Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

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Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

Message  Malcolm le Lun 3 Avr 2017 - 14:22

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MON IDÉE DE LA LIBERTÉ. — La valeur d’une chose réside parfois non dans ce qu’on gagne en l’obtenant, mais dans ce qu’on paye pour l’acquérir, — dans ce qu’elle coûte. Je cite un exemple. Les institutions libérales cessent d’être libérales aussitôt qu’elles sont acquises : il n’y a, dans la suite, rien de plus foncièrement nuisible à la liberté que les institutions libérales. On sait bien à quoi elles aboutissent : elles minent sourdement la volonté de puissance, elles sont le nivellement de la montagne et de la vallée érigé en morale, elles rendent petit, lâche et avide de plaisirs, — le triomphe des bêtes de troupeau les accompagne chaque fois. Libéralisme : autrement dit abêtissement par troupeaux... Les mêmes institutions, tant qu’il faut combattre pour elles, ont de tout autres conséquences ; elles favorisent alors, d’une façon puissante, le développement de la liberté. En y regardant de plus près on voit que c’est la guerre qui produit ces effets, la guerre pour les instincts libéraux, qui, en tant que guerre, laisse subsister les instincts antilibéraux. Et la guerre élève à la liberté. Car, qu’est-ce que la liberté ? C’est avoir la volonté de répondre de soi. C’est maintenir les distances qui nous séparent. C’est être indifférent aux chagrins, aux duretés, aux privations, à la vie même. C’est être prêt à sacrifier les hommes à sa cause, sans faire exception de soi-même. Liberté signifie que les instincts virils, les instincts joyeux de guerre et de victoire, prédominent sur tous les autres instincts, par exemple sur ceux du « bonheur ». L’homme devenu libre, combien plus encore l’esprit devenu libre, foule aux pieds cette sorte de bien-être méprisable dont rêvent les épiciers, les chrétiens, les vaches, les femmes, les Anglais et d’autres démocrates. L’homme libre est guerrier. — À quoi se mesure la liberté chez les individus comme chez les peuples ? À la résistance qu’il faut surmonter, à la peine qu’il en coûte pour arriver en haut. Le type le plus élevé de l’homme libre doit être cherché là, où constamment la plus forte résistance doit être vaincue : à cinq pas de la tyrannie, au seuil même du danger de la servitude. Cela est vrai physiologiquement si l’on entend par « tyrannie » des instincts terribles et impitoyables qui provoquent contre eux le maximum d’autorité et de discipline — le plus beau type en est Jules César ; — cela est vrai aussi politiquement, il n’y a qu’à parcourir l’histoire. Les peuples qui ont eu quelque valeur, qui ont gagné quelque valeur, ne l’ont jamais gagnée avec des institutions libérales : le grand péril fit d’eux quelque chose qui mérite le respect, ce péril qui seul nous apprend à connaître nos ressources, nos vertus, nos moyens de défense, notre esprit, — qui nous contraint à être forts... Premier principe : il faut avoir besoin d’être fort : autrement on ne le devient jamais. — Ces grandes écoles, véritables serres chaudes pour les hommes forts, pour la plus forte espèce d’hommes qu’il y ait jamais eue, les sociétés aristocratiques à la façon de Rome et de Venise, comprirent la liberté exactement dans le sens où j’entends ce mot : comme quelque chose qu’à la fois on a et on n’a pas, que l’on veut, que l’on conquiert...
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Re: Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

Message  Kal' le Lun 3 Avr 2017 - 21:40

Admirable.
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Re: Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

Message  Duralex le Lun 3 Avr 2017 - 22:01

« Cette sorte de bien-être méprisable dont rêvent les épiciers, les chrétiens, les vaches, les femmes, les Anglais et d’autres démocrates. » *Applause*  

Trop fort. *Héhéhey* *Héhéhey*

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Re: Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

Message  Malcolm le Lun 3 Avr 2017 - 22:34

Duralex a écrit:Trop fort. *Héhéhey* *Héhéhey*
On peut voir Nietzsche sous cet angle, oui, même si ça risque de le diluer dans la masse contemporaine des "trucs de guedins" ;)
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Re: Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

Message  Princeps le Lun 3 Avr 2017 - 22:38

Ce texte est au nombre de ceux qu'on relit, silencieusement, sans oser le critiquer, conscient qu'on ne ferait que l'abâtardire. Il y a à redire, mais peu importe.
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Re: Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

Message  Malcolm le Lun 3 Avr 2017 - 22:41

Mais peu importe. D'ailleurs, le premier, Nietzsche dirait que les mots valent "ce qu'on veut bien" qu'ils vaillent, etc.
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Re: Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

Message  Duralex le Mar 4 Avr 2017 - 0:28

Mal' a écrit:
Duralex a écrit:Trop fort. *Héhéhey* *Héhéhey*
On peut voir Nietzsche sous cet angle, oui, même si ça risque de le diluer dans la masse contemporaine des "trucs de guedins" ;)

Oui, je ne le prend pas que comme ça. C'était juste histoire d'évacuer ma pulsion "Lol" ici plutôt que demain matin au café du coin *Héhéhey*

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Re: Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

Message  Avis' le Mar 4 Avr 2017 - 8:50

Pour se faire l'avocat du diable, on objectera que la liberté est multiforme et pluri-sémantique. Il existe aussi des libertés dites de confort - telle la liberté d'avortement que quelqu'un aura le bon goût d'évoquer dans un nouveau topic sans doute).
On imagine alors le ridicule du héros viril et valeureux se jetant dans une croisade pour une nouvelle liberté de confort. "A vaincre sans péril etc..."
Il deviendrait alors le héros de ces petits êtres paraît-il méprisables qui se prélassent et s'amollissent dans un confort vulgaire. En somme, un héros du vulgaire.
Et n'oublions pas que c'est souvent le vulgaire qui entretient le confort de l'héroïque combattant du rien du tout.
Et notre temps en est farci, de ces héros et héroïnes, jusqu'à écoeurement. (Je ne sais pas la technique pour e dans l'o, comme on dit).

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Re: Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

Message  Malcolm le Mar 4 Avr 2017 - 10:50

Tu as parfaitement raison de le souligner Avis', et Nietzsche en est très conscient, qui valorise le vécu, la vie, sur tous les beaux discours. Mais, à un moment donné, il faut bien parler. Ce qui est à mettre en relation avec l'autorité, telle que nous l'avons débattue, aussi. A un moment donné, voire assez vite, dans le déroulé expérienciel, on peut assez bien deviner - si seulement on a le nez pour - à qui l'on a affaire. Et, sur une durée suffisamment longue, même le plus nébuleux & lointain des chefs, se laisse sentir, à force d'enregistrer ses effets secondaires. Par exemple aujourd'hui, les chefs sont actionnariaux, c'est l'évidence-même, leurs effets secondaires parlent d'eux tous les jours, notamment dans ce que je nommerai la robotisation des Hommes (voir étym. de robot) des Hommes manifestement publics, mais aussi communs, soumis à leurs velléités technico-commerciales, aussi grandioses soient-elles (telles que mettre le pied sur Mars, ou rendre immortel), car on devine assez vite que ce qui est recherché, c'est la perpétuation du mode actionnarial de gestion sociale. Ceux-là démontrent assez bien, qu'ils sont libres de nous conquérir, encore qu'ils soient astreints au lucre, et qu'ils ne veulent pas se sacrifier une seconde, en quoi donc ils ne sont pas libres comme Nietzsche parle de liberté. De même : la personne encensée sur la base de rien dont tu parles, elle n'en donne que les signes extérieurs. Sur une durée suffisamment longue, tout cela s'effondre. Mon souci précisément, c'est qu'à l'ère des masses, cette durée est assez longue et la paramétrique sociale suffisamment anticipatrice, pour que les effondrements aient toujours-déjà été assez bien remplacés par de nouvelles esbroufes, etc. En cause évidemment, les producteurs de "journalisme" - bref : l'actionnariat contemporain, véritable caste par temps ochlocratiques.

Au reste, rapport à la remarque de Lupus Maior, je pense encore que Nietzsche n'attendait pas d'être lu autrement (lu et relu, silencieusement, dans la rumination philologique). Et c'est drôle alors, comme son emploi du mot libéralisme là, ne fait pas si certainement référence au libéralisme classique - ou du moins antique, s'il exista bien comme le supputerait Léo Strauss que nous lirons bientôt tous les deux, dans le Libéralisme antique et moderne aux collections U, "introuvable" aujourd'hui, - mais assurément à l'homme-masse, etc. ! avec peut-être effectivement du libéralisme moderne dedans. Nous verrons bien, après lecture de Strauss.
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Re: Nietzsche, le Crépuscule des idoles, §38, 1888, trad. Henri Albert

Message  Princeps le Mar 4 Avr 2017 - 11:10

Spoiler:
Au reste, rapport à la remarque de Lupus Maior, je pense encore que Nietzsche n'attendait pas d'être lu autrement (lu et relu, silencieusement, dans la rumination philologique). Et c'est drôle alors, comme son emploi du mot libéralisme là, ne fait pas si certainement référence au libéralisme classique - ou du moins antique, s'il exista bien comme le supputerait Léo Strauss que nous lirons bientôt tous les deux, dans le Libéralisme antique et moderne aux collections U, "introuvable" aujourd'hui, - mais assurément à l'homme-masse, etc. ! avec peut-être effectivement du libéralisme moderne dedans. Nous verrons bien, après lecture de Strauss.
*Merci* Naturellement. C'est bien à ce genre de chose que je pensais en soutenant qu'il y a a redire dans ce texte.
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