« L'enfer, c'est ce présent qui ne bouge pas »

Aller en bas

« L'enfer, c'est ce présent qui ne bouge pas »

Message  Kal' le Lun 20 Mar 2017 - 20:50

L'on me pardonnera bien sûr cette tentative débile de vouloir systématiser la pensée de Cioran.

Cioran, La Chute dans le temps, pp.192-195, a écrit:Tant que nous demeurons à l'intérieur du temps, nous avons des semblables, avec lesquels nous entendons rivaliser; dès que nous cessons d'y être, tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils peuvent penser de nous, ne nous importe plus guère, parce que nous sommes si détachés d'eux et de nous-mêmes que produire une œuvre ou y songer seulement nous semble oiseux ou saugrenu. L'insensibilité à son propre destin est le fait de celui qui est déchu du temps, et qui, à mesure que cette déchéance s'accuse, devient incapable de se manifester ou de vouloir simplement laisser des traces. Le temps, il faut bien en convenir, constitue notre élément vital; quand nous en sommes dépossédés, nous nous trouvons sans appui, en pleine irréalité ou en plein enfer. Ou dans les deux à la fois, dans l'ennui, cette nostalgie inassouvie du temps, cette impossibilité de le rattraper et de nous y insérer, cette frustration de le voir couler là-haut, au-dessus de nos misères. Avoir perdu et l'éternité et le temps! L'ennui est la rumination de cette double perte. Autant dire l'état normal, le mode de sentir officiel d'une humanité éjectée enfin de l'histoire.

Eh bien nous voilà devant un Cioran très intime, et que je vais devoir commenter, alors que pourtant il nous avertissait déjà auparavant que quiconque tenterait cet exercice ne pouvait que forcément mal le connaître à raison. Ici l'auteur parle, vous l'avez compris, du temps, et il nous indique – c'est uniquement mon interprétation – que la durée fonde la perte de toute la virtualité même de l'homme par-devant le contenu inhérent à sa vie ; et que toute personne qui s'en dépossède se retrouve projeté à l'écart de la substance de sa propre existence. Le contenu inhérent à la vie, c'est précisément vouloir se constituer, se réaliser  – entendue comme mise au monde, projection  – ; et la substance de cette gymnastique forme le contenu inhérent à l'être ; autrement dit, l'exercice des facultés, la réalisation, pratiquer l'existence, l'accomplissement effectif, c'est-à-dire le processus vital, démontre le cercle vicieux du toujours vouloir. En cela qu'être dans le temps, c'est vouloir ; s'en dégager, c'est ainsi perdre de la sorte l'appétence de la réalisation de son contenu, reculer en face de l'expérience phénoménale, se soustraire de l'empirisme totalisateur de la matière. Mais étant donné que toute forme d'occupation est un vouloir, une volonté de s'échapper du vide, du néant de volonté, alors ipso facto, l'ascétisme est une épreuve d'ennui : alors on réalise in infinitum. De ce point de vue, l'Histoire est le propre contenu, non plus de l'individu, mais de l'ensemble des collectivités humaines, donc de la civilisation ; et une civilisation moderne, comme la nôtre, accablée par le savoir, ne peut plus autant vouloir, et il en résulte de l'ennui, mal séculaire.

Cioran, La Chute dans le temps, pp. 192-195, a écrit:L'homme se dresse contre les dieux et les renie, tout en leur reconnaissant une qualité de fantômes; quand il sera projeté au-dessous du temps, à tel point il se trouvera loin d'eux qu'il n'en conservera même pas l'idée. Et c'est en punition de cet oubli qu'il fera alors l'expérience de la déchéance complète. Celui qui veut être plus qu'il n'est, ne manquera pas d'être moins. Au déséquilibre de la tension succédera, à plus ou moins bref délai, celui du relâchement et de l'abandon. Cette symétrie une fois posée, il faut aller plus avant et reconnaître qu'il y a du mystère dans la déchéance. Le déchu n'a rien à voir avec le raté; il évoque plutôt l'idée de quelqu'un frappé surnaturellement, comme si une puissance maléfique se fût acharnée contre lui et eût pris possession de ses facultés. Le spectacle de la déchéance l'emporte sur celui de la mort : tous les êtres meurent; l'homme seul est appelé à déchoir. Il est en porte-à-faux par rapport à la vie (comme la vie l'est du reste par rapport à la matière). Plus il s'écarte d'elle, soit en s'élevant, soit en tombant, plus il approche de sa ruine. Qu'il arrive à se transfigurer ou à se défigurer, dans les deux cas il se fourvoie. Encore faut-il ajouter que ce fourvoiement, il ne pourrait l'éviter, sans escamoter son destin.

Cioran accuse le trop-plein de volonté, dont les corollaires sont la superbe et la suffisance, de repousser la véritable créance pour un sous-équivalent hypocrite de vénération. Toutefois, un homme qui ne croît pas, donc qui ne pense pas agir sous le coup de la nécessité édictée par le destin de son espèce, ou qui ne glisse plus parfaitement et naïvement dans l'éthologie caractéristique de sa bestialité, alors un homme qui ne croît pas, dis-je, développe une conscience aiguë de la décadence de son instinct ; l'homme de telle sorte pressent un écart entre l'artificiel de sa conduite et le naturel du monde. Les animaux, quant à eux, n'opèrent pas cette distinction, en tant qu'ils n'abstraient rien de leur intuition empirique. Et le raté, qu'évoque Cioran, signifie bien plutôt une distanciation interne de l'homme par rapport à l'homme ; le raté, c'est celui qui ne remplit par les conditions pour la considération mondaine.

Cioran, La Chute dans le temps, pp. 192-195, a écrit:Vouloir signifie se maintenir à tout prix dans un état d'exaspération et de fièvre. L'effort est épuisant et il n'est pas dit que l'homme puisse le soutenir toujours. Croire qu'il lui appartient de dépasser sa condition et de s'orienter vers celle de surhomme, c'est oublier qu'il a du mal à tenir le coup en tant qu'homme, et qu'il n'y parvient qu'à force de tendre sa volonté, son ressort, au maximum. Or, la volonté, qui contient un principe suspect et même funeste, se retourne contre ceux qui en abusent. Il n'est pas naturel de vouloir, ou, plus exactement, il faudrait vouloir juste assez pour vivre; dès qu'on veut en deçà ou au-delà, on se détraque et on dégringole tôt ou tard. Si le manque de volonté est une maladie, la volonté elle-même en est une autre, pire encore : c'est d'elle, de ses excès, bien plus que de ses défaillances, que dérivent toutes les infortunes de l'homme. Mais s'il veut déjà trop dans l'état où il est, qu'adviendrait-il de lui s'il accédait au rang de surhomme? Il éclaterait sans doute et s'écroulerait sur lui-même. Et c'est par un détour grandiose qu'il serait amené alors à tomber du temps pour entrer dans l'éternité d'en bas, terme inéluctable où peu importe, en fin de compte, qu'il arrive par dépérissement ou par désastre.

L'auteur saisit là que le vouloir est un principe autoabsorbant, et que sous l'égide du principe d'individuation de la représentation, il n'appréhende surtout pas que toutes les composantes expérientielles se joignent à la racine du sujet connaissant, où dans l'essence demeure tout autant dans le particulier que dans l'ensemble le toujours vouloir. Le surhomme est une chimère en cela que l'individu dès à présent est déjà une trop grande concentration de volonté ; et la volonté étant telle qu'elle, immuable, elle ne peut ni moins ni plus vouloir ; la volonté est donnée et son caractère surdétermine encore et déjà. Le manque de volonté, ce n'est pas l'effort de l'ascèse, mais très certainement l'incapacité d'accomplissement et d'anéantissement.


Dernière édition par Kalos le Ven 16 Juin 2017 - 23:07, édité 5 fois
avatar
Kal'
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: « L'enfer, c'est ce présent qui ne bouge pas »

Message  Avis' le Lun 20 Mar 2017 - 21:21

KALOS ... heu... kalos ! Tu parles de moi, là, non? Enfin, Cioran et toi, c'est bien de moi que vous parlez non? Comment savez-vous tout çà...? Non parce que, pour savoir tout çà, il faut être vieux.... Enfin, il faut avoir vécu...

Revenir en haut Aller en bas

Re: « L'enfer, c'est ce présent qui ne bouge pas »

Message  Malcolm le Lun 20 Mar 2017 - 21:50

Avistodénas a écrit:KALOS ... heu... kalos ! Tu parles de moi, là, non? Enfin, Cioran et toi, c'est bien de moi que vous parlez non? Comment savez-vous tout çà...? Non parce que, pour savoir tout çà, il faut être vieux.... Enfin, il faut avoir vécu...
*Lol*

Kalos, me voilà ton obligé *Merci*
avatar
Malcolm
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: « L'enfer, c'est ce présent qui ne bouge pas »

Message  Kal' le Lun 20 Mar 2017 - 21:57

On remerciera donc Cioran d'avoir trop vécu.
avatar
Kal'
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Etat d'âme cioranien

Message  Malcolm le Jeu 23 Mar 2017 - 23:17

Kalos a écrit [spoiler]:
Eh bien nous voilà devant un Cioran très intime, et que je vais devoir commenter, alors que pourtant il nous avertissait déjà auparavant que quiconque tenterait cet exercice ne pouvait que forcément mal le connaître à raison. Ici l'auteur parle, vous l'avez compris, du temps, et il nous indique – c'est uniquement mon interprétation – que la durée est le fondement même de l'aperception de l'homme par-devant le contenu inhérent à sa vie ; et que toute personne qui s'en dépossède se retrouve projeté à l'écart de la substance de son expérience. Le contenu inhérent à la vie, c'est précisément vouloir se constituer une expérience  – entendue comme mise au monde, projection ; de son étymologie : tentative, essai  – ; et la substance de cette expérience forme le contenu inhérent de l'être ; autrement dit, l'exercice des facultés, la réalisation, pratiquer l'expérience, l'accomplissement du contenu, c'est-à-dire le processus vital, démontre le cercle vicieux du toujours vouloir. Être dans le temps, c'est vouloir ; s'en dégager, c'est ainsi perdre de la sorte l'appétence de la réalisation de son contenu, reculer en face de l'expérience phénoménale, se soustraire de l'empirisme totalisateur de la matière. Mais étant donné que toute forme d'occupation est un vouloir, une volonté de s'échapper du vide, du néant de volonté, alors ipso facto, l'ascétisme est une épreuve d'ennui. De ce point de vue, l'Histoire est le propre contenu, non plus de l'individu, mais de l'ensemble des collectivités humaines, donc de la civilisation ; et une civilisation moderne, comme la nôtre, accablée par le savoir, ne peut plus autant vouloir, et il en résulte de l'ennui, mal séculaire.

Cioran accuse le trop-plein de volonté, dont les corollaires sont la superbe et la suffisance, de repousser la véritable créance pour un sous-équivalent hypocrite de vénération. Toutefois, un homme qui ne croît pas, donc qui ne pense pas agir sous le coup de la nécessité édictée par le destin de son espèce, ou qui ne glisse plus parfaitement et naïvement dans l'éthologie caractéristique de sa bestialité, alors un homme qui ne croît pas, dis-je, développe une conscience aiguë de la décadence de son instinct ; l'homme de telle sorte pressent un écart entre l'artificiel de sa conduite et le naturel du monde. Les animaux, quant à eux, n'opèrent pas cette distinction, en tant qu'ils n'abstraient rien de leur intuition empirique. Et le raté, qu'évoque Cioran, signifie bien plutôt une distanciation interne de l'homme par rapport à l'homme ; le raté, c'est celui qui ne remplit par les conditions pour la considération mondaine.

L'auteur saisit là que le vouloir est un principe autoabsorbant, et que sous l'égide du principe d'individuation de la représentation, il n'appréhende surtout pas que toutes les composantes expérientielles se joignent à la racine du sujet connaissant, où dans l'essence demeure tout autant dans le particulier que dans l'ensemble le toujours vouloir. Le surhomme est une chimère en cela que l'individu dès à présent est déjà une trop grande concentration de volonté ; et la volonté étant telle qu'elle, immuable, elle ne peut ni moins ni plus vouloir ; la volonté est donnée et son caractère surdétermine encore et déjà. Le manque de volonté, ce n'est pas l'effort de l'ascèse, mais très certainement l'incapacité d'accomplissement et d'anéantissement.

Tout cela me semble intéressant dans la démarche, or l'on sent bien aussi toute l'influence du schopenhauerisme (du monisme volontariste, puisque tu l'as mis dans ton profil) dans la critique. C'est super, encore qu'alors ça me semble manquer de souplesse, et peut-être de clarifications çà et là mais passe - nous restons un forum.

Par contre, ce qui "me fait mouche" quand je lis ces extraits - d'un livre de Cioran que je n'ai pas lu - c'est la notion de temps, évidemment. Il s'agit donc d'une oeuvre intitulée la Chute dans le temps, mais c'est drôle alors comme il y a des parasites notionnels :
Tant que nous demeurons à l'intérieur du temps, nous avons des semblables, avec lesquels nous entendons rivaliser; dès que nous cessons d'y être, tout ce qu'ils font et tout ce qu'ils peuvent penser de nous, ne nous importe plus guère, parce que nous sommes si détachés d'eux et de nous-mêmes que produire une œuvre ou y songer seulement nous semble oiseux ou saugrenu.
Or, l'oeuvre s'intitule la Chute dans le temps (faut-il le répéter), mais d'emblée il s'agit comme d'y être "à la hauteur" (il fallait le répéter), encore que je puisse sur-interpréter dans l'immédiat, de ce qu'être ou non dans le temps pourrait comme être ou non à côté de la plaque - ou plutôt sur la plaque, en l'occurrence, et plaque sociale (en société, quoi, dans le monde). Sauf que ...
L'insensibilité à son propre destin est le fait de celui qui est déchu du temps, et qui, à mesure que cette déchéance s'accuse, devient incapable de se manifester ou de vouloir simplement laisser des traces.
... sauf que l'on peut déchoir du temps, signe d'une verticalité donc, par insensibilité à son propre destin là. Pire encore ! ...
Et c'est par un détour grandiose qu'il [le surhomme] serait amené alors à tomber du temps pour entrer dans l'éternité d'en bas, terme inéluctable où peu importe, en fin de compte, qu'il arrive par dépérissement ou par désastre.
... pire encore ! il y a l'éternité d'en bas, terme inéluctable, qui appert soudain (je ne me fonde que sur tes extraits) telle un sous-sol, rapport au sol de la déchéance du temps, et où le temps donc semble hors-sol, tandis qu'il fallait bien "être au ciel", pour pouvoir y choir ! ce qui était donc le titre de l'oeuvre, CQFD (la Chute dans le temps).
Du moins est-ce la topologie hiérarchique que je me fais du cioranisme dont témoignent les citations.

Mais je reviens au premier extrait :
Le temps, il faut bien en convenir, constitue notre élément vital; quand nous en sommes dépossédés, nous nous trouvons sans appui, en pleine irréalité ou en plein enfer.
Le temps est comme un espace, un air, une aire, et non seulement une ère, en dehors de quoi, point de salut ! Cela grésille avec la topologie précédente, qui fait état 1. d'une chute dans le temps (depuis quelque ciel ?), 2. du temps, 3. d'une déchéance du temps et 4. d'une éternité d'en bas. Cela dit, il faut supposer alors que les points 3 et 4 (la déchéance du temps et l'éternité d'en bas), sont moins des sol et sous-sol comme je disais, que des lieux (on peut certes "s'y trouver") sans appui, en pleine irréalité ou en plein enfer : mon imagerie s'accorde mal avec cela ... quand pourtant nous avons bien la hiérarchie topologique, donc des repérages, voire des ancrages ! Oui : des ancrages. Car, en effet, pour disserter ainsi sur la volonté ou autre (tous les éléments que tu creusas, Kalos), il fallait bien que Cioran ait un cadre métaphysique. Ce qui dit donc ...

... ce qui dit donc que, peu importe l'imagerie, la topologie hiérarchique demeure, et que le commun des mortels se tient dans le temps, de même que les chrétiens disent dans le siècle : le commun des mortels est séculier. Cioran, lui, témoignerait dans son genre, d'une vie régulière (les moines menaient une vie régulière, par opposition à la vie séculière ... ) de ce qu'il peut précisément témoigner de l'ensemble de l'échelle "céleste" ou "angélique", depuis "la droite de Dieu" jusqu'à "la gauche de Satan" ! *Lol* - posture prophétique ? ... Oui, dans la mesure où il annonce la déréliction des choses par ailleurs (de l'Inconvénient d'être né, Traité de décomposition, Syllogismes de l'amertume, et là tout de même la Chute dans le temps). Mais non, de ce qu'il emploie un langage suffisamment alambiqué (topologique-hiérarchique) pour faire oeuvre apocalyptique. Or, l'apocalypse, en grec, est révélation. Il y a donc comme un apostolat post-johannique (apôtre Jean, qui aurait écrit le livre de l'Apocalypse, donc).
Mais me laisserais-je influencer par l'humeur "christique" de ton profil ? ...

Non certes mais, si elle aiguillonne, il ne fallait pas être un Père de l'Eglise pour comprendre que parler de Chute, c'était faire référence au péché originel, dans notre civilisation ...
Avoir perdu et l'éternité et le temps! L'ennui est la rumination de cette double perte. Autant dire l'état normal, le mode de sentir officiel d'une humanité éjectée enfin de l'histoire.
Notons aussitôt le enfin : Cioran aspire là à cette délivrance sans repère ! *Applause* ... Mais quelqu'un de chaud-doux-doux l'entendrait bien, qui n'aimerait pas subir rivalités & rivalités (déjà cité) :
Tant que nous demeurons à l'intérieur du temps, nous avons des semblables, avec lesquels nous entendons rivaliser
Des semblables, avec lesquels nous entendons rivaliser. Il n'y a pas la choix ! C'est comme ça ! Nous entendons rivaliser ! ... Or tout cela est de bon hegelianisme d'une part (la lutte pour la reconnaissance), mais aussi ultérieurement de bon murayisme (de Philippe Muray, inspiré de Hegel, et potentiel lecteur de Cioran, mais certainement lecteur de la Bible).

Rapidement sur F. Hegel, E. Cioran et Ph. Muray 1 [spoiler]:
Cela donne à penser quelqu'un comme moi, de ce que Hegel ramasse l'Histoire de la philosophie dans son oeuvre en philosophie spiritualiste de l'Histoire, aboutissant à la Fin de l'Histoire, après avoir raisonné philosophiquement sur la Trinité. De son côté, Muray (mort en 2006) dit enregistrer la Fin de l'Histoire, mais dans des termes inattendus par Hegel, qui ne sont pas l'apothéose étatique de l'Esprit absolu, mais l'humanité éjectée enfin de l'histoire d'après Cioran. Or, Muray, dans la terminologie de Hegel, disait que le travail du négatif était nécessaire (les rivalités, etc.), mais Cioran - de même que l'époque - veut les évincer. Et le plus weird dans tout cela, c'est que Cioran christianise ainsi que l'auteur de la lettre à Diognète - "Pour les chrétiens, toute terre étrangère est une patrie, et toute patrie une terre étrangère", - tandis que Muray christianise en reconvoquant l'Histoire nécessaire - la radicalité de la Chute, de notre condition de pécheurs post-originels par-devers le baptême chrétien qui sauve, qui nous coupe radicalement de l'idéal. Hélas, ce qui n'est justement pas coupé chez Cioran et n'a rien d'idéal (la déchéance du temps voire l'éternité d'en bas, sans repérage), est de l'ordre du coupé chez Muray. Qu'est-ce à dire ? ... Eh bien, une seule chose : que Muray se positionnerait dans le temps cioranien, et que Cioran hésiterait à s'y positionner devant le spectacle apocalyptique de la hiérarchie topologique ; un spectacle que Muray voit bien advenir béatement chez ses contemporains, qui le prennent pour un idéal sympa-gentil-mignon-kikoolol, tandis que c'est une déchéance du temps voire une éternité d'en bas ... encore que Cioran dusse plus aisément se sentir exclut du temps en en laissant la possibilité aux hommes, et que Muray se sente le seul restant à y vivre ! *Lol*

Je cite à présent, et pour la première fois, le deuxième extrait :
... il faut aller plus avant et reconnaître qu'il y a du mystère dans la déchéance. Le déchu n'a rien à voir avec le raté; il évoque plutôt l'idée de quelqu'un frappé surnaturellement, comme si une puissance maléfique se fût acharnée contre lui et eût pris possession de ses facultés. Le spectacle de la déchéance l'emporte sur celui de la mort : tous les êtres meurent; l'homme seul est appelé à déchoir. Il est en porte-à-faux par rapport à la vie (comme la vie l'est du reste par rapport à la matière). Plus il s'écarte d'elle, soit en s'élevant, soit en tombant, plus il approche de sa ruine. Qu'il arrive à se transfigurer ou à se défigurer, dans les deux cas il se fourvoie. Encore faut-il ajouter que ce fourvoiement, il ne pourrait l'éviter, sans escamoter son destin.
Une deuxième fois apparaît la notion de destin. L'usage est cohérent avec ce qui en a déjà été dit (déjà cité) :
L'insensibilité à son propre destin est le fait de celui qui est déchu du temps, et qui, à mesure que cette déchéance s'accuse, devient incapable de se manifester ou de vouloir simplement laisser des traces.
En effet, si j'évite le fourvoiement, j'escamote mon destin, pour finalement déchoir du temps (et non dans le temps, ainsi que l'indique le titre du livre, je tiens à re-souligner le parasitage notionnel).
Au reste, s'il fallait encore prouver la motion apocalyptique de type chrétien traversant la topologie hiérarchique cioranienne, nous avons là un statut mystique accordé au déchu, au-delà de la mort. Or, là où ça n'est plus du tout chrétien, c'est que le chrétien, dans la résurrection au-delà de la mort, est sauvé : pas le déchu cioranien.

Rapidement sur F. Hegel, E. Cioran et Ph. Muray 2 [spoiler]:
Dans la veine, Philippe Muray analyse allègrement "cette mort qui n'en finit plus, la proclamation d'éternité de la mort" depuis le déni du christianisme par les Occidentaux. Soit donc en réalité, que la résurrection, aussi surnaturelle soit-elle, terminait la mort. Ici au contraire, il s'agit de la prolonger si je puis dire ... ad vitam aeternam ! *Lol* et donc lui accorder un statut ontologique, quand le christianisme niait ce statut comme diabolique - le Christ détruisant la mort. Par où Muray "est plus chrétien que Cioran", et par où Cioran tombe sous le coup d'un symptôme de zombification des Hommes, diagnostiqué par Muray. Mais qui "est le plus chrétien des deux", du mystique Cioran ou du traditionnel Muray ? - dans la mesure où ils seraient bien chrétiens tous deux !

Sur Nietzsche et Cioran:
Le surhumain nietzschéen, ça n'est pas tel surhomme cioranien.

Notons alors ceci dans l'extrait :
... l'homme seul est appelé à déchoir. Il est en porte-à-faux par rapport à la vie (comme la vie l'est du reste par rapport à la matière). Plus il s'écarte d'elle, soit en s'élevant, soit en tombant, plus il approche de sa ruine.
la vie concorde avec le temps, et où je dois réajuster mon imagerie :
1. Le ciel (lieu originel) ;
2. Le sol (le temps, la vie, la société, le monde, les hommes) ;
3. Le sous-sol (la déchéance du temps, le déchu, Cioran ?) ;
4. L'enfer (l'éternité d'en bas, le surhomme et/ou le tentateur & expérimentateur de surhumanisation).

Bref : finalement, Cioran est juge amer, mais absolu ; Cioran est comme un dieu ? ou son ange ? ou son prophète ? ou son apôtre ? ... Indétermination caractéristique de la condition cioranienne - du moins, de la condition dont il témoigne dans ses écrits que je lui connais. Il y a de la sagesse tragique là-dedans, encore qu'elle soit dramatisée grandiosement dans ce why notionnel pourtant significatif (littéraire).

"WTH is goin' on ... "
avatar
Malcolm
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: « L'enfer, c'est ce présent qui ne bouge pas »

Message  Kal' le Ven 24 Mar 2017 - 0:06

Il s'avère que ton petit compendium de Cioran dépasse de par sa qualité mon propre premier, c'est un fait ; et je vais tenter de te répondre à la mesure, mais de manière hélas - beaucoup, en fait - plus courte et désordonnée. Qu'il y ait quelques passages abscons dans ma propre analyse tient surtout des difficultés au style inhérent à mon jeune âge - Jouvenceau n'est-ce pas ? - ; et après relectures, et certaines modifications, c'est toujours aussi vrai. En effet, ce que j'ai bien pu vouloir signifier avec le terme polysémique « expérience » je l'ignore moi-même ; cependant je me rattraperai, certes maladroitement, en précisant qu'il s'agit là, en accord avec son étymologie, de mise au monde, d'objectivation, de réalisation, etc., et je laisse au lecteur s'en faire sa propre idée.

Je schopenhauerise, c'est probable, mais, au premier abord, j'ai tout autant trouvé que Cioran lui-même volontarise (ce qui se remarque beaucoup dans le troisième extrait). Et je pense au contraire, lorsque Cioran évoque le surhomme, que c'est celui de Nietzsche qu'il critiqua de nombreuses fois. Conséquemment à la psychologie très compliquée de l'auteur, celui-ci se revendiqua agnostique, fidèle à son scepticisme, et de « chrétien manqué » à l'instar de Houellebecq – si tant est qu'on puisse faire le rapprochement. Cependant tu dis qu'il dramatise, alors qu'à mon sens il y a dans cette notion un quignon d’artificialité, et Cioran est vrai, il est authentique, et il n'exagère pas en cela qu'il témoigne vraiment de ce que la vie lui fait ressentir, et c'est ainsi que je le qualifie pour ma part de touchant. Quoique j'aimerais te répondre plus longuement, nous nous rejoignons sur tous les points essentiels. Du reste, Cioran est un Schopenhauer existentialiste, ou un Nietzsche qui s'en serait tenu au pessimisme classique, je ne sais pas.
avatar
Kal'
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: « L'enfer, c'est ce présent qui ne bouge pas »

Message  Malcolm le Ven 24 Mar 2017 - 8:19

Il s'avère que ton petit compendium de Cioran dépasse de par sa qualité mon propre premier, c'est un fait ; et je vais tenter de te répondre à la mesure, mais de manière hélas - beaucoup, en fait - plus courte et désordonnée. Qu'il y ait quelques passages abscons dans ma propre analyse tient surtout des difficultés au style inhérent à mon jeune âge - Jouvenceau n'est-ce pas ? - ; et après relectures, et certaines modifications, c'est toujours aussi vrai.
❤  *Merci*  8)
En effet, ce que j'ai bien pu vouloir signifier avec le terme polysémique « expérience » je l'ignore moi-même ; cependant je me rattraperai, certes maladroitement, en précisant qu'il s'agit là, en accord avec son étymologie, de mise au monde, d'objectivation, de réalisation, etc., et je laisse au lecteur s'en faire sa propre idée.
Excellente idée ! qui vraiment me renseigne, et surtout est une pierre d'angle de ton propos schopenhauerien-caractérisé !
Cependant tu dis qu'il dramatise, alors qu'à mon sens il y a dans cette notion un quignon d’artificialité, et Cioran est vrai, il est authentique, et il n'exagère pas en cela qu'il témoigne vraiment de ce que la vie lui fait ressentir, et c'est ainsi que je le qualifie pour ma part de touchant.
Cette dramatisation est à relier à la mauvaise foi sartrienne.
Si tu veux, elle reste "naturelle".
Quoique j'aimerais te répondre plus longuement, nous nous rejoignons sur tous les points essentiels. Du reste, Cioran est un Schopenhauer existentialiste, ou un Nietzsche qui s'en serait tenu au pessimisme classique, je ne sais pas.
"Je plussoie, comme disent les jeunes", comme dit Lupus Maior.
avatar
Malcolm
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: « L'enfer, c'est ce présent qui ne bouge pas »

Message  Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum