était un homme sensible :
Trevanian, ''Shibumi'', p.223 aux éd. Gallmeister (2017), 1979, a écrit:L'événement qui marqua le plus les années d'isolement cellulaire de Nicholaï fut la révélation de son sens de la proximité. Ce fut pratiquement  involontaire et il s'aperçut à peine des premières manifestations. Il est admis par ceux qui étudient les phénomènes paraperceptifs que le sens de la proximité était, chez les premiers hommes, aussi usuel et développé que les cinq autres sens de la perception, mais qu'il s'était atrophié à mesure que l'homme s'éloignait de sa condition de chasseur/proie. De même, la nature extrasensorielle de ce "sixième sens" émanait des forces du cortex central qui sont en diamétrale opposition avec le raisonnement rationnel, dont le mode de compréhension et d'organisation de l'expérience devait finalement caractériser l'animal humain. Certes, quelques civilisations primitives développent encore un sens rudimentaire de la proximité, certains individus reçoivent de temps en temps une impulsion des vestiges de cet ancien mécanisme, percevant un signal qui leur indique que quelqu'un les regarde ou pense à eux, ou encore ils éprouvent une sensation imprécise de bien-être ou de détresse ; mais ce sont des impressions passagères et ténues qui sont repoussées parce qu'elles ne sont plus compréhensibles dans le cadre logique et banal de notre raisonnement et parce que les reconnaître ébranlerait la conviction rassurante que tous les phénomènes appartiennent à un système rationnel.
Plus loin, quelques manifestations sont détaillées, sans grande utilité là. Tout ce qu'il faut comprendre, c'est que dans l'ordre d'une ontologie phénoménologique telle qu'en fait une Jean-Paul Sartre, il devait bien se passer l'intégration d'un tel sens, pour l'entente singulière qu'il a de la conscience, et qui par ailleurs rend si difficile les développements qu'il offre à lire, quant à l'être. En effet, le sens de la proximité fonctionne avec les choses, non seulement avec les personnes.

Allez, je recopie l'autre extrait, deux pages suivantes, pour clarifier :
Nicholaï passa le reste de la journée et toute la suivante à examiner cette capacité qu'il venait de découvrir en lui d'intercepter parasensoriellement la proximité et la direction d'attention des gens.
Notez bien : la direction d'attention, qui revient aussi bien à un champ de conscience.
Pendant ses vingt minutes d'entraînement sportif, il s'exerça à marcher en fermant les yeux, essayant de se concentrer sur quelque particularité des murs et de savoir quand il s'en approchait. Il découvrit non seulement qu'il en était capable, mais encore qu'il pouvait se désorienter en pivotant les yeux fermés et rester concentré sur une fissure dans le mur ou sur une pierre d'une forme particulière, marcher droit dessus, tendre la main et l'atteindre à quelques centimètres près. Donc son sens de la proximité marchait aussi bien avec les objets inanimés.
En réalité, c'est une expérience bien connue des comédiens. Au théâtre, notamment lors d'exercices, on fait incessamment l'expérience d'un tel sens que celui de la proximité. Supposer derrière une faculté de repérage dans l'espace, strictement géométrique, contrevient à cette idée que les matheux font moins de théâtre. Et quand bien même les cinq sens procureraient comme une holographie de la situation à certains esprits, cela plaiderait en faveur de ce sens de la proximité. Néanmoins, cela n'expliquera pas si aisément pourquoi nous éprouvons alors les présences sans contact.
Tout en s'exerçant ainsi, il sentit un flux d'attention dirigé vers lui et sut, bien qu'il ne pût rien voir derrière les vitres réfléchissantes du mirador, que ses facéties étaient observées et commentées par les hommes, là-haut. Il pouvait percevoir l'intensité de leur concentration respective et dire qu'ils étaient deux, un homme très résolu et un autre à la volonté plus faible - ou bien relativement indifférent au comportement d'un pauvre cinglé de prisonnier.
Alors, certes, "il y en a qui sont devenus paranos pour moins que ça", et Jean-Paul Sartre reste bien plus concret que de telles "invraisemblables" possibilités. Pour autant, tout ce qui se joue dans la honte, et l'objectalisation de soi par le regard autre, chez Jean-Paul Sartre, est éminemment contenu dans de telles "invraisemblables paranos", c'est indéniable. On peut relativiser, en se disant que ce ne sont, après tout, que des projections psychiques et des apophénies psychiatriques (sentiment de présence sécrété par le cerveau seul, naturellement actif dans la parano, ou plus communément dans le fait d'avoir un ami imaginaire, de sentir Dieu, ou de croire aux fantômes) mais alors il n'est pas possible d'expliquer la fermeté des portraits obtenus, et surtout leur opérativité ultérieure - car il y en a.
De retour dans sa cellule, [Nicholaï] réfléchit à sa découverte. Depuis quand possédait-il cette aptitude ? D'où lui venait-elle ? Quelles en étaient les utilisations potentielles ? Aussi loin qu'il put d'abord se souvenir, elle s'était développée pendant cette dernière année en prison, et si progressivement qu'il ne se rappelait pas comment. [...]
Il y avait toujours eu des signaux ténus, rudimentaires, de son sens de la proximité. Même enfant, il avait toujours su, dès qu'il entrait dans une maison, si elle était vide ou occupée. Sans qu'elle dise un mot, il avait toujours su si sa mère se rappelait ou avait oublié le service qu'elle attendait de lui. Il pouvait sentir flotter la charge d'agressivité ou de passion qui restait dans une pièce après une dispute ou des ébats amoureux. Mais il avait toujours pensé que c'était là des sensations banales et propres à tout le monde. Il avait raison, à un certain degré. Beaucoup d'enfants et quelques adultes ...
Dont Jean-Paul Sartre, selon mon raisonnement.
Beaucoup d'enfants et quelques adultes ont parfois de telles sensations impalpables grâce aux vestiges de leur sens de la proximité, mais ils les expriment en termes d'humeur, de nervosité ou d'intuition. La seule chose inhabituelle dans le sens de la proximité de Nicholaï était sa permanence. Il avait toujours été sensible à ses messages.
C'était pendant ses explorations souterraines [spéléologiques] avec ses amis japonais que son don de paraperception s'était manifesté avec le plus de vigueur, bien qu'à cette époque il ne lui eût pas prêté attention. [...]
L'un [de ses amis] avança que Nicholaï interprétait peut-être sans le savoir l'écho de sa propre respiration et de ses efforts, qu'il sentait des différences dans l'air souterrain et qu'à partir de ces signaux ténus, mais sûrement pas mystiques, il avait ses fameux "pressentiments". Nicholaï accepta facilement son explication ; il ne s'en souciait guère.
Et on le comprend, parce qu'au moment de vivre quelque chose, mieux vaut s'intéresser à sa praticité qu'à sa factivité. Mieux vaut développer son savoir-faire qu'une connaissance ne servant alors jamais qu'un faire-savoir, et qui chez certains peut même empêcher le savoir-faire : trop de conscience perturbe de considérations inutiles ce qui se faisait d'instinct, voire l'empêche de se faire, ruinant la possibilité d'un savoir-faire plus essentiel, car pratique, contrairement à la connaissance ne servant que le faire-savoir qu'autrui ne voudra pas si certainement comprendre.

Néanmoins, on comprend évidemment Nicholaï à ce sujet, puisque l'explication de son ami passe - justement - pour plus courante, donc de bon sens. Nicholaï peut bien admettre la particularité de cette drôle d’acoustique, à laquelle s'adonne son camarade pour se procurer une rationalisation directe, c'est d'ailleurs ce que nous faisons tous pour parer au plus "logique".

Mais on sent déjà que, si dans le domaine logique il y a des degrés (plus ou moins logiques), surtout sur le sujet qui nous intéresse, eh bien, l'explication "logique" n'est plus si certainement logique. Et puis, remarquez alors que Nicholaï serait étonnamment doué d'une acuité acoustique digne de l'oreille absolue, en musique, c'est-à-dire de l'écholocation des chauves-souris. Pourquoi pas ? mais alors, comment expliquer que l'oreille absolue est quelque chose de reconnu, tandis que le sens de la proximité dont fait spéléologiquement preuve Nicholaï, cette écholocation humaine, ne le soit pas (reconnu) ?

Tout cela plaide en faveur d'un sens de la proximité, dont Trevanian a bien expliqué les raisons pour lesquelles on le négligerait, sans parler de mes autres propos (par exemple, sur l'expérience proxémique des comédiens, qui leur semble courante - et pas seulement sur les tréteaux). D'ailleurs, Jean-Paul Sartre était théâtreux, aussi.

Cinq pages plus loin :
En ce qui concerne le sens de la proximité, il y a deux grandes catégories de la réaction sensorielle, qualitative et quantitative. Et il y a deux larges zones de contrôle, l'actif et le passif. L'aspect quantitatif se rapporte à la proximité simple, la distance ou la direction des objets animés ou inanimés. Nicholaï apprit rapidement que le rayon de ses perceptions était tout à fait limité dans le cas des objets inanimés passifs - un livre, une pierre ou un homme en train de rêver. La présence d'un tel objet ne pouvait être pressentie passivement qu'à une distance de quatre ou cinq mètres maximum, au-delà de quoi les signaux étaient trop faibles pour être perçus. Si toutefois Nicholaï se concentrait sur l'objet et établissait un réseau de forces, la distance effective pouvait brusquement être doublée. Et si le sujet était un homme - ou dans certains cas un animal - en train de penser à Nicholaï à lui envoyer son propre réseau de forces, la distance était encore doublée. Le second aspect du sens de la proximité était encore qualitatif et n'était perceptible que dans le cas d'un sujet humain. Non seulement Nicholaï pouvait interpréter la distance ou la direction de la source émettrice, mais il pouvait sentir à travers les vibrations de ses propres émotions la qualité des émissions : amicales, agressives, menaçantes, amoureuses, étonnées, coléreuses, sensuelles. Comme le système entier était commandé par le cortex central, les émotions les plus primitives étaient transmises avec les plus grandes nuances : peur, haine, désir.
Autant d'éléments qui, j'en suis convaincu, peuvent donner la Nausée au meilleur philosophe.
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