Fiche - Spinoza, Ethique V

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Fiche - Spinoza, Ethique V

Message  Juliendeb le Jeu 27 Avr 2017 - 11:34

Et voici la fiche de la cinquième et ultime partie de l'Ethique de Spinoza, en espérant que je me serai rendu utile en les publiant. Elle est un peu plus bordélique, mais cette partie de l'Ethique est aussi plus bordélique.

Bien à vous ;)

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CINQUIÈME PARTIE – DE LA LIBERTÉ DE L'HOMME

Annonce que cette partie sera dédiée à la manière avec laquelle on peut atteindre la liberté. Se dresse contre les Stoïciens et les cartésiens qui pensent que nous pouvons avoir sur les affections un empire absolu (la partie traitera donc aussi de la puissance de l'âme, et donc de la raison). Chez Descartes, ce serait dû à une conception faussée de l'union de l'âme et du corps.

Axiomes :
- si l'on est excité par deux actions contraires, l'une ou l'autre (ou le deux à la fois) devront changer de manière à ce qu'elles ne soient plus contraires
- la puissance d'un effet se définit la la puissance de sa cause

Il n'y a pas, dans cette partie, de thématiques différentes, mais toute la partie traite du pouvoir de la raison sur les affections. Les parties que nous allons ainsi définir suivent la linéarité du texte, et les différentes nuances qu'il apporte à cette thématique unique.

L'âme et les affections (prop1-10)

L'ordre et la connexion des idées sont parallèles à l'ordre et la connexion des choses, mais n'oublions pas que l'inverse vaut aussi. Les affections du corps suivent des idées (prop1). Si l'on enlève l'idée de la chose extérieure d'une affection qui en est née (par exemple l'amour, qui est la joie qu'accompagne l'idée d'une chose extérieure), alors c'est l'affection elle-même qui disparaît (prop2). Pour qu'une affection cesse d'être une passion (et donc devienne une action), il faut que nous en formions une idée claire et distincte « Une affection qui est une passion, cesse d'être une passion, sitôt que nous en formons une idée claire et distincte » (prop3), car les passions, ne l'oublions pas, ne sont que des idées confuses. Aussi est-il possible de former de n'importe quelle affection du corps un concept clair et distinct (prop4). Attention à un contresens : avoir une idée de l'affection du corps, c'est avoir une affection de l'âme (car une affection de l'âme n'est que l'idée d'une affection du corps) : ce n'est pas encore une idée claire et distincte.
Pour que l'âme soit moins passive et donc plus active, il faut que sa connaissance des passions soit de plus en plus grande également : savoir remonter dans l'échelle des causes de l'affection en question (prop6) : plus elle connaît, moins elle est affectée. Par rapport aux causes : plus il y a de causes d'une seule et même affection, plus grande est cette affection (puisque axiome2) (prop8). De plus, si elle a davantage de causes, elle est davantage connaissable qu'une affection dont on connaît moins de causes ; l'âme en est donc moins affectée (prop9). D'ailleurs, Spinoza appelle une affection mauvaise, seulement si elle empêche l'âme de penser : c'est-à-dire qu'elle reste dans son statut passif « Les affections qui sont contraires à notre nature, c'est-à-dire mauvaises, sont mauvaises dans la mesure où elles empêchent l'Ame de connaître » (prop10, Démonstration). Si nous ne sommes pas dominés par ces affections contraires à notre nature, alors l'âme est capable d'ordonner les affections du corps et de les « enchaîner correctement », c'est-à-dire faire en sorte que notre corps perçoivent de manière adéquate (c'est-à-dire clairement et distinctement, de manière naturelle) les choses qui se présentent à nous.
Dans le Scolie de cette proposition, Spinoza nous donne sa version de la morale provisoire : aussi longtemps qu'il ne nous est pas possible d'agencer de manière adéquate les affections du corps, il nous faudra nous conduire selon « des principes assurés de conduite, de les imprimer en notre mémoire et de les appliquer sans cesse aux choses particulières qui se rencontrent fréquemment dans la vie, de façon que notre imagination en soit largement affectée et qu'ils nous soient toujours présents » : donc user de principes qui ont toujours fonctionné jusqu'ici. Par exemple, que la haine soit vaincue par l'amour et la générosité, et non pas une haine réciproque.

L'image (prop11-14)

Si le nombre de causes qui font que l'image est en nos esprits augmente, alors l'image est d'autant plus présente en eux : car alors elles augmentent la fréquence à laquelle l'âme y pense (prop11-13). Une affection du corps est une certaine image des choses. Et, d'après Spinoza, l'âme peut faire en sorte que toutes les affections du corps, c'est-à-dire les images, se rapportent à l'idée de Dieu (prop14) : car toutes ces affections, comme dit, sont susceptibles de donner lieu à un concept clair et distinct, donc à une idée contenue en Dieu.

La connaissance et l'amour de Dieu (prop15-38)

La connaissance des idées claires et distinctes est donc une connaissance, également, de l'idée de Dieu lui-même. Donc qui connaît clairement et distinctement ses affections, c'est-à-dire en fait des idées, connaît davantage Dieu. Et s'il connaît davantage Dieu, il se libère de ses passions ; et se libérant de ses passions, il est joyeux, et donc aime. La connaissance de Dieu va de pair avec son amour croissant : plus on connaît Dieu, plus on l'aime, car la connaissance de Dieu nous libère de nos passions (prop15). Il faut évidemment rajouter, alors qu'en Dieu toutes les idées sont adéquates et vraies , il ne peut alors évidemment pas connaître d'affection : on ne peut pas dire qu'il est amour, s'il n'a aucune affection, car alors il n'a ni joie ni tristesse (donc ni amour ni haine) « Dieu, à proprement parler, n'a d'amour ni de haine pour personne. Car Dieu n'éprouve aucune affection de Joie ni de Tristesse » (prop17, Corollaire). Toute idée étant en Dieu et toute connaissance d'une idée claire et distincte nous rapprochant de la connaissance de Dieu (la méconnaissance, donc cette forme de tristesse ne pouvant être en Dieu), il va sans dire que la connaissance de Dieu ne peut être qu'une joie ; et qu'ainsi, nul ne peut avoir Dieu en haine (prop18). Nous pouvons cependant concevoir une cause de la tristesse, par où nous la connaissons et avons ainsi une idée d'elle ; seulement, la tristesse, pour Spinoza, ne peut avoir lieu que si nous en méconnaissons la cause ; lorsque nous en connaissons la cause, Spinoza affirme qu'elle cesse purement et simplement d'être une passion, donc d'être une tristesse. La cause de la passion de tristesse étant en Dieu, la connaissance de la tristesse procure une joie qui est en Dieu et qui fait que malgré tout nous l'aimons (Scolie).

Enumération des remèdes aux affections, « c'est-à-dire tout ce que l'Ame, considérée en elle seule, peut contre elles » (prop20, Scolie, qui représente comme un résumé de ce qu'il a dit dans cette partie jusque là) :
- Connaissance des affections
- Séparer l'affection de sa cause extérieure que nous imaginons confusément
- Le temps faisant bien les choses, une affection que l'on connaît remplace une que nous ne connaissons pas et qui reste une passion
- Par la connaissance de plus en plus grande des causes de l'affection
- Par l'ordonnancement et l'enchaînement des affections entre elles
La puissance de l'Ame se définit ainsi par sa puissance de connaître, son impuissance ou sa passion à sa privation de connaissance.
Il va de soi aussi que la connaissance dont parle Spinoza est la connaissance qui mène à des savoirs clairs et distincts, autrement dit la connaissance du troisième genre « ce troisième genre de connaissance, dont le principe est la connaissance même de Dieu » (prop20, Scolie).

A partir de la proposition 21, Spinoza traite du problème de la durée de l'âme, sans sa relation au corps. Chose que nous allons suivre à présent.

Que l'âme soit l'idée du corps existant en acte n'est pas toute l'âme. Car Spinoza affirme que l'âme ne peut rien imaginer ni mémoriser des choses passées si elle n'est pas liée au corps : la durée du corps est condition de l'imagination et de la mémoire. Si le corps meurt, l'âme n'imagine plus, n'est plus affectée, ne se souvient plus (prop21) : sous-entendu, il y a une autre définition de l'âme que celle d'une idée du corps existant en acte, qui ne vaut que pendant la durée du corps.
Cette affirmation est corroborée par l'idée que Dieu n'est pas seulement créateur du corps, mais aussi de son essence qui, elle, contrairement au corps, est éternelle (prop22). L'âme humaine n'est ainsi pas détruite avec le corps, mais quelque chose d'elle reste, et qui est éternel (prop23) : c'est cette partie de l'âme que Spinoza appelle essence du corps. Chose très étonnante : malgré la durée de notre corps, Spinoza affirme que « nous savons par expérience que nous sommes éternels » (Scolie) : car nous sentons que notre âme enveloppe notre corps avec une sorte d'éternité.
La vertu de l'âme, c'est de connaître les choses par le troisième genre de connaissance (donc l'intuition)  il parle très certainement là de la connaissance de l'âme seule (sans lien avec le corps, donc), sans doute pour prouver la question de l'éternité de l'âme (prop25) : c'est donc la connaissance de Dieu qui est impliquée par ce troisième genre de connaissance. Des prop26 à 31, Spinoza montre que l'âme ne peut concevoir d'idées éternelles en tant qu'elle conçoit le corps dans sa durée, mais seulement en tant qu'elle le conçoit dans une certaine éternité. C'est uniquement de ce troisième genre de connaissance que peut naître un amour de Dieu (prop32) : mais c'est un « amour intellectuel » (prop33). S'il parle d'amour intellectuel, c'est pour le distinguer d'un amour qui serait cause par une certaine affection (car l'amour, dans la seconde partie, n'est encore qu'une affection ; on voit ici la progression...) : d'où aussi l'affirmation, pour bien faire la distinction entre ces deux formes d'amour, de prop34, Corollaire « nul amour, sauf l'Amour intellectuel, n'est éternel ».
Sur l'amour de Dieu : « Dieu s'aime lui-même d'un Amour intellectuel infini ». Il y a donc bien un amour de Dieu, mais un amour intellectuel : ce qui est logique, puisque Dieu n'est soumis à aucune affection : il fallait que cet amour soit ainsi intellectuel et non affectif (prop35). S'aimant lui-même, il aime aussi les hommes, car « l'Amour de Dieu envers les hommes et l'Amour intellectuel de l'Ame envers Dieu sont une seule et même chose » (prop36, Corollaire).
→ rappelle, pour justifier cette idée de l'amour, que la connaissance est une clarté et distinction ; que pour cette raison, nous sommes hors de l'affection qui procure une tristesse ; que nous sommes donc dans la joie ; que cette joie, en tant que c'est Dieu qui nous la procure (puisque toute idée claire et distincte est en Dieu), est accompagnée de son idée ; que donc nous aimons Dieu par le troisième genre de connaissance (qui l'emporte sur la connaissance du second genre par les notions communes).
Il explique aussi que c'est la le secret de la béatitude (Scolie).

Vertu et bonheur (prop36-42)

Le scolie de la proposition 36 nous donne déjà des infos sur la béatitude (voir plus haut). Nous dit aussi, en prop38, que les second et troisième genres de connaissance, en tant qu'elle nous fait moins pâtir, nous éloigne de la peur de la mort (c'est sans doute aussi lié à ce sentiment d'éternité que procurent les idées claires et distinctes et l'amour de Dieu, mais cela, Spinoza ne le dit pas).
Spinoza ne considère pas, aussi, la béatitude comme le résultat de la vertu, mais c'est la vertu elle-même : en gros, il ne faut pas attendre un résultat, la vertu elle-même doit pouvoir nous contenter : car, dit Spinoza, « la Béatitude consiste dans l'amour envers Dieu, et cet amour naît lui-même du troisième genre de connaissance » (prop42). C'est cela sa définition, donc du sage : celui qui ne se laisse pas ballotter par ses affections, mais sait s'en libérer par l'amour de Dieu. Certes, la voie pour parvenir à cette béatitude de la sagesse est difficile, ce qui rend la chose rare. Mais comme le dit Spinoza, pour achever l'Ethique, « tout ce qui est beau est difficile autant que rare » (Scolie).

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Re: Fiche - Spinoza, Ethique V

Message  Invité le Ven 28 Avr 2017 - 19:05

Je tenais à te remercier pour tes fiches ! Elles ont bien éclairé ma lecture de l'Ethique et m'ont aidé à réviser. Elles étaient claires, constructive et rapide à lire. C'est vraiment généreux et gentil de nous avoir partager ces petits trésors !
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Re: Fiche - Spinoza, Ethique V

Message  Avis' le Ven 28 Avr 2017 - 19:17

Bravo évidemment pour tes fiches, qui synthétisent en direction de ceux qui n'ont pas eu la chance de lire et méditer.
Pour ma part, j'ai déjà commencé par rencontrer un problème de compréhension, comme si Spinoza usait de mots dont le sens a changé. Par exemple, "affection", de nos jours, signifie penchant, amitié.. ou alors maladie...
On pourrait remplacer (pour la compréhension rapide) affection par stimulus que tout le monde comprend, "ce qui affecte les sens". Et "affects" par émotions, sentiments... Or on a beau lire des heures durant, nulle part on ne trouve de tels éclaircissements dans le texte de Spinoza, ce qui rend sa lecture rebutante, je ne les ai trouvés que par Deleuze. Après quoi, après avoir compris ça, on peut en effet aller plus loin.
Qu'en penses-tu ?

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Re: Fiche - Spinoza, Ethique V

Message  Malcolm le Ven 28 Avr 2017 - 20:50

Je remercierai une énième fois Juliendeb, en ajoutant toutefois qu'il ne le fait pas pour rien à mon avis : il a saisi ce qui caractérise LibertéPhilo, il suffit de lire les topics entre les plus riches - et il y en a, - à savoir, donc : la générosité, virtu aristocratique dans les termes nietzschéens. Ne pas oublier non plus, qu'il fait bon valoir un tel travail "gris", après les galères préparatoires solitaires : cela, le monde s'en moque généralement, par indifférence, alors que c'est la croix et la bannière. Juliendeb se paie de reconnaissance, mais il se paie bien (généreusement, donc).

Au reste, je viendrai commenter dès que j'aurai fini l'Ethique, ainsi que je l'ai déjà annoncé sur une autre fiche.
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Re: Fiche - Spinoza, Ethique V

Message  Juliendeb le Mar 2 Mai 2017 - 15:25

Avistodénas a écrit:Bravo évidemment pour tes fiches, qui synthétisent en direction de ceux qui n'ont pas eu la chance de lire et méditer.
Pour ma part, j'ai déjà commencé par rencontrer un problème de compréhension, comme si Spinoza usait de mots dont le sens a changé. Par exemple, "affection", de nos jours, signifie penchant, amitié.. ou alors maladie...
On pourrait remplacer (pour la compréhension rapide) affection par stimulus que tout le monde comprend, "ce qui affecte les sens". Et "affects" par émotions, sentiments... Or on a beau lire des heures durant, nulle part on ne trouve de tels éclaircissements dans le texte de Spinoza, ce qui rend sa lecture rebutante, je ne les ai trouvés que par Deleuze. Après quoi, après avoir compris ça, on peut en effet aller plus loin.
Qu'en penses-tu ?

Deleuze est un bon commentateur, mais j'ai peur que vous l'ayez mal lu. Car une affection, chez Spinoza, n'est pas du corps. A la fin du livre III, Spinoza donne une définition générale des affection (j vous renvoie à ma fiche de la partie III) :

Spinoza, Ethique III a écrit:Une affection, dite Passion de l'Ame, est une idée confuse par laquelle l'Ame affirme une force d'exister de son Corps, ou d'une partie d'icelui, plus grande ou moindre qu'auparavant, et par la présence de laquelle l'Ame elle-même est déterminée à penser à telle chose plutôt qu'à telle autre

L'affection est, dit-il, une passion "de l'âme". Mais pour bien comprendre sa définition, il faut savoir ce qu'est une idée confuse. Une idée confuse est l'idée produite en l'âme de la manière avec laquelle notre corps est stimulée par une chose extérieure. Elle est confuse en tant qu'elle a un rapport au corps. Pour la distinguer l'idée vraie : l'idée vraie est l'idée telle qu'elle est considérée dans son rapport à Dieu, telle qu'elle est donnée dans l'intuition (voir les modes de connaissance chez Spinoza).
En gros (et si j'ai bien compris), il parle d'affections en deux sens :
- dans le rapport au corps, une affection correspond à ce stimulus extérieur à mon corps
- dans le rapport à l'âme, c'est le stimulus "conçu", "idéalisé", correspondant à ce système des affections proposées par Spinoza (tristesse, joie, désir, dont découlent une foule d'autres affections).

C'est très systématique chez Spinoza. Tout se tient, et c'est pour cela que c'est difficile de le lire. Je crois que sur les affections, rien de mieux que de lire la troisième partie de l'Ethique.

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Re: Fiche - Spinoza, Ethique V

Message  Malcolm le Ven 2 Juin 2017 - 0:30

Vertu et bonheur (prop36-42)

Le scolie de la proposition 36 nous donne déjà des infos sur la béatitude (voir plus haut). Nous dit aussi, en prop38, que les second et troisième genres de connaissance, en tant qu'elle nous fait moins pâtir, nous éloigne de la peur de la mort (c'est sans doute aussi lié à ce sentiment d'éternité que procurent les idées claires et distinctes et l'amour de Dieu, mais cela, Spinoza ne le dit pas).
Spinoza ne considère pas, aussi, la béatitude comme le résultat de la vertu, mais c'est la vertu elle-même : en gros, il ne faut pas attendre un résultat, la vertu elle-même doit pouvoir nous contenter : car, dit Spinoza, « la Béatitude consiste dans l'amour envers Dieu, et cet amour naît lui-même du troisième genre de connaissance » (prop42). C'est cela sa définition, donc du sage : celui qui ne se laisse pas ballotter par ses affections, mais sait s'en libérer par l'amour de Dieu. Certes, la voie pour parvenir à cette béatitude de la sagesse est difficile, ce qui rend la chose rare. Mais comme le dit Spinoza, pour achever l'Ethique, « tout ce qui est beau est difficile autant que rare » (Scolie).
S'"il ne faut pas attendre un résultat, la vertu elle-même doit pouvoir nous contenter", c'est que la vertu, en raison de l'équation commentée ailleurs, est la raison-même - et pas que la raison, mais l'adéquation au réel, donc à la Nature, donc à Dieu. Soit donc, dans cette adéquation, la pure expériencialité de l'exister - ou, pour le dire vulgairement, ce que Michel Onfray nomme la Puissance d'exister, dans l'un de ses ouvrages qu'il voulut synthétique de sa pensée, au moment de sa parution en 2006, et qu'il tentera incessamment de retraduire dans d'autres ouvrages, jusqu'à récemment Cosmos. Passons.

Néanmoins, cette expériencialité de l'exister, en vérité, je gage que quiconque, dans certains moments épiphaniques à la lucidité soudain limpide dans l'éjouissance de l'être-là corporé - et dans la veine onfrayienne (Rendre la raison populaire ... ) - est accessible à tous, concrètement. Soit donc qu'il ne s'agit absolument pas d'une expérience rare, quoique sa permanence semble improbable. Or, il semblerait que Baruch Spinoza y ait accédé ? ... Est-ce vérifiable ? ... Nul autre ne le saurait que lui, qui n'est plus là pour en témoigner.

Mais enfin, c'est un moment éthique que cette vertu naturante & naturée, divinisante & divinisée, dont je gage encore volontiers que les enfants font plus souvent l'expérience que les adultes, en tant que les adultes ont des idées effectivement plus pourries quant à leur être-au-monde ; avec la notion d'être-là, celle d'être-au-monde renvoie bien, à la heideggerienne, à une saisie préontologique de l'être ; et je dis que la vertu spinozienne, puissance d'exister onfrayienne, expériencialité de l'exister, expérience populaire momentanée, intensité enfantine, est une soudaine telle saisie, dans l'innocence vulputaire des sens - à la nietzschéenne cette fois-ci ...

C'est-à-dire que nous nous sentons et, nous sentant, nous sentons l'entour. Pour ainsi dire, c'est un moment méditatif vivant. Tout est clair et limpide, donc, en épiphanie voire parousie soudain, pouvant nous conduire vers des énantiodromies (cf. Carl G. Jung) - par quoi je doute de la permanence potentielle d'une telle phase, ainsi évidemment que de sa rationalité !

Or, cette épiphanie est décrite là, dans le sentiment d'éternité ; c'est une éternification dont je parlais déjà dans le lien précédent :
Que l'âme soit l'idée du corps existant en acte n'est pas toute l'âme. Car Spinoza affirme que l'âme ne peut rien imaginer ni mémoriser des choses passées si elle n'est pas liée au corps : la durée du corps est condition de l'imagination et de la mémoire. Si le corps meurt, l'âme n'imagine plus, n'est plus affectée, ne se souvient plus (prop21) : sous-entendu, il y a une autre définition de l'âme que celle d'une idée du corps existant en acte, qui ne vaut que pendant la durée du corps.
Cette affirmation est corroborée par l'idée que Dieu n'est pas seulement créateur du corps, mais aussi de son essence qui, elle, contrairement au corps, est éternelle (prop22). L'âme humaine n'est ainsi pas détruite avec le corps, mais quelque chose d'elle reste, et qui est éternel (prop23) : c'est cette partie de l'âme que Spinoza appelle essence du corps. Chose très étonnante : malgré la durée de notre corps, Spinoza affirme que « nous savons par expérience que nous sommes éternels » (Scolie) : car nous sentons que notre âme enveloppe notre corps avec une sorte d'éternité.
Cette supposée sensation d'enveloppement animique du corps, je dis que c'est précisément ce dont je viens de parler. A partir de quoi, évidemment, Spinoza, tout rationalisant s'avance-t-il more geometrico, extrapole superstitieusement, parce que ça met quand même du baume au cœur, pour éviter de craindre la mort, que de s'inventer quelque au-delà ! *Lol*
Honnêtement, je ne lui en veux pas pour cela. Moi-même, d'ailleurs, j'imagine parfois ... Mais continuons :
La vertu de l'âme, c'est de connaître les choses par le troisième genre de connaissance (donc l'intuition)  il parle très certainement là de la connaissance de l'âme seule (sans lien avec le corps, donc), sans doute pour prouver la question de l'éternité de l'âme (prop25) : c'est donc la connaissance de Dieu qui est impliquée par ce troisième genre de connaissance. Des prop26 à 31, Spinoza montre que l'âme ne peut concevoir d'idées éternelles en tant qu'elle conçoit le corps dans sa durée, mais seulement en tant qu'elle le conçoit dans une certaine éternité. C'est uniquement de ce troisième genre de connaissance que peut naître un amour de Dieu (prop32) : mais c'est un « amour intellectuel » (prop33). S'il parle d'amour intellectuel, c'est pour le distinguer d'un amour qui serait cause par une certaine affection (car l'amour, dans la seconde partie, n'est encore qu'une affection ; on voit ici la progression...) : d'où aussi l'affirmation, pour bien faire la distinction entre ces deux formes d'amour, de prop34, Corollaire « nul amour, sauf l'Amour intellectuel, n'est éternel ».
Sur l'amour de Dieu : « Dieu s'aime lui-même d'un Amour intellectuel infini ». Il y a donc bien un amour de Dieu, mais un amour intellectuel : ce qui est logique, puisque Dieu n'est soumis à aucune affection : il fallait que cet amour soit ainsi intellectuel et non affectif (prop35). S'aimant lui-même, il aime aussi les hommes, car « l'Amour de Dieu envers les hommes et l'Amour intellectuel de l'Ame envers Dieu sont une seule et même chose » (prop36, Corollaire).
Cet amour intellectuel, c'est, encore un coup, et tout purement, une expériencialité de l'exister - une épiphanie. Tous les randonneurs connaissent cela au bout de quelques heures de marche, lorsque soudain le paysage immense se découvre à eux, à la manière du Voyageur contemplant une mère de nuages de Caspar David Friedrich servant d'illustration à ce forum.

On n'a jamais rien fait d'autre là - et franchement, Spinoza s'étale en long, en large et en travers, faisant tout pour que l'on perde précisément la simplicité de cette expérience, et qu'au contraire on l'imagine inaccessible, ce qui est pour ainsi dire criminel devant l'humanité, de la part du philosophe - on n'a jamais rien fait d'autre là, que répéter mille fois la même chose après mille circonvolutions. Un poème aurait mieux fait l'affaire ! *Lol* ... qui certes, eut paru moins philosophique, mais tout de même : fallait-il l'Ethique pour en arriver à une banalité pareille ?

Cette dernière question fera réagir : mais eh ! Mal' ! qui te dit que Spinoza parle bien de la "banalité" que tu lui imputes ! - pourquoi pas ! vous voulez toujours tout le temps chercher midi à quatorze heures, et prendre des vessies pour des lanternes ! *Lol* ... Dans l'absolutisme religieux ambiant alors, Baruch Spinoza aura voulu en faire l'apologie distincte ! car il n'est pas évident que dans une église, une chapelle, agenouillé, on puisse accéder à pareil sentir.
La connaissance et l'amour de Dieu (prop15-38)

La connaissance des idées claires et distinctes est donc une connaissance, également, de l'idée de Dieu lui-même. Donc qui connaît clairement et distinctement ses affections, c'est-à-dire en fait des idées, connaît davantage Dieu. Et s'il connaît davantage Dieu, il se libère de ses passions ; et se libérant de ses passions, il est joyeux, et donc aime. La connaissance de Dieu va de pair avec son amour croissant : plus on connaît Dieu, plus on l'aime, car la connaissance de Dieu nous libère de nos passions (prop15). Il faut évidemment rajouter, alors qu'en Dieu toutes les idées sont adéquates et vraies , il ne peut alors évidemment pas connaître d'affection : on ne peut pas dire qu'il est amour, s'il n'a aucune affection, car alors il n'a ni joie ni tristesse (donc ni amour ni haine) « Dieu, à proprement parler, n'a d'amour ni de haine pour personne. Car Dieu n'éprouve aucune affection de Joie ni de Tristesse » (prop17, Corollaire). Toute idée étant en Dieu et toute connaissance d'une idée claire et distincte nous rapprochant de la connaissance de Dieu (la méconnaissance, donc cette forme de tristesse ne pouvant être en Dieu), il va sans dire que la connaissance de Dieu ne peut être qu'une joie ; et qu'ainsi, nul ne peut avoir Dieu en haine (prop18). Nous pouvons cependant concevoir une cause de la tristesse, par où nous la connaissons et avons ainsi une idée d'elle ; seulement, la tristesse, pour Spinoza, ne peut avoir lieu que si nous en méconnaissons la cause ; lorsque nous en connaissons la cause, Spinoza affirme qu'elle cesse purement et simplement d'être une passion, donc d'être une tristesse. La cause de la passion de tristesse étant en Dieu, la connaissance de la tristesse procure une joie qui est en Dieu et qui fait que malgré tout nous l'aimons (Scolie).
Or, comme c'était Deus sive Natura, on voulait pourtant bien parler, "tout bonnement", de la réalité. Du moins, essayer. Par quel art de la mise en scène ! *Lol* ... quel comédien ce Baruch, je vous jure ! *Lol* ... le ver était dans le fruit déjà dans la préforme de l'Ethique, son Traité de la Réforme de l'entendement, je vous laisse juger de cette grandiloquente modestie :
1. L’expérience m’ayant appris à reconnaître que tous les événements ordinaires de la vie commune sont choses vaines et futiles, et que tous les objets de nos craintes n’ont rien en soi de bon ni de mauvais et ne prennent ce caractère qu’autant que l’âme en est touchée, j’ai pris enfin la résolution de rechercher s’il existe un bien véritable et capable de se communiquer aux hommes, un bien qui puisse remplir seul l’âme tout entière, après qu’elle a rejeté tous les autres biens, en un mot, un bien qui donne à l’âme, quand elle le trouve et le possède, l’éternel et suprême bonheur.
2. Je dis que j’ai pris enfin cette résolution, parce qu’il me semblait au premier aspect qu’il y avait de l’imprudence ... etc. etc.
C'est le discours d'un passionné, évidemment. Mais un passionné qui sut puissamment faire trembler son temps, et qui éjouit encore bien des gens par le nôtre, par exemple Michel Onfray et Raphaël Enthoven (mais je ne sais pas si c'est bon signe).
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