Que Marx ne fut pas matérialiste historique et/ou dialectique

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Que Marx ne fut pas matérialiste historique et/ou dialectique

Message  Malcolm le Mer 9 Aoû 2017 - 0:25

Mais évidemment ! qu'il le fut. Qu'est-ce que c'est que ce titre putaclic ? ... Oh, juste l'affirmation paradoxale, en effet, que Marx ne fut pas matérialiste historique/dialectique, mais que Marx avança un immatérialisme sociotechnique. Il va pourtant falloir que je m'explique.

Car de fait, Marx observe la praxis sociale pour ainsi dire en 2D, ce qui est extrêmement avantageux sous cet angle que la 3D et ses profondeurs peuvent illusionner perspectivement. Les peintres le savent bien, et autres artistes-installateurs aujourd'hui, qui jouent des perspectives, justement.

Soit donc "le fait social". Aussitôt tu te dis que c'est complexe. Il y a dans cette locution de "fait social" quelque chose d'ésotérique, d'ailleurs accentué par l'épaisseur - voire la poisse - de cette notion de "fait". Les faits, en effets, sont lourds, pesants, opaques, encore qu'ils paraissent avec une factualité dotée de la légèreté phénoménique. C'est leur facticité, n'est-ce pas, je veux dire leur fiction. Fait, factualité, facticité, fiction, ressortent du même champ sémantique d'ailleurs, mais on reprochera de sophistiquer. Passons : "le fait social" court pêle-mêle des intentions personnelles aux institutions collectives, en passant par différents organismes, de la famille à la grande organisation, qui tous ont une sociologie de groupe avec ses sombreurs et sa tectonique des plaques en même temps que sa dynamique des moments. Bref : "le fait social" nous apparaît si bien en 3D, qu'il est sujet aux flous et autres pertes de vues, sans parler des obscurités et autres jeux d'ombres relatifs aux jeux de lumière, etc.

Hélas, si ce propos me semble manifestement vrai, il me semble tout aussi manifestement, qu'il n'éclaire rien quant au "fait social", suite à quoi la science s'abîmera méthodologiquement ès microsociologies, ce qu'elle fit et fait allègrement, quand elle dispose encore des moyens de la recherche.

Donc.

Donc Marx impose à cela qui paraît obscur dans sa surface-même, l'obligation de paraître en 2D. Or, pour ce faire, rien de tel que de retirer aux différents acteurs-réseaux toute intentionnalité personnelle et toute intrinséquentialité collective, pour ne plus s'intéresser que solidement à ce qu'ils effectuent. A partir de quoi, centré sur l'effectuation, l'on se dira matérialiste, parce que la matière semble idéalement disposer de cette netteté. (Et c'est drôle alors, comme le factualisme précédent peut se distinguer du matérialisme ; par quoi d'ailleurs, les scientifiques actuels qui veulent philosopher se prêtent plus volontiers au physicalisme qu'au matérialisme, sujet à caution dans ses héritages philosophiques millénaires. Passons.)

Donc.

Donc le matérialisme de Marx est l'affirmation méthodologique d'une centration sur l'effectuation des acteurs-réseaux, indépendamment de leurs bonnes intentions - comme leurs malveillances, - et indépendamment de leurs bonnes illusions collectives - comme leurs décadences (latin decadere, pour ne pas être en rythme). Soit donc, méthodologiquement, que ce que te dit un acteur-réseau peut être à mille lieu de son effectualité. Je veux dire qu'untel peut très bien déclarativement penser ceci de son effectualité, quand son effectualité plaide techniquement dans le sens de cela. Une réalité désormais prise en compte par toutes les sciences sociales et psychiques, jusqu'aux points de supposer divers types d'inconscients à l’œuvre - pas la peine de toujours en revenir à la sexualité freudienne : il suffit de penser à l'inconscient cognitif, pour comprendre que nos opérations mentales se soutiennent de toute une activité invisible. Vous n'êtes pas responsables des battements de votre cœur, sans quoi cela fait longtemps qu'on engueulerait les gais lurons qui nous feraient la farce d'un AVC.

Donc.

