Fiche - Spinoza, Ethique I

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Fiche - Spinoza, Ethique I

Message  Juliendeb le Sam 22 Avr 2017 - 10:49

Je suis d'humeur généreuse aujourd'hui. Et j'ai souvent entendu quelques membres de ce forum dire s'être arraché les cheveux sur la lecture de l'Ethique de Spinoza. Moi, j'ai adoré lire cette oeuvre : Spinoza est un esprit génial. J'ai dû me farcir toute son oeuvre, l'an dernier, lorsque j'ai passé l'agrégation (mais aussi Aristote, et à choisir, je préfère de loin Spinoza, moins indigeste). Et j'aimerais vous faire part des fiches que j'ai rédigé sur l'Ethique de Spinoza. Elles ne sont pas forcément parfaites, mais pourrons peut-être aider l'âme tourmentée qui voudra se coller à cette lecture ardue. Ici, la fiche sur la première partie de l'oeuvre. J'utilise la traduction Appuhn en GF-Flammarion (quand j'évoque des pages, c'est à cette édition que je fais donc référence).
Si tout le monde est d'accord, en particulier le modérateur du forum (car je ne sais pas s'il estime que c'est bien le lieu pour faire part de ses fiches personnelles), je suis tout à fait ouvert à l'idée de partager avec vous les fiches des quatre autres parties de l'Ethique : elles sont déjà prêtes.

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PREMIÈRE PARTIE – DE DIEU

Définitions :
Cause de soi : « ce dont l'essence enveloppe l'existence » (p21).
Chose finie : « qui peut être limitée par une autre de même nature » (corps limité par un autre corps, car sont de même nature, pensée limitée par une pensée, car de même nature, mais une pensée ne peut pas limiter un corps).
Substance : « ce qui est en soi et est conçu par soi : c'est-à-dire ce dont le concept n'a pas besoin du concept d'une autre chose, duquel il doive être formé » (il y a donc une primauté de la substance).
Attribut : « ce que l'entendement perçoit d'une substance comme constituant son essence » (autrement dit, l'attribut fait partie de la substance, elle définit proprement la substance elle-même). Autre chose transparaît de cette définition : c'est l'entendement qui perçoit ces attributs : normal, c'est la substance même qui est en jeu : la sensibilité ne peut y avoir accès.
Mode : « affections d'une substance, autrement dit ce qui est dans une autre chose, par le moyen de laquelle il est aussi conçu »
→ quand il dit « dans une autre chose », il veut dire dans une autre chose que cette substance, par exemple, la manifestation physique de cette substance, par laquelle on peut aussi concevoir cette substance. Les affections, donc les modes, sont donc les manifestations physiques de cette substance. Le mode n'est donc pas essentiel à la substance.
Dieu : « être absolument infini, c'est-à-dire une substance constituée par une infinité d'attributs dont chacun exprime une essence éternelle et infinie » 
→ Absolument infini ǂ infini en son genre, car infini en son genre ne permet pas une infinité d'attributs.
Libre : « qui existe par la seule nécessité de sa nature et est déterminée par soi seule à agir » : la liberté spinozienne est donc pensée à partir de la nécessité et de la détermination, mais détermination par soi
Contrainte : « qui est déterminée par une autre à exister et à produire quelque effet »
Eternité : « l'existence elle-même en tant qu'elle est conçue comme suivant nécessairement de la seule définition d'une chose éternelle »

Axiomes :
Deux sortes d'être : par soi ou en autre chose
Conçu : par soi ou par autre chose
Chose déterminée : il suit nécessairement un effet ; nulle chose indéterminée ne produit d'effet
Connaissance de l'effet dépend de la connaissance de la cause : logique, puisque sans connaître la cause, nous ne pourrions même pas savoir qu'un effet est bien un effet
Idée vraie : « doit s'accorder avec l'objet dont elle est l'idée » (p22) : l'idée vraie est donc tout simplement une adéquation.
Une chose qui peut être conçue comme non existante, son essence n'enveloppe pas l'existence.

