Cioran, par Raphaël Enthoven

Aller en bas

Cioran, par Raphaël Enthoven

Message  Algues le Dim 21 Mai 2017 - 4:04

Raphaël Enthoven a consacré une émission de Philosophie à Cioran.
* http://blog.franceculture.fr/raphael-enthoven/philosophies-de-cioran-1ere-partie/
* http://blog.franceculture.fr/raphael-enthoven/philosophies-de-cioran-2eme-partie/
Cela m'avait amusé qu'il tente de déchiffrer l’œuvre de Cioran, comme il aurait pu le faire pour n'importe quel auteur ou n'importe quel thème, c'est-à-dire avec l'intention de conduire le téléspectateur à avoir des bases de réflexion, et pour ce faire, en vulgarisant des concepts, en faisant quelques pointes de rhéteur, en "brillant" comme il le fait d'habitude tout en semblant captivé par ce qu'il questionne là avec méthode. Cela m'avait amusé que Raphaël Enthoven veuille disséquer naïvement Cioran, et avec une apparente fascination pour cet homme ; amusant qu'il s'intéresse à soupeser les thèses de Cioran et questionne de haut son parcours, qu'il montre avec candeur de l'intérêt pour un philosophe qui l'aurait ouvertement méprisé (comme par ailleurs ce dernier montrait du mépris pour les excités de la Philosophie, auxquels ils préférait les "volcans éteints", ou ceux de ses semblables qui étaient tombés au plus bas d'eux-mêmes*)

*:

Cioran a écrit:Je ne m'entends tout à fait bien avec quelqu'un que lorsqu'il est au plus bas de lui-même et qu'il n'a ni le désir ni la force de réintégrer ses illusions habituelles.

Je me demande si Raphaël Enthoven a lu ce passage de Sur les cimes du désespoir, et s'il s'y est reconnu en préparant ses émissions :

Cioran a écrit:Je hais les sages pour leur complaisance, leur lâcheté, et leur réserve. J'aime infiniment plus les passions dévorantes que l'humeur égale qui rend insensible au plaisir comme à la douleur. Le sage ignore le tragique de la passion et la peur de la mort, de même qu'il méconnait l'élan et le risque, l'héroïsme barbare, grotesque ou sublime. Il s'exprime en maximes et donne des conseils. Le sage ne vit rien, ne ressent rien, il ne désire ni n'attend. Il se plaît à niveler les divers contenus de la vie, et en assume toutes les conséquences. Bien plus complexes me semblent ceux qui, malgré ce nivellement, ne cessent pourtant de se tourmenter. L'existence du sage est vide et stérile, car dépourvue d'antinomies et de désespoir. Mais les existences que dévorent des contradictions insurmontables sont infiniment plus fécondes. La résignation du sage surgit du vide, et non du feu intérieur. J'aimerais mille fois mieux mourir de ce feu que du vide et de la résignation.
avatar
Algues
Invité


Revenir en haut Aller en bas

momento

Message  Neo' le Dim 21 Mai 2017 - 14:02

Donatien Sade a écrit, " Conseils d'un militaire à son fils ", 1781, page 18 de l'e.o., disponible en ligne : " Il faut des passions à l'homme : les étouffer, c'est priver l'âme de son ressort le plus puissant ; les modérer, les diriger vers le bien, c'est le chef-d'oeuvre de la philosophie. Mais si l'habitude des vertus, si les réflexions les plus judicieuses contre les efforts des passions; si l'homme le plus attentif sur soi-même, ne peut espérer d'acquérir uns sagesse infaillible, du moins, avec le secours de l'âge, & d'une raison long-tems exercée, pourra-t-il parvenir à ce moindre degré de folie, dans lequel consiste peut-être toute la sagesse humaine ".

Gageons que cet homme, qui jusqu'à 35 ans fut un méchant homme, il le sait et il le dit, qui s'est lui-même corrigé grâce à la philosophie, il le dit aussi, savait de quoi il parlait. Mon propos, c'est que Cioran, cité par Algues ci-dessus, oublie de considérer certains " feu intérieur ", extrêmement problématiques, voire dangereux pour autrui, attentatoires à autrui, comme ceux qui ont agité Sade avant ses 35 ans. Ironie grinçante de l'histoire, on l'enferme pour très très longtemps alors qu'il a réussi à dominer, limiter, les dits " feu " les plus problématiques. C'était un sale type, mais il s'est considérablement corrigé, ce qui demeure en tous temps un fait rare, et cet effort le conduira à rejoindre les Lumières, en être, et même l'une des plus radicales ( A ma connaissance, c'est en 1777, il a 37 ans, qu'il le dit, l'écrit, l'assume, le revendique, etc., explicitement. ).
avatar
Neo'
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Cioran, par Raphaël Enthoven

Message  Algues le Lun 22 Mai 2017 - 18:48

Neopilina a écrit:Mon propos, c'est que Cioran, cité par Algues ci-dessus, oublie de considérer certains " feu intérieur ", extrêmement problématiques, voire dangereux pour autrui, attentatoires à autrui, comme ceux qui ont agité Sade avant ses 35 ans.

Sauf si j'ai mal compris la citation que j'ai postée, Cioran précise de quoi il parle :
Cioran a écrit:Bien plus complexes me semblent ceux qui, malgré ce nivellement, ne cessent pourtant de se tourmenter. L'existence du sage est vide et stérile, car dépourvue d'antinomies et de désespoir. Mais les existences que dévorent des contradictions insurmontables sont infiniment plus fécondes. La résignation du sage surgit du vide, et non du feu intérieur. J'aimerais mille fois mieux mourir de ce feu que du vide et de la résignation.
Il parle de ceux qui sont pétris de contradictions et tourmentés, désespérés. Cioran décrit les penseurs organiques, comme ils les appellent.

Ce résumé d'un article explique bien de quoi il s'agit :
Cet article essaie de comprendre, à travers les textes roumains et français de Cioran, comment le philosophe apatride a réussi à construire non seulement une œuvre littéraire et philosophique, mais aussi une posture intellectuelle qui entretient avec cette œuvre une relation des plus singulières. Cette posture est celle du « penseur organique » et elle renvoie à un écrivain qui préfère les « révélations de la douleur » aux réalités de l'art et de la science, et l'enthousiasme et les larmes aux découvertes de l'« homme impersonnel ». [...]
source : https://www.cairn.info/revue-litterature-2015-3-page-38.htm

Un autre extrait de Sur les cimes du désespoir qui pourrait rendre plus claire la première citation et la nature du feu intérieur dont il parle, en opposition à la pauvreté de la sagesse (titre de la citation du premier message) :
Cioran a écrit:[...]Tout ce qui est forme, système, catégorie, plan ou schéma procède d'un déficit des contenus, d'une carence en énergie intérieure, d'une stérilité de la vie spirituelle. Les grandes tensions de celle-ci aboutissent au chaos, à une exaltation voisine de la démence. Il n'est pas de vie spirituelle féconde qui ne connaisse les états chaotiques et effervescents de la maladie à son paroxysme, lorsque l'inspiration apparaît comme une condition essentielle de la création, et les contradictions comme des manifestations de la température intérieure. Quiconque désapprouve les états chaotiques n'est pas un créateur, quiconque méprise les états maladifs n'est pas qualifié pour parler de l'esprit. Seul vaut ce qui surgit de l'inspiration, du fond irrationnel de notre être, ce qui jaillit du point central de notre subjectivité. Tout produit exclusif de l'acharnement et du travail est dépourvu de valeur, comme tout produit exclusif de l'intelligence est stérile et inintéressant. En revanche, me ravit le spectacle de l'élan barbare et spontané de l'inspiration, l'effervescence des états d'âme, du lyrisme essentiel et de tout ce qui est tension intérieure — toutes choses qui font de l'inspiration la seule réalité vivante dans l'ordre de la création.

Le premier message du sujet était une parenthèse sur un autre fil au départ. Je ne l'ai pas pensé comme un sujet, mais comme une remarque à propos de Raphaël Enthoven plus que de Cioran, alors certes la citation choisie ne permet sans doute pas de lancer un sujet sur le rapport de Cioran aux philosophes qu'il peut mépriser, ni de sa conception de ce qu'est un penseur valable.
Voilà, peut-être que ce message-ci précise la chose.
avatar
Algues
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Cioran, par Raphaël Enthoven

Message  Neo' le Mar 23 Mai 2017 - 13:06

Algues a écrit:Voilà, peut-être que ce message-ci précise la chose.

Tout à fait. Ce n'était même un reproche à l'encontre de Cioran.
avatar
Neo'
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Cioran, par Raphaël Enthoven

Message  Algues le Mar 23 Mai 2017 - 15:55

Il suffit de jeter un coup d’œil aux notes compilées par Nicolas Cavaillès dans sa thèse sur Cioran pour se rendre compte que l'affaire semble aux premiers abords difficile. Lorsqu'on parle de Cioran, étant donné que les thèmes qui connaissent sa faveur sont très redondants, on peut toujours dégager quelques rapports conceptuels, bon gré mal gré. Du reste, il faut faire avec ce que l'on a, au risque de profaner sa mémoire et d'aller à l'encontre de sa volonté.
avatar
Algues
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: Cioran, par Raphaël Enthoven

Message  Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum