"Un mouvement de choses qu'ils ne contrôlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrôle"

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"Un mouvement de choses qu'ils ne contrôlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrôle"

Message  Malcolm le Mer 12 Juil 2017 - 15:33

Karl Marx, /le Capital 1/, pp.85-86, Messidor, éd. sociales, trad. Jean-Pierre Lefebvre, a écrit:En fait, le caractère valeur des produits du travail [leur échangeabilité, leur valorisation marchande au-delà de leurs qualités intrinsèques d'usage] ne s'établit fermement qu'une fois que ceux-ci sont pratiqués comme grandeurs de valeur [quand ils sont comparés sur les marchés]. Or ces grandeurs changent constamment, indépendamment de la volonté, des prévisons et des actes des gens qui échangent [puisque la valeur découle du temps de travail moyen pour une zone d'échange marchand, temps de travail nécessaire à sa production, relatif aux technologies, compétences et autres organisations du travail]. Leur mouvement social propre a pour les échangistes la forme d'un mouvement de choses qu'ils ne contrôlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrôle [sentiment que nous partageons globalement tous, devant la mondialisation marchande]. Il faut attendre un développement complet de la production marchande scientifique de la chose : on comprend alors que ces travaux privés, menés indépendamment les uns des autres, mais mutuellement interdépendants par tous les côtés en tant que branches naturelles de la division sociale du travail, sont réduits en permanence à leur mesure sociale proportionnelle, parce que dans la contingence des oscillations constantes des rapports dans lesquels s'échangent leurs produits le temps de travail socialement nécessaire à leur production s'impose par la force comme loi naturelle régulatrice, au même titre que la loi de la pesanteur s'impose quand quelqu'un prend sa maison sur le coin de la figure. La détermination de la grandeur de la valeur par le temps de travail [moyen pour une zone d'échange marchand, temps de travail nécessaire à sa production, relatif aux technologies, compétences et autres organisations du travail] est donc un secret caché sous la phénoménalité [l'apparence manifeste] des mouvements des valeurs relatives [les unes aux autres] des marchandises. En découvrant ce secret, on lève l'apparence d'une détermination purement aléatoire des grandeurs de valeur des produits du travail, mais on ne supprime nullement leur forme de choses [par quoi elles sont échangeables indifféremment].
Si vous ne comprenez pas quelque chose là-dedans, dîtes-le-moi, mais ça me semble clair - d'autant plus que j'y ai joint les passages entre crochets, pour mieux situer.

Évidemment, à l'heure du capitalisme financier, où 75% de la valeur supplémentaire (plus-value) est produit par des transactions virtuelles, on a l'impression que ce marxisme (qui nous explique là, que la fluctuation des valeurs semble nous contrôler, de ce qu'en fait nous ne saurions tout savoir des diversités technologiques, compétentes et organisationnelles du travail productif ... ) n'est plus si pratique. Et, ce, d'autant plus que les banques s'appliquent par le crédit, à la création monétaire, etc. de telle sorte que leurs prêts et leurs remboursements avec intérêt, participent en fin de comptes à la spéculation générale dans laquelle nous sommes - désindexé de l'or.

Néanmoins voyez : ce qui permet de produire de l'argent avec de l'argent seul, et virtuellement, de nos jours, qu'est-ce ? sinon des algorithmes produits du travail humain, et autres free trades humains, sur la base d'organisations sociétaires-logistiques humaines, rendant possible la technostructure qui, elle-même, n'est pas peuplée par autre chose que d'humains "technostructeurs" dont nous sommes d'ailleurs parties (vous savez, ce sentiment "globalisé" d'être comme "enveloppé, pétri" par la finance) ?

Soit donc une ruche, humaine ruche, ayant mis en place des procédures désincarnées, déshumanisant des dynamiques proprement humaines pourtant, sinon qu'elles nous en rendent moins capables d'entente a priori, quand on est un quidam. Et néanmoins,
Leur mouvement social propre [aux marchandises, dont l'argent est la forme-équivalente universelle, marchandise-des-marchandises, marchandise au carré] a pour les échangistes la forme d'un mouvement de choses qu'ils ne contrôlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrôle.
Bref : Marx, ou comment se saisir du monde tel qu'il va, sans s'y sentir leurré. Mais d'ailleurs, n'importe quel puissant de ce monde jouant de ces leviers économiques, pressent comme l'ivresse du contrôle.

***

Au passage, ce "mouvement de choses qu'ils ne contrôlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrôle", a été obscurément décrit par Adam Smith - Adam Smith qui s'y rendait comme en "sentiment océanique" (Romain Rolland) - en tant que main invisible ... Main invisible ! *Lol* On comprend maintenant pourquoi : elle échappe certes aux différents acteurs, encore qu'elle n'ait rien de manipulatrice ni d'invisible.

Auquel titre d'ailleurs, la différence entre le prétendu réalisme de notre capitalisme libéral, et le prétendu irréalisme de l'analyse marxienne, tient en ceci, que le capitaliste libéral plonge aveuglément "dans les choses", et que l'analyste marxien en observe scrupuleusement le réel social. Ou encore, dit autrement : le capitaliste libéral s'en moque (il croit que "plus de capitalisme libéral" est le mieux), l'analyste marxien le prend en compte (et ajuste les conditions sociales). L'un dédaigne la politique, l'autre est conscient qu'il n'y a de politique que dans la responsabilisation sociale.

Soit donc qu'un travailleur bradant l'ajustement social au nom du "réalisme capitaliste libéral", se tire une balle dans le pied "irréaliste analyste marxien". C'est-à-dire que, le véritable idéologue, ça n'est pas le marxiste, mais celui qui (se) leurre quant au réel social - quant à la praxis.


Nota bene : j'apprends récemment à la bibliothèque, au hasard d'un Alternative économique avec Macron en une, qu'Adam Smith n'a jamais parlé de main invisible comme fantôme régulateur des marchés, mais que ce sont deux-trois malheureuses expressions de cet acabit chez lui, par lesquelles d'autres économistes faussaires & fallacieux inventèrent telle improbable égrégore. Pauvre Smith ! *Lol* Lui, il ne voulait pas que l'économie devienne capitaliste, c'est-à-dire conforme à sa description marxiste ! *Ptdr*

*********************

Ceci corrigé, voyez :
Karl Marx, /le Capital 1/, p.803, même édition, a écrit:Nous avons vu comment l'argent est transformé en capital, comment, avec le capital, on fait de la survaleur, et à partir de la survaleur davantage de capital. Cependant, l'accumulation du capital présuppose la survaleur, la survaleur la production capitaliste, laquelle présuppose à son tour la présence de masses importantes de capital et de force de travail entre les mains de producteurs de marchandises. Tout ce mouvement semble donc tourner dans un cercle [et Marx ajoute] vicieux [c'est moi qui souligne] dont nous ne sortons qu'en supposant une "accumulation initiale" [ce qui est le propos] antérieure à l'accumulation capitaliste ("previous accumulation" chez Adam Smith), une accumulation qui n'est pas le résultat du mode de production capitaliste, mais son point de départ.

Cette accumulation initiale joue dans l’économie politique à peu près le même rôle que le péché originel dans la théologie. Adam mordit la pomme, et voilà le péché qui fait son entrée dans le monde. On nous en explique l’origine par une aventure qui se serait passée quelques jours après la création du monde.

De même, il y avait autrefois, mais il y a bien longtemps de cela, un temps où la société se divisait en deux camps : là des gens d’élite, laborieux, intelligents, et surtout doués d’habitudes ménagères ; ici, un tas de coquins faisant gogaille du matin au soir et du soir au matin. Il va sans dire que les uns entassèrent trésor sur trésor, tandis que les autres se trouvèrent bientôt dénués de tout. De là la pauvreté de la grande masse qui, en dépit d’un travail sans fin ni trêve, doit toujours payer de sa propre personne, et la richesse du petit nombre, qui récolte tous les fruits du travail sans avoir à faire œuvre de ses dix doigts.

L’histoire du péché théologal nous fait bien voir, il est vrai, comme quoi l’homme a été condamné par le Seigneur à gagner son pain à la sueur de son front ; mais celle du péché économique comble une lacune regrettable en nous révélant comme quoi il y a des hommes qui échappent à cette ordonnance du Seigneur.

Et ces insipides enfantillages, on ne se lasse pas de les ressasser. M. Thiers, par exemple, en ose encore régaler les Français, autrefois si spirituels, et cela dans un volume où, avec un aplomb d’homme d’État, il prétend avoir réduit à néant les attaques sacrilèges du socialisme contre la propriété. Il est vrai que, la question de la propriété une fois mise sur le tapis, chacun se doit faire un devoir sacré de s’en tenir à la sagesse de l’abécédaire, la seule à l’usage et à la portée des écoliers de tout âge.

Dans les annales de l’histoire réelle, c’est la conquête, l’asservissement, la rapine à main armée, le règne de la force brutale, qui l’a toujours emporté. Dans les manuels béats de l’économie politique, c’est l’idylle au contraire qui a de tout temps régné. À leur dire il n’y eut jamais, l’année courante exceptée, d’autres moyens d’enrichissement que le travail et le droit. En fait, les méthodes de l’accumulation initiale sont tout ce qu’on voudra, hormis matière à idylle.

Le rapport officiel entre le capitaliste et le salarié est d’un caractère purement mercantile. Si le premier joue le rôle de maître et le dernier le rôle de serviteur, c’est grâce à un contrat par lequel celui-ci s’est non seulement mis au service, et partant sous la dépendance de celui-là, mais par lequel il a renoncé à tout titre de propriété sur son propre produit. Mais pourquoi le salarié fait-il ce marché ? Parce qu’il ne possède rien que sa force personnelle, le travail à l’état de puissance, tandis que toutes les conditions extérieures requises pour donner corps à cette puissance, la matière et les instruments nécessaires à l’exercice utile du travail, le pouvoir de disposer des subsistances indispensables au maintien de la force ouvrière et à sa conversion en mouvement productif, tout cela se trouve de l’autre côté.

Au fond du système capitaliste il y a donc la séparation radicale du producteur d’avec les moyens de production. Cette séparation se reproduit sur une échelle progressive dès que le système capitaliste s’est une fois établi ; mais comme celle-là forme la base de celui-ci, il ne saurait s’établir sans elle. Pour qu’il vienne au monde, il faut donc que, partiellement au moins, les moyens de production aient déjà été arrachés sans phrase aux producteurs, qui les employaient à réaliser leur propre travail, et qu’ils se trouvent déjà détenus par des producteurs marchands, qui eux les emploient à spéculer sur le travail d’autrui. Le mouvement historique qui fait divorcer le travail d’avec ses conditions extérieures, voilà donc le fin mot de l’accumulation appelée "initiale" parce qu’elle appartient à l’âge préhistorique du monde bourgeois.

L’ordre économique capitaliste est sorti des entrailles de l’ordre économique féodal. La dissolution de l’un a dégagé les éléments constitutifs de l’autre.

Quant au travailleur, au producteur immédiat, pour pouvoir disposer de sa propre personne, il lui fallait d’abord cesser d’être attaché à la glèbe ou d’être inféodé à une autre personne ; il ne pouvait non plus devenir libre vendeur de travail, apportant sa marchandise partout où elle trouve un marché, sans avoir échappé au régime des corporations, avec leurs maîtrises, leurs jurandes, leurs lois d’apprentissage, etc. Le mouvement historique qui convertit les producteurs en salariés se présente donc comme leur affranchissement du servage et de la hiérarchie industrielle. De l’autre côté, ces affranchis ne deviennent vendeurs d’eux-mêmes qu’après avoir été dépouillés de tous leurs moyens de production et de toutes les garanties d’existence offertes par l’ancien ordre des choses. L’histoire de leur expropriation n’est pas matière à conjecture : elle est écrite dans les annales de l’humanité en lettres de sang et de feu indélébiles.
Il y a des accents hugoliens, chez Marx, c'est sûr. Mais, en guise de confirmation, voyez plutôt sur ce forum : http://www.liberte-philosophie-forum.com/t1234-un-retour-a-l-economie-du-xve-siecle#21467
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Re: "Un mouvement de choses qu'ils ne contrôlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrôle"

Message  Philo le Lun 24 Juil 2017 - 18:54

Mal' a écrit:Nota bene : j'apprends récemment à la bibliothèque, au hasard d'un Alternative économique avec Macron en une, qu'Adam Smith n'a jamais parlé de main invisible comme fantôme régulateur des marchés
En effet, on en avait déjà parlé sur le forum. L'ironie est que la "main invisible" de Smith devait favoriser le commerce national. C'était du protectionnisme sans intervention de l'Etat.
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Re: "Un mouvement de choses qu'ils ne contrôlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrôle"

Message  Avis' le Mar 25 Juil 2017 - 6:41

"Main invisible" ou pas, je n'ai d'abord jamais contesté Marx comme le prétend Mal', je le répète, parce que je n'ai pas beaucoup lu de lui (en tous cas je lis les textes qui sont proposés ici, et je les lis avec "attention", contrairement encore à ce que prétend Mal', et je leur donne quitus de ce qu'ils reflètent bien la réalité).
Les critiques et les humeurs cependant se déversent toujours sur la finance, la phinance, sans réfléchir plus avant. Les états ont choisi de sauver les banques afin de retarder le crunch final qui ne manquera pas de se produire. Ca c'est un constat : si les états re-financent les banques, c'est juste dans le souci de nous épargner le plus grave, à eux, les financiers, mais aussi à nous, les petits, et même les tout petits, qui souffriront mille fois plus que les grands pontes de la finance.
Mais il en est un autre, de constat, que chacun refuse de voir. Derrière la finance, qu'y a-t-il ? Des hommes. Pas des monstres.
Et les hommes possèdent cette nature particulière d'être pulsionnels et privés de tout libre-arbitre (sauf pour commander leur petit-déjeuner). Supprimez d'un coup les financiers, refondez le système, (ce qui fut fait avec le succès que l'on sait) il en viendra aussitôt d'autres, dans la seconde, aussi assoiffés de finance et de pouvoir. Au point de pouvoir se demander sérieusement si le cours de l'humanité pouvait évoluer autrement.
Les "lutte-finalistes" ne sont guère que d'autres trublions tout aussi pulsionnels, privés de libre-arbitre, tout aussi assoiffés de finance et de pouvoir et frustrés par dessus le marché de ne pouvoir participer à la bacchanale des passions humaines. Tout ça dans le même sac. Et moi-même avec si je n'avais agi, dans ma grande inconscience, que par pur plaisir du jeu économique, que par goût de la compétition.
Tous les hommes ne naissent pas libres et égaux (sauf en droit mais qu'est-ce que le droit sinon celui de ne pas s'entre-égorger), mais ils naissent frustrés de ce que leurs pulsions ne puissent se déchaîner, et jaloux les uns des autres parce que c'est une première conséquence de la pulsion. Jaloux même de dieu et en même temps si pleutres, si craintifs, qu'ils ne puissent même pas assumer leur condition quelle qu'elle soit. C'est toujours la faute à l'autre. Chaque nombril est un esprit immaculé et infaillible, comme dieu.
Alors la finance, c'est évidemment l'ennemi pour qui en est privé car la finance est l'essentiel de la vie de l'homme-frustré-pulsionnel.
Il ne manque à Marx que cette analyse pour être complet mais peut-être l'a-t-il faite, ou un autre. Et si l'on joint les deux bouts, la finance et l'homme, sans les séparer de façon artificielle, alors voila que se fait jour une nouvelle compréhension de vrai philosophe (tous dans le même sac de la frustration). Tout le monde n'est pas - ne peut pas être - riche au vu des conditions pénuriques de la terre qui a presque tout donné à mesure de sa surpopulation, mais chacun voudrait l'être un peu plus de fil en aiguille - c'est une pulsion de l'esprit (ou comment l'esprit se fabrique ses pulsions).
Alors le capitalisme au XIV° ou aujourd'hui, c'est toujours le même fruit de la pulsion (ou fruit de la passion comme on voudra).
Et si j'avais à être philosophe, je serais celui de la frustration sans aucun doute;

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Re: "Un mouvement de choses qu'ils ne contrôlent pas, mais dont ils subissent au contraire le contrôle"

Message  Malcolm le Mar 25 Juil 2017 - 11:43

si j'avais à être philosophe, je serais celui de la frustration sans aucun doute;
Oui, tu es frustrant !
je n'ai d'abord jamais contesté Marx comme le prétend Mal', je le répète, parce que je n'ai pas beaucoup lu de lui (en tous cas je lis les textes qui sont proposés ici, et je les lis avec "attention", contrairement encore à ce que prétend Mal', et je leur donne quitus de ce qu'ils reflètent bien la réalité).
Je dis surtout que tu ne réponds pas aux topics, mais y vient avec tes balls pulsionnalistes sur la table, toujours, indépendamment de la compréhension particulière d'un philosophe ou l'autre et, si tu faisais cet effort d'empathie intellectuelle, ce jeu perspectiviste, cette démarche philologique ... peut-être que tu réaliserais à quel point la frustration pulsionnelle est tienne, et à quel point tu défends d'abord et avant tout ton mode de fonctionnement, ou du moins ce que tu crois tel. Je charrie partiellement, aussi, tout comme tu aimes à charrier, mais ...

... revenons-en au sujet, à savoir l'entente de Marx, par-devers ton morceau de littérature réflexive qui, par ailleurs, a aussi ses accents "hugoliens" de type Légende des peuples : "voici le monde, voici les Hommes, c'est ainsi, amen".
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