Peter Sloterdijk, Max Weber, le christianisme et le capitalisme

Aller en bas

Peter Sloterdijk, Max Weber, le christianisme et le capitalisme

Message  Malcolm le Lun 5 Juin 2017 - 23:52

Non seulement le divin est actuellement "à la mode" sur ce forum, mais un des topics l'y concernant règne statistiquement sur l'ensemble des topics. Et puis, nous avons un membre, Kalos, toujours prêt à défendre théoriquement le catholicisme précisément, devant d'autres formes du christianisme - serait-il irréligieux. Pire que cela ! je suis moi-même un assez bon défenseur du catholicisme entre les religions à mes heures perdues, au prétexte fameux et notoire, qu'un certain Max Weber a écrit au XIXème siècle : l’Éthique protestant et l'esprit du capitalisme, où sociologiquement il trouve que le calvinisme était parfait comme mentalité capitalistique, et réciproquement - j'en passe, et des meilleures.

Ceci étant dit, il faut bien noter que pour nous deux - dont je viens de parler, - il semblait aller de soi que le catholicisme fût comme exempt de capitalisme, pour un tas de raisons, dont la première peut-être était ce constat que pour les catholiques le temps revient plus certainement à Dieu, que pour les protestants en cela plus proches des judaïsmes, et pas qu'en cela - et du moins, les judaïsmes euro-américains. A partir de là, se révélait comme une noblesse supérieure des catholicismes, sur la base de leur autoritarisme bien compris, mais aussi de leur grâce.

Bon.

Sortant quant à moi de la lecture de Zorn und Zeit - Colère et Temps, essai politico-psychologique en VF, ou une Histoire du ressentiment de la colère d'Achille à nos jours, - par Peter Sloterdijk, j'ai à la fois l'occasion de créer la partie-forum nouvellement dédiée à cet auteur, et de revenir sur nos affirmations. Voyez plutôt :
Peter Sloterdijk, /Colère et Temps/ p.150, ''Le dieu en colère : vers l'invention de la banque de vengeance métaphysique > Éloge du purgatoire'', éd. Libella - Maren Sell, a écrit:Grâce [à la nouveauté théologique du purgatoire, inventé durant le Bas Moyen-Âge], on a ramené dans le temps le segment médian de l'éternité et l'on en a fait le théâtre d'un postlude cathartique à l'existence humaine. On pourrait littéralement affirmer que le purgatoire est la matrice et le modèle de ce que l'on a plus tard appelé l'Histoire [au XIXème siècle] - cette globalité de processus qu'il faut penser au singulier et au cours de laquelle l'humanité se constitue comme un collectif global pour se libérer pas à pas des charges de ses passés locaux. Si, même dans l'au-delà, la purification, la mutation, "l'évolution" se déroulent encore, le lieu de purification devient, de manière latente, historique. Si l'Histoire humaine tend vers la purification (ou le progrès), elle assume d'une manière latente des fonctions de purgatoire.
Jusque là tout va bien, et cela corrobore même une de mes intuitions, de ce qu'on dit communément volontiers entre savants, qu'Augustin d'Hippone aurait été inventeur de la temporalité linéaire moderne - alors que cela serait plus tardif, donc. Mais, immédiatement après, page suivante :
P.151, Peter Sloterdijk a écrit:Pour conclure notre excursion dans l'histoire du traitement religieux de la colère dans le monde de l'Europe ancienne, rappelons la similitude croissante des pratiques du purgatoire avec les affaires de paiements formelles. Elle permet de démontrer que le discours portant sur la constitution d'un trésor de colère ne doit pas être pris dans un sens purement métaphorique ; la référence au passage des masses de colère, depuis la forme du trésor [thésaurisation] vers celle du capital [capitalisme] géré conformément aux règles de la banque, peut, à peu près, être prise au pied de la lettre. On le sait, l'invention du purgatoire a rapidement suscité un vaste système de paiements d'avance, dans la vie, pour les peines de purification de l'au-delà - un système connu sous le nom de "vente des indulgences".
Et d'enchaîner :
Grâce à ces transactions, le pape et les évêques comptèrent au nombre des premiers gagnants de l'économie financière capitaliste en cours de naissance [à la Renaissance, au XVème siècle]. Les chrétiens luthériens se rappellent sans doute que l'ardeur antiromaine du réformateur fut entre autres suscitée par les excès du commerce que la peur de l'enfer a engendrés, ce commerce qui soutenait l'illusion qu'en achetant des "indulgences", on pouvait se garantir la félicité dans l'au-delà. L'impulsion de Luther était authentiquement réactionnaire, dans la mesure où il associait à son pathos de la foi et de la grâce un inflexible retour à la colère méritée de Dieu (qui devait cependant ensuite être compensée par la grâce). Partisan des systèmes binaires, il abhorrait la modernité de la troisième voie [du purgatoire], celle que l’Église catholique avait prise en instituant son système de crédit d'un nouveau genre. Avec ce système-là, on pouvait, en payant d'avance, atténuer les quantités de colère divine négociable pour les péchés véniels - un procédé qui rappelle, pas seulement de manière superficielle, les achats à crédit modernes.
Et de conclure :
De ce point de vue, le catholicisme était déjà allé beaucoup plus loin dans le mammonisme des temps modernes que n'y parviendrait jamais l'esprit souvent cité par la suite du protestantisme lors de sa liaison avec celui du capitalisme.
Peter Sloterdijk nuance ensuite son propos, sur ce fait que la technique n'était pas encore au point ; mais, spirituellement, l'essentiel y était.

Et c'est ainsi que je comprends 1. comment lors des dernières présidentielles encore, François Fillon a pu fricoter avec le clergé ; 2. comment, de manière générale, il est fréquent et simultanément embarrassant d'attaquer l’Église romaine sur ses avoirs (la légende veut donc que le protestantisme porta mieux le capitalisme - cela dit la Grande Bretagne, l'Allemagne et les USA champions du monde capitaliste, sont massivement protestants : la légende se laisse comprendre aisément) ; 3. pourquoi Friedrich Nietzsche, si intempestif, put valoriser le catholicisme sur le protestantisme parfois ; et enfin 4. anecdotiquement, pourquoi Kalos est aussi méchant que l'Orangina Rouge - orange sanguine : "Parc' queeeeeeeeeeeeee !" *Lol* - ce qu'il ne voudra pas plus me pardonner que le reste ! *Lol*

Mais enfin, si je semble si confiant concernant "l'éthique catholique et l'esprit du capitalisme" alors, c'est parce que Peter Sloterdijk, avec Zorn und Zeit, a produit un travail magistral à mes yeux - personnellement rassérénant, aussi serein que cet homme est serein : il faut l'entendre.
avatar
Malcolm
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum