Leopardi et le perspectivisme

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Leopardi et le perspectivisme

Message  Prince' le Jeu 23 Mar 2017 - 11:34

Source : http://www.liberte-philosophie-forum.com/t1868-ochlocratie-contemporaine#35838

Me vient à l’esprit l’une des réflexions de Leopardi dans son Zilbadone.
Leopardi a écrit:Dans les républiques, le pourquoi des événements était à peu près clair : on publiait les discours qui avaient poussé le peuple ou le conseil à prendre telle décision, les ambassades se faisaient au grand jour, etc. La multitude ayant part à tout, les paroles et les actes n’échappaient à personne et, comme il y avait un grand nombre d’hommes également puissants, chacun s’employait à découvrir les motifs et les visées de l’autre et, dès lors, tout se divulguait. Voyez par exemple la correspondance de Cicéron : elle contient presque toute l’histoire de son époque. Mais aujourd’hui que le pouvoir est concentré dans quelques mains, on assiste aux événements, mais on en ignore les raisons, et le monde ressemble à ces machines actionnées par quelque mécanisme secret ou a ces statues qu’anime un comparse dissimulé dans leurs flancs. Le monde humain est devenu semblable au monde naturel : il faut étudier les événements comme on étudie les phénomènes et en découvrir les forces motrices en tâtonnant, comme le font les physiciens. D’où l’on peut mesurer combien a décru l’utilité de l’Histoire.  
Il n’y a rien à ajouter – hormis la tendance au complotisme, qu’il est à un cheveux de voir venir.  
Leopardi nous propose une longue glose sur ce qu’est la République : un mode de gouvernement définit par la transparence – notez qu’il ne parle jamais de vote du Peuple – et l’équilibre des forces (un grand nombre d’hommes également puissants).
Avec Péguy nous avons la résultante de ce que décrie Leopardi ; l’absence de connaissance conduisant à l’indignation*. Non, non, je ne me lancerai pas sur le génie romain (l’illusion de la participation populaire), ni sur l’erreur fondamentale du libéralisme classique (je suis fluctuant sur ce point ; disons qu’ils s’inquiètent trop peu de l’égoïsme).
Ce à quoi Mal' a répondu : 
Mal' a écrit:Je ne sais pas si ça a un lien, mais c'est Nietzsche qui dit que les illusions sont nécessaires pour vivre ; que sans la musique, et l'art en général, la vie serait insupportable (or chez lui l'art a une portée pan-anthropologique). Soit donc l'in-lusio, le fait d'être dans un jeu (héraclitéen), le fait d'être de la partie.
C'est très juste, au profit de quelque obscure science humaine. Or, si cela n'est pas non complotiste (...). Seulement voilà, ces principes ne font pas exactement tout non plus ; ils ne font pas disparaître "le travail du négatif" (Philippe Muray), ou bien ils ne le font qu'en apparence. Or, un tel "travail du négatif", Nietzsche en fut un à lui tout seul :positivement irrécupérable !dans quelque sens qu'on le prenne (bien déjoué, monsieur Niezsche) à moins que l'humanité finisse par s'en tenir à une version fallacieuse : l'anarcho-nietzschéisme (Netchaïev ou consorts), le nietzschéo-nazisme (E. Förster-Nietzsche), le nietzschéisme de gauche (Onfray), le nietzschéisme culturel (Wotling), le nietzschéisme du développement personnel et social durable (Astor), etc. mais on voit bien que cette fourchette plaide pour ladite positive irrécupérabilité de ce "travail du négatif" incarné.

Leopardi a écrit:7 oct. 1821. a écrit:On peut dire que l’effet de la philosophie n’est pas de détruire les illusions (on ne saurait venir à bout de la nature), mais de les transformer de générales en personnelles. Chacun se fait des illusions à son propre usage, chacun considéré que telles espérances, etc. sont vaines de façon générale, mais continue d’espérer une exception favorable pour lui-même ou pour l’affaire qui l’occupe. Chacun a beau se réserver les illusions pour lui seul, elles n’en demeurent pas moins générales, communes et semblables pour tous. Au lieu de croire à la beauté et à l’excellence des réalités humaines, on croit et on espère être soi-même investi de ces qualités-là, et qu’en est investi également tout ce qui nous touche d’une façon ou d’une autre ‘ainsi croira-t-on à la bonté de son entourage, etc.). Il revient à peu près au même de placer son espoir ou sa foi dans un objet tenu pour ordinaire que dans le même objet considéré comme extraordinaire et comme faisant exception à la règle. C’est là un phénomène affectant fatalement les jeunes gens les plus avertis.
Il est vrai que la destruction des illusions générales retentit toujours sur les illusions personnelles. Celles-ci ne périront jamais complètement, sans quoi l’homme disparaîtrait à son tour. Néanmoins elles s’affaiblissent, s’endorment, etc. lorsqu’elles ne s’appuient plus sur une heureuse et générale conviction de principe qui aille jusqu’à s’opposer et à résister aux enseignements de la réalité et de l’expérience. Sitôt cette conviction ruinée, l’individu adulte sacrifie bientôt à l’expérience une bonne part de ses illusions personnelles ainsi que la vigueur et la constance des autres, qui ne représentent déjà plus une opinion, mais une espèce d’espoir désespéré. Cet effet se généralisant peu a peu, la philosophie se retrouve alors dans l’heureuse situation d’avoir anéanti autant qu’elle le pouvait jusqu’aux illusions personnelles, et d’avoir réduit et enfermé l’existence humaine dans les limites les plus étroites possibles, hors desquelles la vie et le genre humain, privés de leur atmosphère naturelle et de tout élément vital, ne peuvent absolument pas se perpétuer ; Sans amour de soi, la vie ne peut se maintenir chez aucun être et, de même, l’amour de soi ne peut subsister sans un minimum d’illusion individuelle. La vie et l’absence d’illusions, et donc d’espérance, sont en somme rigoureusement contradictoires.
Mal' a écrit:Ça pourrait être nietzschéen, et ça l'est transversalement ou asymétriquement (de même qu'Ortega y Gasset dans la révolte des masses), si ça ne croyait pas autant à une réalité en soi. C'est-à-dire que la dynamique leopardienne-là (à juger sur ce seul extrait), ne vit pas spécialement d'un perspectivisme (encore qu'elle se pose comme perspective globale), mais vit donc d'un genre d'empirisme. Nietzsche est "déjà" dans un proto-pragmatisme, ce qui n'est plus la même chose.



mais vit donc d'un genre d'empirisme
Je pense le contraire, pour peu qu’on s’entende sur ce qu’est le perspectivisme.
Perspectivisme : la position sociale étant le facteur prépondérant dans la perception de la réalité par le sujet. Auquel cas, c’est proche d'un empirisme de bon aloi.
Nietzsche définit la chose ainsi : « Fait que toute connaissance est (...) relative aux besoins, et spécialement aux besoins vitaux de l'être qui connaît ».
Là encore, je pense que Leopardi y correspond. Musset à ce vers splendide :
O toi qu’appelle encor ta patrie abaissée,
Dans ta tombe précoce à peine refroidi,
Sombre amant de la Mort, pauvre Leopardi,
Si, pour faire une phrase un peu mieux cadencée,
Il t’eût jamais fallu toucher à ta pensée,
Qu’aurait-il répondu, ton cœur simple et hardi ?
Leopardi est un napolitain, qui ne connaît que la soumission à une puissance étrangère ; lui connaît l’Histoire de Rome (et donc d’un idéal d’Italie souveraine), qui a lu Machiavel (idem). Sur l’écriture, pour le dire trivialement, c’est un besoin vital. Lorsqu’il rencontre son premier amour, il écrit fiévreusement, en décortiquant ses sentiments.
Mais, est-on bien dans le perspectivisme tel que tu l’entends ?
Edit : On peut s'interroger sur la forme (un ton confidentiel). Leopardi ne se parle qu'à lui-même, dans le fond.

Pour me dédire, plusieurs extraits choisis.
Je me suis longtemps refusé à tenir pour vrai ce que je vais dire, car compte tenu de la singularité de ma nature et du fait que l’on tend toujours à juger les autres d’après soi-même, je n’ai jamais été porté à haïr les hommes, mais au contraire à les aimer*. C’est l’expérience qui, non sans résistance de ma part, a fini par me convaincre (…). J’affirme que le monde n’est que l’association des coquins contre les gens de bien, des plus vils contre les plus nobles.
La suite explique en quoi on craint davantage le coquin (qui ne respecte pas les règles, notamment celles de l’honneur), que le noble, dont on sait qu’il fera ce qu’il a promit.

Quelle tristesse pour les éducateurs et surtout pour les parents, s’ils songeaient que leurs enfants, malgré les meilleurs dispositions naturelles (…), se pervertiront à coup sûr dès qu’il mettront pied dans le monde.
Là, on sent bien que le propos est viscéral, Leopardi craint le monde, dans lequel il ne trouve pas sa place. C’est un enfant prodigieux (de mémoire, il publie à 16 ans un article de philologie). Il ne fait que justifier de son propre retrait du monde.

Sur l’illusion, un passage retrouvé par hasard.
Dans les grandes actions, qui le plus souvent ne peuvent procéder que d’illusion, il ne suffit pas d’être abusé par son imagination, comme il arrive au philosophe ou comme on le voit pour les illusions de notre époque, si avare en hauts faits ; il faut au contraire, à l’image des Anciens, se laisser abuser par la raison. Je prendrai pour exemple ce qui se produit aujourd’hui en Allemagne : lorsqu’un homme sacrifie sa vie pour la liberté (comme Sand, le meurtrier de Botzebue), cela n’est pas, malgré les apparences, le fruit de l’antique illusion de la liberté, du patriotisme et de l’héroïsme, mais des imbécillités mystiques dont les étudiants allemands se sont rempli la tête et qui offusquent leur raison. Il n’est qu’à lire leurs lettres parues sur le moment dans les journaux pour voir quelles idées absurdes et ridicules leur font prendre l’amour de la liberté pour une nouvelle religion, pleine de nouveaux mystères.

Edit : Je laisse a chacun le temps de prendre connaissance des textes. J'y reviendrai. J'ai déjà passé trop de temps ici.
Edit 2 : Les citations de Leopardi sont toutes du Zilbadone, naturellement. Ce sont de vieilles notes, je n'ai pas toujours relevé la date - ah la jeunesse.
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Re: Leopardi et le perspectivisme

Message  Malcolm le Sam 25 Mar 2017 - 19:08

Perspectivisme : la position sociale étant le facteur prépondérant dans la perception de la réalité par le sujet. [...]
Nietzsche définit la chose ainsi : « Fait que toute connaissance est (...) relative aux besoins, et spécialement aux besoins vitaux de l'être qui connaît ».
Il y a d'évidentes accointances, sinon que Nietzsche va bien plus loin, inspiré par Leopardi et pas que Leopardi. En fait, Nietzsche serait l'enfant GPA du couple Giacomo Leopardi-Ralph W. Emerson, qui aurait rencontré Schopenhauer comme le personnage de Rastignac rencontre celui de Vautrin, dans le Père Goriot de Balzac.
C'est-à-dire que le perspectivisme nietzschéen, et comme le signale la citation (tirée de ... ? tu m'intéresses), prend racine au corps, selon ce zarathoustrisme : https://fr.wikisource.org/wiki/Ainsi_parlait_Zarathoustra/Premi%C3%A8re_partie/Des_contempteurs_du_corps - Où donc, comme tu dis dans le passage coupé [...] à l'instant :
Auquel cas, c’est proche d'un empirisme de bon aloi.
Et voilà toute la nuance, rapport au lien donné : il appert soudain que ce soit non seulement une sociopolitique qui oriente notre perspective (encore que cela joue superficiellement au niveau du Moi nietzschéen), mais que c'est encore une "éthosémie" qui l'oriente tréfondamentalement incarnée (au niveau du Soi nietzschéen). Ça n'est pas sujet à fluctuation. Je ne sais plus où, Nietzsche parle d'un bloc de granit au fond.
Si l'on veut, Leopardi est au conscient ce que Nietzsche est au subconscient.
Ou bien : Leopardi procède encore d'un réalisme (serait-il politique), tandis que Nietzsche procède d'un existentialisme (serait-il larvaire). Cet existentialisme renvoie dans mon évocation, au Dasein heideggerien comme au pour-soi sartrien, dans ses diversions phénoménologiques. Où Nietzsche donc, moins phénoménologue que pragmaticien, tient qu'il n'y a de vérité que circonstancielle, comme illusion effectuale.
Un peu certes, comme Leopardi dit :
Dans les grandes actions, qui le plus souvent ne peuvent procéder que d’illusion, il ne suffit pas d’être abusé par son imagination, comme il arrive au philosophe ou comme on le voit pour les illusions de notre époque, si avare en hauts faits ; il faut au contraire, à l’image des Anciens, se laisser abuser par la raison. Je prendrai pour exemple ce qui se produit aujourd’hui en Allemagne : lorsqu’un homme sacrifie sa vie pour la liberté (comme Sand, le meurtrier de Botzebue), cela n’est pas, malgré les apparences, le fruit de l’antique illusion de la liberté, du patriotisme et de l’héroïsme, mais des imbécillités mystiques dont les étudiants allemands se sont rempli la tête et qui offusquent leur raison. Il n’est qu’à lire leurs lettres parues sur le moment dans les journaux pour voir quelles idées absurdes et ridicules leur font prendre l’amour de la liberté pour une nouvelle religion, pleine de nouveaux mystères.
... un peu donc, comme Leopardi dit cela, sinon que Leopardi s'adonne à un comparatisme historique sur la base de motions humaines pour ainsi dire "spontanées", tandis que Nietzsche y trouverait une généalogie poreuse & pâteuse, d'une sympathie limbique (psychophysiologique), avec - au hasard :roll: - le christianisme comme complexion idoine, dont le germe produirait différents symptômes.
En fait, il y a sociobiologie nietzschéenne, rapport à une seule dynamique des groupes leopardienne. Ce qui ne donne pas plus raison à l'un qu'à l'autre, et surtout ce qui n'empêche ni l'un ni l'autre d'adhérer au propos de l'autre et l'un. En effet, quand Leopardi dit :
Il n’est qu’à lire leurs lettres parues sur le moment dans les journaux pour voir quelles idées absurdes et ridicules leur font prendre l’amour de la liberté pour une nouvelle religion, pleine de nouveaux mystères.
... il devine l'accointance qui occasionnera la généalogie nietzschéenne.

Néanmoins, Nietzsche est plus organiciste, si l'on veut. Non ? (Car je ne parle que sur la base des extraits dits, avec ton commentaire.)
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