Ainsi, plusieurs choses sont étudiées dans ce livre, sous plusieurs pôles :
1. Essence et existence
2. Substance, attributs, modes
3. Dieu, infini
4. Liberté, nécessité, détermination

1. Essence et existence

L'essence est de toute éternité. Il n'est qu'une chose qui possède et l'essence et l'existence ensemble : c'est Dieu. Et toute essence est comprise en Dieu de manière éternelle. Un homme ne peut donc jamais être la cause d'une essence d'un autre homme : il ne peut qu'être la cause de son existence, jamais de son essence, qui est en Dieu : « Le causé, en effet, diffère de sa cause précisément en ce qu'il tient de sa cause. Par exemple, un homme est cause de l'existence mais non de l'essence d'un autre homme, car cette essence est une vérité éternelle » (p43) (prop17, scolie) : la cause enveloppe l'effet, mais seulement l'existence de cet effet ; l'essence de cet effet, elle, est déterminée par Dieu. Et si Dieu est cause de tout, il est aussi cause de soi : et possédant en lui l'essence de toute chose, il va sans dire que Dieu est le seul être chez qui essence et existence se confondent (prop20), ce qui n'est pas le cas des créatures. Et il le dit clairement en prop24 : « l'essence des choses produites par Dieu n'enveloppe pas l'existence » (p48) : car si elle enveloppait l'existence, cela voudrait dire qu'elles sont cause de soi ; or elles sont effets de Dieu ; donc leur essence n'enveloppe pas l'existence.

2. Substance, attributs, modes

La substance a une primauté sur ses affections, donc ses modes (prop 1). Si elle a des attributs communs avec une autre substance, alors elle lui est similaire, sinon elle n'a rien de commun avec elle (prop 2) : et si rien de commun, alors l'une des substances ne peut être la cause de l'autre (prop 3), puisque l'effet enveloppe la cause.
Or nulle substance n'est semblable à une autre, donc nulle substance n'est la cause d'une autre substance (prop 4, 5, 6) : car si elles étaient produites, elles ne pourraient pas être définies comme substances, puisqu'une substance est en soi et par soi : elle est donc cause de soi (prop7).
Nulle chose n'est semblable à une substance : elle ne peut donc être limitée ; elle est donc infinie (prop8) : sur sa définition de la définition : Spinoza affirme que la définition ne peut pas isoler certains individus qui portent la définition : par exemple, la définition du triangle vaut pour tous les triangles et non seulement pour un seul ; le but de Spinoza est évidemment de dire que sa définition de la substance vaut pour toutes les substances et non pour certaines seulement (prop 8, scolie 2) ; or toute substance est causa sui, donc elle ne peut être cause d'autres substances que de soi-même. D'où la conclusion de Spinoza : « il n'existe qu'une seule substance de même nature » (ibid).
Les attributs d'une substance, en tant qu'ils sont ce que perçoit l'entendement comme constituant son essence, doivent être conçus par soi (prop10) : quand bien même une substance posséderait plusieurs attributs, chacun d'eux doit être conçu par soi. Ce qui ne veut pas dire qu'ils sont deux substances différentes : ils sont chacun d'entre eux une certaine expression de l'essence de la substance ; voilà pourquoi ils doivent chacun être pris à part (prop10, scolie 1) : chaque attribut exprime une part de réalité, un degré de réalité en plus ; ainsi, un être dit infini doit nécessairement avoir une infinité d'attributs « dont chacun exprime une certaine essence éternelle et infinie » (ibid).
D'où l'arrivée de la question de Dieu.
Nul attribut ne peut postuler la division de la substance : toute substance est indivisible (prop12, 13). Et nulle substance ne peut être donnée en dehors de Dieu, car tout attribut étant de Dieu, et exprimant l'essence d'une substance, nulle substance n'est hors de Dieu : il n'y a donc que Dieu qui soit substance (prop14).
Pour mieux comprendre la notion de mode, on peut se référer à prop25, corollaire : « Les choses particulières ne sont rien si ce n'est des affections des attributs de Dieu, autrement dit des modes, par lesquels les attributs de Dieu sont exprimés d'une manière certaine et déterminée » (p49) : ainsi, les modes sont bien les « choses particulières » de notre monde.

