Atomistique lucrétienne

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Atomistique lucrétienne

Message  Kal' le Mer 5 Juil 2017 - 22:43

L'atomistique lucrétienne repose sur deux points fondamentaux : le premier, que rien ne peut se créer de rien ; et le second, que rien ne peut retourner à rien. Dans l'univers ainsi fait, il y a matière et vide rigoureusement séparés, l'un ne pouvant se réduire à l'autre et inversement. Rigoureusement séparés, alors qu'ils en sont tout autant omniprésents et mélangés en toute chose. Cela s'explique par le fait que pour Lucrèce, suivant l'opinion de Démocrite, la matière est composée de corps premiers minuscules et indivisibles (qu'il appelle métaphoriquement « l'extrême pointe ») ; ce sont des « minimums ». Voilà donc la nature : le vide et les atomes. Lucrèce, pour schématiser, prend pour exemple une balle de laine et une balle de plomb de taille identique : malgré cela, l'on ressent une nette différence de poids. L'atomistique lucrétienne rend compte de ce problème comme étant le résultat de la présence prépondérante de vide dans la balle de laine ainsi que de la présence de davantage d'atomes dans celle de plomb. Ou encore, il emploie le cas du son, élément invisible composé d'atomes séparés, dont la possibilité de traverser des matières solides résulte de la présence de vide entre les atomes des choses plus compactes. L'atome donc, insécable selon son étymologie, compose la matière de manière hétérogène, et cette composition diverse et spéciale constitue presque littéralement le « code génétique », le soubassement, de celle-ci : ainsi le bois, qui contient en puissance le feu et les cendres ; ou encore les aliments, qui contiennent des atomes pouvant régénérer le sang et les os, renfermant ainsi eux-mêmes en neufs le sang et l'os. Conséquemment de toutes ces affaires, Lucrèce explique la formation de l'univers par le clinamen, c'est-à-dire la rencontre aléatoire d'atomes. C'est d'un matérialisme dur, assumé et parfois tragique.

En bref et au final, connaître la nature au moyen de l'atomistique, participer aussi au raisonnement vrai, c'est se débarrasser de peurs inutiles et des superstitions ; mettre de côté les dieux. L'on voit que Lucrèce suit strictement le chemin d’Épicure à la recherche de l'absence de troubles plutôt que d'un bonheur illusoire et d'un bien suprême chimérique.

Lucrèce, De la nature, Livre I, a écrit:Et maintenant, apprends les vérités qui me restent à te découvrir, tu vas entendre de plus claires révélations. Je n'ignore pas l'obscurité de mon sujet ; mais d'un coup de son thyrse un grand espoir de gloire a frappé mon cœur, il m'a pénétré du doux amour des Muses ; et dans l'enthousiasme je parcours sur la cime des Piérides une région que nul mortel encore n'a foulée. J'aime puiser aux sources vierges, j'aime cueillir des fleurs inconnues et en tresser pour ma tête une couronne unique dont les Muses n'ont encore ombragé le front d'aucun poète. C'est que, tout d'abord, grandes sont les leçons que je donne : je travaille à dégager l'esprit des liens étroits de la superstition.


Dernière édition par Kalos le Mar 14 Nov 2017 - 22:15, édité 1 fois
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Re: Atomistique lucrétienne

Message  Avis' le Jeu 6 Juil 2017 - 7:33

Lucrèce, Démocrite, mes héros.
Donc, avec eux, c'est le début de la connaissance effective et pratique, sans l'aide du moindre microscope, simplement par la puissance de l'esprit. Et nos générations ont eu la chance d'assister à la fin de cette histoire avec Higgs et ses pairs, expliquant pourquoi et en quoi la matière a une masse. Fin de l'aventure, une autre a commencé avec les quanta.
Mais bon, aujourd'hui nos esprits sont habitués (j'allais dire rompus mais c'est un peu fat) aux hypothèses et foucades de nos théoriciens (dont les premiers sont précisément Démocrite et Lucrèce).

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Re: Atomistique lucrétienne

Message  Kal' le Jeu 6 Juil 2017 - 15:31

Si nos esprits étaient rompus aux théories de Démocrite et de Lucrèce, cela se saurait.
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Re: Atomistique lucrétienne

Message  Malcolm le Dim 9 Juil 2017 - 14:36

Kalos a écrit:En bref et au final, connaître la nature au moyen de l'atomistique, participer aussi au raisonnement vrai, c'est se débarrasser de peurs inutiles et des superstitions ; mettre de côté les dieux. L'on voit que Lucrèce suit strictement le chemin d’Épicure à la recherche de l'absence de troubles plutôt que d'un bonheur illusoire et d'un bien suprême chimérique.
Lucrèce, De la nature, Livre I, a écrit:Et maintenant, apprends les vérités qui me restent à te découvrir, tu vas entendre de plus claires révélations. Je n'ignore pas l'obscurité de mon sujet ; mais d'un coup de son thyrse un grand espoir de gloire a frappé mon cœur, il m'a pénétré du doux amour des Muses ; et dans l'enthousiasme je parcours sur la cime des Piérides une région que nul mortel encore n'a foulée. J'aime puiser aux sources vierges, j'aime cueillir des fleurs inconnues et en tresser pour ma tête une couronne unique dont les Muses n'ont encore ombragé le front d'aucun poète. C'est que, tout d'abord, grandes sont les leçons que je donne : je travaille à dégager l'esprit des liens étroits de la superstition.
Une prescience, en effet, mais dont on voit aussi toute l'émergence anthropologique contextuelle.
C'est-à-dire en effet, que cette remarque ...
Avistodénas a écrit:Donc, avec eux, c'est le début de la connaissance effective et pratique, sans l'aide du moindre microscope, simplement par la puissance de l'esprit. Et nos générations ont eu la chance d'assister à la fin de cette histoire avec Higgs et ses pairs, expliquant pourquoi et en quoi la matière a une masse. Fin de l'aventure, une autre a commencé avec les quanta.
Mais bon, aujourd'hui nos esprits sont habitués (j'allais dire rompus mais c'est un peu fat) aux hypothèses et foucades de nos théoriciens (dont les premiers sont précisément Démocrite et Lucrèce).
... que cette remarque manque au but !
Kalos a écrit:Si nos esprits étaient rompus aux théories de Démocrite et de Lucrèce, cela se saurait.
Eh oui ! ... Je m'explique.

Il se trouve en effet, que lorsque Lucrèce - sur la base d'une intuition (kantienne, l'intuition comme saisie de l'instant - et non bergsonienne, l'intuition comme saisie de la tendance intrinsèque) - parle d'atome, il n'en est pas au boson de Higgs, ni au principe de Heisenberg. Seuls Higgs et Heisenberg peuvent, rétrospectivement, se faire victimes consentantes de l'illusion téléologique, c'est-à-dire le leurre d'après lequel Lucrèce (ou Démocrite) devaient aboutir à Higgs ou Heisenberg (évidemment, Higgs, Heisenberg, valent ici pour n'importe quel bien-trop-enthousiaste devant l'Histoire scientifique, car - sans les connaître - je présume Higgs et Heisenberg des esprits plus sagaces que les bien-trop-enthousiastes devant le devenir-scientifique de l'Histoire occidentale ... jusqu'à notre débilissime certain empirisme politique qui règne, sur la base pervertie de Francis Bacon). C'est-à-dire que, lorsque Lucrèce écrit, il écrit au beau milieu d'un univers de sens, que nous jugeons impudemment superstitieux sans concession, désormais : univers polythéiste aux brassages étranges, autour de la Méditerrannée, et entre Celtes, Berbères, Slaves et Sémites (les anciens Hébreux avaient une Shekinah ou une Ashéra, personnification de la sagesse, à côté de leur Yahvé, etc.).

Soit donc tel épicurien, qui laisse les dieux où ils sont, ce qui est déjà une manière minimale de leur tordre le cou. Ceci étant, un historien tel que Pierre Vesperini suppute - sur la base d'indices méthodologiques - qu’Épicure se divinisa autant que Platon, à travers sa philosophie. Mais cela concorde avec mon intention de propos, ici, car cela se lit encore dans les lignes de Lucrèce : il y est question de vérités, de choses véritables, qui toutes doivent conduire à l'ataraxie (forme d'accession à la sagesse, en l'occurrence épicurienne, signifiant donc absence de troubles - ce qui est certes une vision désormais convenue du "sage"). Bon. Question : voit-on un Higgs ou un Heisenberg nous parler de telle illumination ?

Et nos zététiciens-réflexes aujourd'hui, au point qu'ils en sont devenus des dogmatiques sceptiques (!!!) ...
* http://www.liberte-philosophie-forum.com/t2035-pyrrhon-ou-le-zen-philosophique#38875
* http://www.liberte-philosophie-forum.com/t1524-dubitation-et-perplexite#28691
... ne sont assurément pas dans une sagesse mais, au contraire, dans des formes d'irréligion forcenées, aboutissant plus certainement au phénoménisme, à l'absurdisme, à l'existentialisme, etc. prêts à désirer l'angoisse du néant, plutôt que de rechercher l'ataraxie ! ... En fait, en quelques 2000 ans, tout s'est passé de telle sorte à ce que, ce qui était un soulagement et un dépassement de la conditio humana par les philosophes, deviennent une sorte de naufrage moral serti de technoprogressisme, selon : exaltant les transhumanistes ou déprimant les humanistes, désormais. Et entre, ce positivisme-scientisme-technicisme de nos mondes d'épistémè empirio-rationaliste, qui tente de nous réjouir des découvertes (dont par ailleurs, Peter Sloterdijk fait un paradigme pour comprendre la modernité, dans Im Weltinnenraum des Kapitals) mais qui nous désole tant dès lors que le complexe militaro-économiste s'en saisit (avec emblématiquement le XXème siècle).

On est très, très loin de Lucrèce, quand on est près de Higgs et de Heisenberg, encore qu'Heisenberg trouvait Bach transcendant ... mais on sent bien que plus d'un millénaire de christianisme influa entre lui et Lucrèce, et que jamais Heisenberg n'osa laisser entendre qu'il "se divinisait" "très-véritablement", ni d'ailleurs qu'il recherchait l'ataraxie. CQFD.

Lucrèce songeait avoir atteint un aboutissement. Les bien-trop-enthousiastes contemporains se prennent pour un aboutissement. Ça leur laisse un point commun ... bien piètre point commun, car l'un est philosophiquement abouti, l'autre pseudo-scientifiquement enthousiasmé, à l'heure où plus aucun scientifique sérieux n'ose bien se prononcer quant à la vérité, en en restant à quelque effectualité.


Dernière édition par Mal' le Dim 18 Fév 2018 - 16:32, édité 2 fois (Raison : orthographe-grammaire)
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Re: Atomistique lucrétienne

Message  Kal' le Dim 9 Juil 2017 - 19:19

Mal' a écrit:C'est-à-dire que, lorsque Lucrèce écrit, il écrit au beau milieu d'un univers de sens, que nous jugeons impudemment superstitieux sans concession, désormais : univers polythéiste aux brassages étranges, autour de la Méditerrannée, et entre Celtes, Berbères, Slaves et Sémites (les anciens Hébreux avaient une Shekinah ou une Ashéra, personnification de la sagesse, à côté de leur Yahvé, etc.).

Lucrèce juge son époque superstitieuse. La superstitio, en latin donc, a un sens très semblable de celui que l'on emploie aujourd'hui. Ceci pour souligner que cette critique est assez ancienne.

Mal' a écrit:Soit donc tel épicurien, qui laisse les dieux où ils sont, ce qui est déjà une manière minimale de leur tordre le cou. Ceci étant, un historien tel que Pierre Vesperini suppute - sur la base d'indices méthodologiques - qu’Épicure se divinisa autant que Platon, à travers sa philosophie.

Lucrèce et les épicuriens en général parlent du "divin Épicure", en effet.


Dernière édition par Kalos le Dim 9 Juil 2017 - 20:52, édité 1 fois
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Message  Avis' le Dim 9 Juil 2017 - 19:56

Une petite précision
Avis a écrit:Mais bon, aujourd'hui nos esprits sont habitués (j'allais dire rompus mais c'est un peu fat) aux hypothèses et foucades de nos théoriciens

Je songeais bien sûr aux "foucades" de nos théoriciens actuels (univers parallèles, trous de vers...) dont il est un peu tôt pour parler....
Quant à se diviniser, qui serait aujourd'hui assez fou pour le faire hormis les gourous...

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Re: Atomistique lucrétienne

Message  Malcolm le Dim 9 Juil 2017 - 20:05

Quant à se diviniser, qui serait aujourd'hui assez fou pour le faire hormis les gourous...
Il ne s'agit pas non plus de jouer aux êtres surnaturels en grossissant la voix et en faisant des simagrées censées impressionner leur monde ... mais de se sentir divin. Finalement, c'est assez proche d'une illumination bouddhique, ou d'une auréole christique.
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