Le littéraire et le scientifique philosophes

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Re: Le littéraire et le scientifique philosophes

Message  Kal' le Sam 15 Avr 2017 - 21:55

Le premier genre ne confronte pas les sciences.

Kal'
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Re: Le littéraire et le scientifique philosophes

Message  Crosswind le Sam 15 Avr 2017 - 22:01

Kalos a écrit:Le premier genre ne confronte pas les sciences.

Le premier genre les confronte entre elles en vue d'extraire le Vrai (ce qui, typiquement, est du ressort de la philosophie des sciences). Le second genre confronte au sens premier certains de ses résultats à des courants de pensée afin d'en tirer argument.

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Re: Le littéraire et le scientifique philosophes

Message  Kal' le Sam 15 Avr 2017 - 23:05

Non, non : la première part des sciences, des découvertes de la science. La seconde utilise ces résultats-là ultérieurement.
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Kal'
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Re: Le littéraire et le scientifique philosophes

Message  Avis' le Dim 16 Avr 2017 - 9:27

Et ceci sans parler de Thomas Kuhn... ! 
J'ai lu un bouquin à toute vitesse dans lequel il parlait de "changement de paradigme", où il comparait la compréhension des scientifiques à l'observation d'un canard-lapin. Eh bé barbadieu me suis-je dit, en voilà un qui n'y va pas avec le dos de la main morte ! 
Après ce que je lis ici, je comprends mieux sa façon d'expliquer la chose...

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Re: Le littéraire et le scientifique philosophes

Message  AntiSubjectiviste le Mar 18 Avr 2017 - 17:21

(Suite du développement entamé dans le premier message.)

Voici le second aspect qui caractérise l'esprit scientifique.

2. La quête de la vérité

De ses vertus

On dit fréquemment que la philosophie est une quête de la vérité. Or, la science est par essence une telle quête. Bien qu'elle ait connu des prémices durant l'Antiquité, c'est au 17e siècle, avec Isaac Newton, que la science acquiert véritablement son identité, celle qui définit aujourd'hui l'esprit scientifique. Dans ses Principia Mathematica, il présente une caractérisation de la démarche scientifique qui est encore d'actualité aujourd'hui :

  • La réalité étudiée est la réalité observable et mesurable. Elle est homogène dans l'espace et dans le temps : les mêmes effets, où et quand qu'ils se produisent, admettent les mêmes causes.
  • Une hypothèse explicative ne peut être introduite que si elle est nécessaire à l'explication. (Pensons au rasoir d'Ockham.)
  • La démarche scientifique est expérimentale : c'est l'expérience observable qui juge de la qualité d'une explication.
  • La démarche scientifique consiste, dans un premier temps, à rendre compte des phénomènes observés et, dans un second temps, à prédire de nouveaux phénomènes à partir des théories élaborées.
Dis-moi comment tu cherches, et je te dirai ce que tu cherches. La vérité scientifique n'a de sens que si l'on précise sa méthode de recherche. Compte tenu de sa méthode, la vérité scientifique est donc une vérité-correspondance : une théorie est vraie si elle est une représentation épistémique de la réalité qui lui est fidèle au sens où il y a une corrélation entre ses prédictions théoriques et les observations empiriques.

Si la philosophie est également une quête de la vérité, alors l'esprit scientifique qui s'initie à la philosophie démarre avec l'avantage de ne jamais oublier cet objectif primordial. Face à une théorie philosophique, il questionnera la nécessité de toute nouvelle hypothèse et tentera constamment de confronter la théorie à la réalité perçue. Les pensées des différents auteurs peuvent séduire par de nombreuses qualités extrêmement variées, de la beauté de leur plume à la cohérence systémique de leurs idées. Mais rien de tout cela ne vaudrait si la pensée s'avérait fausse, et peu importe que l'auteur s'appelle Kant ou Schopenhauer. N'oubliant jamais cela, l'esprit scientifique est donc fondamentalement doté d'un esprit critique redoutable, une qualité incontestée chez les philosophes.

Remarquons que cet esprit critique ne s'oppose pas à la patience, cette autre qualité importante chez l'apprenti. En effet, la science elle-même requiert une grande dose de patience et de persévérance pour acquérir ses concepts et parvenir à la compréhension des théories. L'esprit scientifique qui s'initie à la philosophie est donc patiemment critique : il ne contestera pas hâtivement chaque nouvelle phrase qu'il lit et attendra qu'une théorie philosophique gagne en substance avant de l'évaluer.

De ses défauts

Si la philosophie est également, en apparence, une quête de vérité, elle se distingue toutefois fondamentalement de l'entreprise scientifique. En effet, la nature même de la vérité visée en philosophie est à élucider. Elle ne peut pas être la simple vérité-correspondance de la science car la méthode philosophique n'est pas, de fait, la méthode scientifique (autrement, elle se confondrait avec la science). Est-elle une vérité-correspondance ? Avec quelle réalité ? Ou est-elle une vérité-cohérence ? Ou vérité-dévoilement ? Quelle est la vérité à propos de la vérité ?

On voit donc que la question "Qu'est-ce que la vérité philosophique ?" est déjà une question philosophique. Autrement dit, le philosophique est antérieur à tout concept particulier de vérité. La vérité philosophique est donc fondamentalement indéfinie, elle ne pointe vers aucune direction spécifique. Plutôt, elle est la lumière à laquelle le philosophe aspire lorsqu'il est mû par l'étonnement face à l'existence. Le monde est fondamentalement énigmatique et obscur, et le but de la philosophie est d'abord de trouver des façons de l'éclairer afin de nous permettre de nous y mouvoir conceptuellement. La tâche, scientifique ou pas, de le décrire correctement ne vient qu'après.

La philosophie oeuvre donc à un niveau antérieur à celui de la science. Ses théories diffèrent profondément des théories scientifiques : elles ne sont pas expérimentalement testables et ne prédisent pas des phénomènes nouveaux. La puissance d'une théorie philosophique ne peut jamais être établie objectivement et l'esprit scientifique frustré par l'inefficacité de sa propre méthode dans le domaine étranger de la philosophie peut n'y trouver aucun intérêt. Ainsi, le plus grand danger qui menace l'esprit scientifique qui s'essaie à la philosophie est celui de sombrer dans le scientisme, c'est-à-dire la conviction que seul le discours scientifique est sensé.

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Re: Le littéraire et le scientifique philosophes

Message  Avis' le Mar 18 Avr 2017 - 17:47

La vérité philosophique est donc fondamentalement indéfinie, elle ne pointe vers aucune direction spécifique. Plutôt, elle est la lumière à laquelle le philosophe aspire lorsqu'il est mû par l'étonnement face à l'existence. Le monde est fondamentalement énigmatique et obscur, et le but de la philosophie est d'abord de trouver des façons de l'éclairer afin de nous permettre de nous y mouvoir conceptuellement.

C'est, en mieux dit, ce que je pressentais. (Mais de le dire bien est aussi un éclairage).
Et donc il découle que, si le scientifique peut se montrer absolument catégorique et démontrer, le philosophe ne le peut pas, il ne peut que montrer, ce qui demande évidemment un grand talent de plume. Montrer un chemin est ce que j'associe intensément à une "intuition pure". Il n'est pas question d'aller au-delà. Et l'étonnement surgit lorsque cette intuition philosophique si elle n'est pas immédiate, se trouve densément corroborée par la science. On pense évidemment à l'intuition impensable donc incroyable sur la nature de la matière de mon cher Démocrite, et d'autres.

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Re: Le littéraire et le scientifique philosophes

Message  AntiSubjectiviste le Dim 28 Mai 2017 - 11:40

(Suite du développement entamé dans le premier message.)

Voici le troisième aspect qui caractérise l'esprit scientifique.

3. Le souci de la preuve

De ses vertus

La preuve, l'obsession de l'esprit scientifique ! Malgré les nombreuses nuances à apporter à la notion de preuve en sciences — comme le fait qu'une preuve qui établit avec certitude une proposition n'existe pas — cet idéal reste ce qui définit la méthode scientifique. Dans les sciences empiriques, une preuve est généralement conçue comme un fait empirique qui vient corroborer une théorie, c'est-à-dire qui confirme l'une de ses prédictions. Aucune théorie scientifique n'a de valeur si elle reste indéfiniment déconnectée de l'expérience; c'est ainsi que l'on rejette, avec Popper, les théories dites irréfutables.

En évoquant les sciences empiriques, on pense souvent à leur quête de preuves mais l'on oublie qu'elles ont un autre outil d'évaluation : la réfutation. La réfutation d'une théorie se produit lorsqu'un fait empirique vient infirmer une de ses prédictions théoriques. En réalité, la réfutation est logiquement beaucoup plus puissante que la corroboration : l'impact négatif d'un seul contre-exemple empirique est, dans de nombreux cas, énorme comparé à l'impact positif d'une corroboration. C'est pourquoi l'esprit scientifique est proche de l'esprit sceptique, dont la démarche consiste à tenter constamment de réfuter les affirmations reçues.

Dans les sciences formelles, la preuve n'est pas un fait empirique mais un raisonnement dont l'archétype est la démonstration mathématique. Un tel raisonnement est donc logique : ses étapes sont admises comme étant bien fondées et la vérité d'une affirmation est alors reportée, grâce à sa démonstration, à celle de ses prémisses. Ces dernières devraient être soit évidentes pour l'esprit (comme en géométrie euclidienne), soit prouvées empiriquement. La démonstration est donc censée simplifier le jugement d'une affirmation en la décomposant en parties simples : c'est l'idéal de la méthode cartésienne.

Bien sûr, les situations réelles sont souvent très éloignées des idéaux précédents, comme l'ont montré les travaux épistémologiques du XXe siècle. Mais ces idéaux restent les fils rouges fondamentaux de la démarche scientifique. Ils fondent l'attitude consistant à concevoir le savoir comme toujours formé du couple théorie-justification.

Or, cette attitude est également au cœur de la démarche philosophique. Bien sûr, les justifications en philosophie ne sont pas des faits empiriques ni des raisonnements formels (bien que certains aient tenté de s'en approcher au maximum), mais le souci d'argumenter rigoureusement reste permanent. L'esprit scientifique est donc naturellement prédisposé à philosopher.

De ses défauts

Aussi rigoureuse soit-elle, la philosophie n'est pas une science empirique ni une science formelle. Par la richesse démesurée de son sujet d'étude, le monde et le sujet, elle ne peut que déborder hors de tout cadre méthodologique fixé d'avance. Ainsi, la justification philosophique est souvent beaucoup moins mécanique qu'une démonstration logique. Beaucoup d'apprentis philosophes croient parfois qu'au contraire, la philosophie établit comme la science des faits philosophiques indiscutables : cette naïveté provient en général de leur ignorance de la solidité des preuves scientifiques; ignorant la pierre, ils croient l'éponge solide. L'esprit scientifique n'est pas dupe : il voit mieux les insuffisances des argumentations philosophiques.

Mais cette vigilance accrue de l'esprit scientifique peut le détourner de ce qui compte dans une théorie philosophique. Les plus grands philosophes sont, notamment, ceux qui formulent une vision du monde suffisamment radicale — donc probablement fausse ! — pour s'imposer comme repère définitif pour la pensée. Platon et le monde des Idées, Aristote et son ontologie des substances, Descartes et le rationalisme, Hume et l'empirisme, Kant et sa morale du devoir, Wittgenstein et sa pensée du langage, et tant d'autres. Aujourd'hui, on ne peut plus penser sans se situer par rapport à ces philosophies-piliers. Or, qu'est-ce qui importe le plus : que le monde des Idées existe réellement, ou qu'il ait intégré l'alphabet fondamental de la pensée ?

Obnubilé par la preuve, l'esprit scientifique risque fort de se bloquer seulement sur les défauts épistémiques des théories philosophiques et, par conséquent, de les écarter. Aucune preuve digne de ce nom de la théorie de Platon n'existe : malgré ses raisonnements internes, parfois très solides, elle constitue au final un indécidable inaugural pour la pensée : une bifurcation primordiale qui structure notre chemin dans le monde. Soit nous optons pour croire en un monde d'Idées, soit nous optons pour le contraire, et c'est ce choix qui détermine notre histoire.

Avec Merleau-Ponty, on pourrait dire que dans la pensée d'un philosophe s'incarne son style, c'est-à-dire la modalité très particulière de son rapport au monde. Un grand philosophe est quelqu'un qui a pu saisir, en lui-même, un rapport au monde capable de faire sens pour la totalité de l'Humanité. Ce sens est ce qui compte, et aucune preuve ne peut établir le caractère sensé d'une philosophie.

Approcher correctement la philosophie exige à la fois un esprit critico-sceptique et la capacité à faire confiance en la théorie que l'on lit. C'est cette confiance qui ouvre la voie au sens. Elle ne porte pas sur la vérité de la théorie, mais sur le fait que cette théorie cristallise bel et bien un rapport au monde possible. "Il est possible de voir le monde ainsi" doit être la devise. Le scepticisme exacerbé de l'esprit scientifique — et nul besoin d'une formation scientifique pour l'avoir adopté — peut l'aveugler sur cet aspect.

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Re: Le littéraire et le scientifique philosophes

Message  Malcolm le Lun 29 Mai 2017 - 21:44

AntiSubjectiviste, le Sam 15 Avr 2017, 10:
La philosophie est aujourd'hui considérée comme une discipline littéraire et nombreuses sont les personnes de formation scientifique qui se retrouvent désemparées lorsqu'elles sont confrontées à l'étude d'un penseur. Pourtant, bien des penseurs antiques ou classiques possédaient une solide science et imprégnaient leurs écrits d'une rigueur qui déconcerte toujours bon nombre d'étudiants "littéraires". Grossièrement, on pourrait dire que le littéraire et le scientifique sont complémentaires au sens où là où les uns sont en difficulté, les autres sont au contraire en position d'aisance. L'exploration des forces et difficultés d'une seule des deux parties suffit donc à mettre en évidence celles de l'autre partie.

Partant du postulat que la philosophie est une catégorie propre, non réductible à celle du littéraire ou du scientifique, je vous propose d'examiner les facilités et les difficultés qu'elle suscite chez le novice initialement formé en sciences.

L'esprit scientifique et la philosophie

Par "esprit scientifique", je n'entends pas le savoir et les méthodes de raisonnement d'une personne de formation scientifique particulière, qui varient fortement en fonction de son histoire personnelle. Plutôt, je désigne par là la posture idéale et théorique caractérisée les éléments suivants :


  1. le raisonnement logico-formel,
  2. la quête de la vérité,
  3. le souci de la preuve,
  4. la familiarité avec les théories et concepts techniquement complexes de la science.

Chacun de ces aspects apporte des avantages et des limitations lorsqu'il s'agit de s'initier à la philosophie. Explorons-les.

1. Le raisonnement logico-formel

De ses vertus

Tout d'abord, rappelons qu'un raisonnement est logique lorsqu'il est mené, d'une proposition à la suivante, sur base de la forme des propositions et non sur base de leur contenu sémantique. La logique est l'art de la déduction formelle pure. Par exemple, le raisonnement suivant :
Aucun animal n’est raisonnable
Tout homme est animal
Donc : Aucun homme n’est raisonnable
est parfaitement logique, pourtant on dira que la conclusion est fausse. Il convient donc de distinguer le logique du vrai : une pensée logique n'est pas nécessairement une pensée vraie. La puissance de la pensée logique n'est pas tant dans son pouvoir de validation, car elle valide notamment des propositions fausses, que dans son pouvoir d'invalidation : si le logique n'est pas toujours à prendre, on admet en revanche que l'illogique est toujours à rejeter. Le raisonnement suivant :
Tout homme est mammifère
Tout homme est animal
Donc : Tout mammifère est animal
est donc à rejeter car il est logiquement invalide, et cela même si la conclusion est vraie. Autrement dit, ce raisonnement n'est pas une bonne justification de sa conclusion. L'esprit logique exigera que toute justification doit être, au moins, logiquement valide. C'est ainsi que Kant, bien que le niveau soit ici plus élevé, rejette les preuves ontologiques de l'existence de Dieu lorsqu'il affirme que l'existence n'est pas un prédicat. Le concept de prédicat fait partie de la logique dite du "premier ordre" et l'existence n'y est, en effet, pas un prédicat. Là, Kant a agi purement en esprit logique bien qu'il reconnût, dans une certaine mesure, l'existence de Dieu.

Par ailleurs, dans les sciences proches de la physique, l'esprit logique, puisqu'il est formel, oeuvre le plus souvent dans un contexte de grande liberté lexicale. Il est habitué à définir, comme bon lui semble, n'importe quel terme et à mener ensuite des raisonnements en fonction de sa définition, en oubliant avec aisance tout autre définition antérieure. L'esprit logique est donc attaché aux définitions explicites univoques et est capable de les adopter avec précision sans être victime des connotations culturellement associées aux mots.

Les vertus de l'esprit logico-formel sont donc la clarté de ses raisonnements, sa facilité à entrer dans le système de définitions posées par un auteur et sa capacité à repérer les raisonnements invalides. Nombreux sont les apprentis philosophes qui pratiquent une pensée confuse, projettent leurs propres interprétations sur des termes pourtant bien définis par l'auteur ou nagent dans des raisonnements apparemment convaincants mais en réalité invalides.

De ses défauts

L'esprit logique, si à l'aise dans le domaine des sciences de la nature ou des sciences formelles (comme les mathématiques), perd pourtant une part importante de sa force lorsqu'il s'applique au domaine beaucoup plus subtil et changeant du sujet philosophe. Contrairement aux premiers espoirs, l'exploration philosophique du monde et de l'humain n'en est pas simplement une étude scientifique menée à la troisième personne : le sujet pensant lui-même vient jouer un rôle essentiel à élucider.

Si, pour l'esprit logique, il n'y a vraiment pas de définition plus appropriée pour un mot donné, il n'en est pas de même pour un sujet philosophe chez qui les mots ne sont pas neutres et ne peuvent pas être trop arbitrairement (re)définis. Les concepts de liberté, de justice, de raison ou de vérité nous submergent et nous orientent fondamentalement de sorte que nous ne pouvons pas faire fi de leurs connotations culturelles et imaginaires et les redéfinir librement comme dans un jeu formel. En philosophie existe donc la question de la bonne définition. C'est ainsi qu'un concept peut poser problème parce que sa définition n'est pas bonne compte tenu de l'imaginaire dans lequel il est ancré. Un esprit logique a souvent du mal à voir de tels aspects.

De plus, son inclination à rejeter les arguments invalides peut lui masquer la puissance d'un concept ou d'un raisonnement même lorsque ces derniers sont, de fait, logiquement invalides. La philosophie est une quête, une aventure de la pensée qui expérimente et tâtonne. Certains concepts remarquables sont saisis mais ne sont pas intégrés à un cadre logiquement cohérent : de telles perles méritent d'être développées et approfondies plutôt que rejetées. L'esprit logique, malheureusement, peut être aveugle face au potentiel philosophique de certains concepts.

Enfin, l'esprit logique est victime de sa propre posture : il prend pour acquis que la logique est une et qu'elle est "par nature" universellement pertinente. Or, la logique est au moins une construction humaine qui admet de nombreuses déclinaisons. La logique usuelle, dite "classique" et implicitement adoptée par la plupart des esprits logiques (d'Aristote à Kant et au-delà) n'est pourtant pas la seule logique possible. Nous savons aujourd'hui que l'on peut construire des logiques admettant certaines contradictions "vraies", ainsi que des logiques où le vrai et le faux ne sont pas les seules valeurs de vérité. Le système hégélien est ainsi une illustration par excellence de l'adoption d'une autre logique dite dialectique qui a le don de rendre fou les lecteurs trop immergés dans la logique classique.

En somme, les limitations de l'esprit logique résident dans le fait que la réalité épistémique du philosophe est plus vaste et beaucoup moins formellement saisissable que celle du scientifique. La grille du logique couvre le monde entier, mais elle est fondamentalement poreuse et laisse nécessairement échapper des choses à travers ses filets. Si l'esprit logique a des choses à dire sur tout, il ne peut tout dire sur tout.

***

Les points suivants seront développés par la suite, si le temps m'en donne la possibilité.

AntiSubjectiviste, le Mar 18 Avr 2017, 17:
(Suite du développement entamé dans le premier message.)

Voici le second aspect qui caractérise l'esprit scientifique.

2. La quête de la vérité

De ses vertus

On dit fréquemment que la philosophie est une quête de la vérité. Or, la science est par essence une telle quête. Bien qu'elle ait connu des prémices durant l'Antiquité, c'est au 17e siècle, avec Isaac Newton, que la science acquiert véritablement son identité, celle qui définit aujourd'hui l'esprit scientifique. Dans ses Principia Mathematica, il présente une caractérisation de la démarche scientifique qui est encore d'actualité aujourd'hui :


  • La réalité étudiée est la réalité observable et mesurable. Elle est homogène dans l'espace et dans le temps : les mêmes effets, où et quand qu'ils se produisent, admettent les mêmes causes.
  • Une hypothèse explicative ne peut être introduite que si elle est nécessaire à l'explication. (Pensons au rasoir d'Ockham.)
  • La démarche scientifique est expérimentale : c'est l'expérience observable qui juge de la qualité d'une explication.
  • La démarche scientifique consiste, dans un premier temps, à rendre compte des phénomènes observés et, dans un second temps, à prédire de nouveaux phénomènes à partir des théories élaborées.

Dis-moi comment tu cherches, et je te dirai ce que tu cherches. La vérité scientifique n'a de sens que si l'on précise sa méthode de recherche. Compte tenu de sa méthode, la vérité scientifique est donc une vérité-correspondance : une théorie est vraie si elle est une représentation épistémique de la réalité qui lui est fidèle au sens où il y a une corrélation entre ses prédictions théoriques et les observations empiriques.

Si la philosophie est également une quête de la vérité, alors l'esprit scientifique qui s'initie à la philosophie démarre avec l'avantage de ne jamais oublier cet objectif primordial. Face à une théorie philosophique, il questionnera la nécessité de toute nouvelle hypothèse et tentera constamment de confronter la théorie à la réalité perçue. Les pensées des différents auteurs peuvent séduire par de nombreuses qualités extrêmement variées, de la beauté de leur plume à la cohérence systémique de leurs idées. Mais rien de tout cela ne vaudrait si la pensée s'avérait fausse, et peu importe que l'auteur s'appelle Kant ou Schopenhauer. N'oubliant jamais cela, l'esprit scientifique est donc fondamentalement doté d'un esprit critique redoutable, une qualité incontestée chez les philosophes.

Remarquons que cet esprit critique ne s'oppose pas à la patience, cette autre qualité importante chez l'apprenti. En effet, la science elle-même requiert une grande dose de patience et de persévérance pour acquérir ses concepts et parvenir à la compréhension des théories. L'esprit scientifique qui s'initie à la philosophie est donc patiemment critique : il ne contestera pas hâtivement chaque nouvelle phrase qu'il lit et attendra qu'une théorie philosophique gagne en substance avant de l'évaluer.

De ses défauts

Si la philosophie est également, en apparence, une quête de vérité, elle se distingue toutefois fondamentalement de l'entreprise scientifique. En effet, la nature même de la vérité visée en philosophie est à élucider. Elle ne peut pas être la simple vérité-correspondance de la science car la méthode philosophique n'est pas, de fait, la méthode scientifique (autrement, elle se confondrait avec la science). Est-elle une vérité-correspondance ? Avec quelle réalité ? Ou est-elle une vérité-cohérence ? Ou vérité-dévoilement ? Quelle est la vérité à propos de la vérité ?

On voit donc que la question "Qu'est-ce que la vérité philosophique ?" est déjà une question philosophique. Autrement dit, le philosophique est antérieur à tout concept particulier de vérité. La vérité philosophique est donc fondamentalement indéfinie, elle ne pointe vers aucune direction spécifique. Plutôt, elle est la lumière à laquelle le philosophe aspire lorsqu'il est mû par l'étonnement face à l'existence. Le monde est fondamentalement énigmatique et obscur, et le but de la philosophie est d'abord de trouver des façons de l'éclairer afin de nous permettre de nous y mouvoir conceptuellement. La tâche, scientifique ou pas, de le décrire correctement ne vient qu'après.

La philosophie oeuvre donc à un niveau antérieur à celui de la science. Ses théories diffèrent profondément des théories scientifiques : elles ne sont pas expérimentalement testables et ne prédisent pas des phénomènes nouveaux. La puissance d'une théorie philosophique ne peut jamais être établie objectivement et l'esprit scientifique frustré par l'inefficacité de sa propre méthode dans le domaine étranger de la philosophie peut n'y trouver aucun intérêt. Ainsi, le plus grand danger qui menace l'esprit scientifique qui s'essaie à la philosophie est celui de sombrer dans le scientisme, c'est-à-dire la conviction que seul le discours scientifique est sensé.

AntiSubjectiviste, le Dim 28 mai 2017, 11:
(Suite du développement entamé dans le premier message.)

Voici le troisième aspect qui caractérise l'esprit scientifique.

3. Le souci de la preuve

De ses vertus

La preuve, l'obsession de l'esprit scientifique ! Malgré les nombreuses nuances à apporter à la notion de preuve en sciences — comme le fait qu'une preuve qui établit avec certitude une proposition n'existe pas — cet idéal reste ce qui définit la méthode scientifique. Dans les sciences empiriques, une preuve est généralement conçue comme un fait empirique qui vient corroborer une théorie, c'est-à-dire qui confirme l'une de ses prédictions. Aucune théorie scientifique n'a de valeur si elle reste indéfiniment déconnectée de l'expérience; c'est ainsi que l'on rejette, avec Popper, les théories dites irréfutables.

En évoquant les sciences empiriques, on pense souvent à leur quête de preuves mais l'on oublie qu'elles ont un autre outil d'évaluation : la réfutation. La réfutation d'une théorie se produit lorsqu'un fait empirique vient infirmer une de ses prédictions théoriques. En réalité, la réfutation est logiquement beaucoup plus puissante que la corroboration : l'impact négatif d'un seul contre-exemple empirique est, dans de nombreux cas, énorme comparé à l'impact positif d'une corroboration. C'est pourquoi l'esprit scientifique est proche de l'esprit sceptique, dont la démarche consiste à tenter constamment de réfuter les affirmations reçues.

Dans les sciences formelles, la preuve n'est pas un fait empirique mais un raisonnement dont l'archétype est la démonstration mathématique. Un tel raisonnement est donc logique : ses étapes sont admises comme étant bien fondées et la vérité d'une affirmation est alors reportée, grâce à sa démonstration, à celle de ses prémisses. Ces dernières devraient être soit évidentes pour l'esprit (comme en géométrie euclidienne), soit prouvées empiriquement. La démonstration est donc censée simplifier le jugement d'une affirmation en la décomposant en parties simples : c'est l'idéal de la méthode cartésienne.

Bien sûr, les situations réelles sont souvent très éloignées des idéaux précédents, comme l'ont montré les travaux épistémologiques du XXe siècle. Mais ces idéaux restent les fils rouges fondamentaux de la démarche scientifique. Ils fondent l'attitude consistant à concevoir le savoir comme toujours formé du couple théorie-justification.

Or, cette attitude est également au cœur de la démarche philosophique. Bien sûr, les justifications en philosophie ne sont pas des faits empiriques ni des raisonnements formels (bien que certains aient tenté de s'en approcher au maximum), mais le souci d'argumenter rigoureusement reste permanent. L'esprit scientifique est donc naturellement prédisposé à philosopher.

De ses défauts

Aussi rigoureuse soit-elle, la philosophie n'est pas une science empirique ni une science formelle. Par la richesse démesurée de son sujet d'étude, le monde et le sujet, elle ne peut que déborder hors de tout cadre méthodologique fixé d'avance. Ainsi, la justification philosophique est souvent beaucoup moins mécanique qu'une démonstration logique. Beaucoup d'apprentis philosophes croient parfois qu'au contraire, la philosophie établit comme la science des faits philosophiques indiscutables : cette naïveté provient en général de leur ignorance de la solidité des preuves scientifiques; ignorant la pierre, ils croient l'éponge solide. L'esprit scientifique n'est pas dupe : il voit mieux les insuffisances des argumentations philosophiques.

Mais cette vigilance accrue de l'esprit scientifique peut le détourner de ce qui compte dans une théorie philosophique. Les plus grands philosophes sont, notamment, ceux qui formulent une vision du monde suffisamment radicale — donc probablement fausse ! — pour s'imposer comme repère définitif pour la pensée. Platon et le monde des Idées, Aristote et son ontologie des substances, Descartes et le rationalisme, Hume et l'empirisme, Kant et sa morale du devoir, Wittgenstein et sa pensée du langage, et tant d'autres. Aujourd'hui, on ne peut plus penser sans se situer par rapport à ces philosophies-piliers. Or, qu'est-ce qui importe le plus : que le monde des Idées existe réellement, ou qu'il ait intégré l'alphabet fondamental de la pensée ?

Obnubilé par la preuve, l'esprit scientifique risque fort de se bloquer seulement sur les défauts épistémiques des théories philosophiques et, par conséquent, de les écarter. Aucune preuve digne de ce nom de la théorie de Platon n'existe : malgré ses raisonnements internes, parfois très solides, elle constitue au final un indécidable inaugural pour la pensée : une bifurcation primordiale qui structure notre chemin dans le monde. Soit nous optons pour croire en un monde d'Idées, soit nous optons pour le contraire, et c'est ce choix qui détermine notre histoire.

Avec Merleau-Ponty, on pourrait dire que dans la pensée d'un philosophe s'incarne son style, c'est-à-dire la modalité très particulière de son rapport au monde. Un grand philosophe est quelqu'un qui a pu saisir, en lui-même, un rapport au monde capable de faire sens pour la totalité de l'Humanité. Ce sens est ce qui compte, et aucune preuve ne peut établir le caractère sensé d'une philosophie.

Approcher correctement la philosophie exige à la fois un esprit critico-sceptique et la capacité à faire confiance en la théorie que l'on lit. C'est cette confiance qui ouvre la voie au sens. Elle ne porte pas sur la vérité de la théorie, mais sur le fait que cette théorie cristallise bel et bien un rapport au monde possible. "Il est possible de voir le monde ainsi" doit être la devise. Le scepticisme exacerbé de l'esprit scientifique — et nul besoin d'une formation scientifique pour l'avoir adopté — peut l'aveugler sur cet aspect.

J'ai rassemblé les interventions, pour m'y pencher sereinement en son temps.
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