3. Dieu, infini

L'existence de Dieu suit de sa définition (Spinoza démontre tout par ses définitions, d'ailleurs) : voir à ce propos prop11, démonstration. Démonstration par l'absurde : ne pas exister est une impuissance. Que nous, êtres finis, existons, signifierait alors que nous sommes plus puissants qu'un être infini, ce qui est absurde ; donc Dieu existe nécessairement.
Dieu contenant tous les attributs (puisqu'étant une substance infinie, elle contient l'infinité des attributs) : il est la seule substance, car seule la substance est par soi ; et s'il existait en dehors de Dieu une substance, cela voudrait dire qu'il y a une autre perfection que Dieu, ce qui est impossible (prop 14). Et aucun mode ne peut exister sans substance, donc Dieu contient aussi les modes, donc tout : Dieu est tout, et tout est en Dieu (prop15). L'étendue st l'un des attributs infinis de Dieu. Dans le scolie de prop15, s'en prend à ceux qui imaginent un Dieu corporel, alors que l'infini ne peut supposer de parties finies ; il va donc de soi que Dieu ne peut être conçu de cette manière. Ce qui ne veut pas dire que toute matière finie n'est pas en Dieu : en tant que Dieu, il est infini ; mais en tant que Dieu il contient toute finitude : la matière est donc du divin autant que le substantiel.
Aussi, étant donné que Dieu est cause de tout, étant donné qu'il est une substance infinie à quoi tous les attributs et modes se rapportent, il va sans dire que nulle chose n'est cause de lui, et qu'ainsi, chacune de ses actions n'est pas contrainte : il « agit par les seules lois de sa nature et sans aucune contrainte » (p41) (prop17) : étant parfait en sa nature, il ne peut être contraint. Et il ajoute que « Dieu seul est cause libre » (p41) (prop17, corollaire 2), car il agit par les seules nécessités de sa nature. Cette liberté divine n'est donc pas une liberté de volonté : ce n'est pas parce qu'il veut certaines choses qu'il est libre : « ni l'entendement ni la volonté n'appartiennent à la nature de Dieu » (p41).
La causalité divine (que Dieu est cause de tout) doit s'entendre en tant qu'immanence : il est cause immanente de toute chose (prop18).
En lui, l'essence et l'existence sont une seule et même chose (prop20), ce qui n'est jamais le cas des autres choses.
Dieu est aussi celui qui détermine l'enchaînement des choses entre elles (prop29). Ainsi, dit Spinoza, il faut faire une distinction entre Nature Naturante, c'est-à-dire Dieu en tant qu'il est cause libre de toutes les choses (une sorte de théorie de la causalité des choses dans la nature), et Nature Naturée, c'est-à-dire tout ce qui suit de cette nature divine (l'enchaînement des causes dans la réalité) : la nature naturante, c'est donc Dieu ; la nature naturée, c'est la nature qui nous environne (prop29, Scolie). La nature naturée contient tout entendement en acte, c'est-à-dire tout ce qui est clairement perçu par nous. Mais les effets que Dieu produit, il ne les produit pas par une liberté de la volonté (prop32) : la volonté aussi a besoin de cause, donc elle n'est pas cause libre ; elle ne peut donc même pas appartenir à la nature de Dieu, car Dieu n'a pas besoin de cause (prop32, corollaire 2).
La proposition 33 s'attaque à la théorie leibnizienne des mondes possibles : la nature n'a pu être ainsi par choix divin, car cela voudrait dire qu'il y avait plusieurs natures divines, donc plusieurs dieux ; or c'est impossible.

4. Liberté, nécessité, détermination

Chose importante à souligner en prop 17, corollaire 2 : si Dieu seul est cause libre car il agit par les seules nécessités de sa nature, il faut alors dire que la liberté, pour Spinoza, se limite au divin : la liberté est ce qui est poussé par sa propre nécessité : elle est auto-nécessité. Question qu'il faut alors se poser : y a-t-il d'autres êtres libres ? Ce qui est certain, c'est que la liberté, chez Spinoza, n'a rien à voir avec le libre-arbitre, et encore moins avec la volonté.
La détermination d'une chose à produire un effet provient de Dieu (prop26) : sans l'intervention divine, nulle détermination ne peut avoir lieu, sinon cela voudrait dire que la chose en question est cause par soi-même.
Toute chose finie ne peut produire d'effet et exister que parce qu'elle est déterminée à exister et produire cet effet par une autre chose finie : l'existence et la causalité ne serait ainsi que des propriétés de la finitude (car Dieu ne peut jamais être effet) (prop28). Et cette causalité, la manière avec laquelle ses choses sont causes les unes des autres est elle-même déterminée par la nature divine (prop29).
Quelques définitions importantes (prop33, Scolie 1) :
Nécessaire : une chose est nécessaire soit par son essence, soit par sa cause
Impossible : une chose est impossible soit par son essence, soit par sa cause : si elle implique une contradiction ou si nulle cause extérieure ne peut produire cette chose.
Contingente : d'après Spinoza, nulle chose n'est vraiment contingente ; toute chose est soit nécessaire, soit impossible. Si nous appelons quelque chose contingent, c'est parce que nous manquons sur cette chose de connaissance.

Appendice , où Spinoza aborde en grande partie sa critique du finalisme :
Critique du finalisme, en trois points :
- pourquoi on y croit
- pourquoi c'est faux
- comment les préjugés relatifs au bien et au mal, au mérite et au péché (tout ce qui provient du dualisme) en sont la conséquence.
Pourquoi on y croit : les hommes naissent incultes des causes, et recherchent principalement l'utile comme fin ; ce qui les intéresse donc en premier lieu, c'est la cause finale des choses (va-t-elle m'être utile)
Pourquoi c'est faux : il nous renvoie aux propositions 16 et 32. Mais ajoute aussi que, d'après lui, le finalisme « renverse la nature. Car elle considère comme effet ce qui, en réalité, est cause, et vice versa » (p63-64). De plus, cela nie la perfection de Dieu ; car dire que l'oeuvre de Dieu a une finalité, qu'il a voulu rechercher un finalité par la création des choses, cela veut dire que Dieu a voulu quelque chose comme fin ; or le vouloir est preuve d'un manque, et Dieu ne peut être dit manquer de quelque chose s'il est parfait. Généralement, c'est pourtant comme cela que l'ignorant pense : s'il ne trouve pas une cause première aux choses, il en viendra nécessairement à la théorie du vouloir divin : « la volonté de Dieu, cet asile de l'ignorance » (p65).
Comment on en a conclu un dualisme : parce qu'ils ont cru, par l'utilité, que la nature a été faite pour eux. Ainsi, ce qui nous est utile est bon, ce qui nous est désagréable et nuisible est mauvais « ils croient que toutes choses ont été faites en vue d'eux-mêmes et disent que la nature d'une chose est bonne ou mauvaise, saine ou pourrie et corrompue, suivant qu'ils sont affectés par elle » (p66) : et il rajoute que « les hommes jugent des choses selon la disposition de leur cerveau et les imaginent plutôt qu'ils ne les connaissent » : le finalisme mène à une imagination personnelle davantage qu'à une connaissance.

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Re: Fiche - Spinoza, Ethique I

Message  Malcolm le Sam 22 Avr 2017 - 12:59

*Lol* Le maître des définitions théorématiques qui nécessite des fiches ! *Lol* ... Je raille, je raille, mais c'est du travail, et qui rend efficace s'il en fallait un, un bréviaire de l'Ethique (dans la lecture de laquelle je suis, et qui me semble couler de source, par définition ... mais qui enfin n'est pas aussi brève donc plus riche que tes fiches, tandis qu'elle n'est pas si longue pourtant).

Bref Juliendeb, un grand merci à ton humeur généreuse, et tu n'as besoin d'aucune autorisation pour poster des éléments d'aussi belle facture. Je reviendrai commenter plus avant dans les temps qui viennent après avoir fini l'Ethique, puis après t'avoir égrainé. *Merci*


PS: publie un topic différent pour chaque fiche, ce sera mieux pour le déroulé des topics, je pense.
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