Donc la 2D marxienne a du bon, et du si bon d'ailleurs, que toutes les sciences de l'Homme sont pour ainsi dire obligées d'en tenir compte. C'est d'ailleurs aussi pour cela que la meilleure économie (comme avec les Freakonomics par exemple) a du succès - quand elle ne se borne pas à mathématiser le monde pour la mathématique. C'est-à-dire que le calcul n'a pas de profondeur, encore que je laisse au bon soin des matheux spéculatifs de me prouver ingénieusement le contraire ... Nous n'en sommes pas là, et n'en avons pas besoin là.

Seulement, à ce point, quand je lis Marx allègrement parler de travail abstrait, qui se gélifie dans le produit, sa valeur voire sa plus-value, j'ai comme le sentiment d'avoir perdu le matérialisme, serait-on concentré sur l'effectuation. A partir de quoi tu me diras que j'ai ignoré l'historique/dialectique qui adjective le matérialisme marxien.

C'est juste.

Eh bien, l'effet que produit cet historique/dialectique, est double, fatalement, selon le terme employé. Quant à historique, cela signifie que le matérialisme n'est pas statique, instantané, fixiste. S'il l'était - s'il prenait la matière comme un Tout totalisé, dirait Sartre - ce matérialisme ne différerait pas de l'essentialisme. Après tout, on prendrait juste la matière et son effectualité 2D, pour une essence - ce qui est statiquemnt, instantanément, fixistement, tout à fait possible. Et d'ailleurs, on retrouve de ce per-essentialisme (de cette façon de procéder de l'essentialisme) jusque dans le physicalisme de nos pointus scientifiques encore aujourd'hui. Et remarquez que je ne leur en tiens pas grief : c'est un problème déjà reconnu par Sartre, qu'on voit mal comment interpréter la physique autrement qu'aussi durement. Sous un angle, et pour temporalisée qu'on la concevrait, elle n'a pas d'Histoire, évidemment. Cette Histoire que les Hommes imposent à leurs vies, précisément de ce qu'ils sont des organismes animaux complexes, sociaux - et Sartre, de parler de Tout détotalisé. Donc, ce matérialisme qui envisage l'Homme dans sa biologie effectuale, doit pourtant s'enrichir des effets complexes, sociaux, temporellement imposés aux matières par l'effectuation humaine. En l'occurrence, dans la production.

Donc.

Donc le matérialisme historique permet d'expliquer que, de la matière première au produit manufacturé - et enrichi en cela d'autres matières premières voire d'autres produits manufacturés intermédiaires, - il se passe historiquement quelque chose - cette Histoire durerait-elle le temps d'une chaîne de montage ou d'une prestation de service. En l'occurrence, le temps de travail initialement fourni est comme abstrait, gelifié dans le produit, dont l'expression est elle-même gelifiée dans une valeur ; répétez cela, avec toutes les interventions sur le produit et autres enrichissements - c'est le cas de le dire.

En fait là, à travers un vocable bizarre d'alchimiste pourtant, Marx nous offre à l'idée comme une vidéo d'ingénieur, vous savez, où l'on voit un moteur - par exemple - se construire "tout seul" pièce après pièce, le tout en synthèse et en accéléré, de l'extraction minière du métal à la machine opérationnelle, en passant par la fonderie, l'affutage, au dessin industriel et autres formes-montages. A chaque étape, à chaque adjonction, c'est du travail abstrait qui vient faire la valeur du produit et, à chaque étape, il y a donc plus-value en ce qu'il y a agglutinement de gel. C'est très étonnant de trouver cela chez Marx, de telles notions, qui font très dynamique smithienne-riccardienne-ultralibérale des marchés, etc. et pourtant ça n'en dirime pas l'intelligence sur le fond, encore que cela laisse songeur quant à la qualité du matérialisme marxien !

Mais je n'ai pas abordé le point du dialectique. Si l'historique permettait de temporaliser humainement la chose, le dialectique va simplement la signaler sous l'angle du va-et-vient à chaque étape, en la temporalisant certes, peut-être moins humainement, ou bien peut-être plus humainement après tout, de ce que la dialectique est pourtant une invention philosophique - le dialogue co-constructif. Mais enfin, c'est cette logique dynamique qui compte le plus dans le dialectique. Et c'est donc pour cela que Sartre plus tard, trouvera raisonnablement (sur la base d'Henri Lefebvre) que le marxisme s'applique mal en dehors de l'humain, contrairement à ce que pensaient idiotement - car dogmatiquement - "les marxistes" (le dogmatisme souffre mal la dialectisation autant que l'historisation).

Bon.

A partir de là, cette singularité de matérialisme historique/dialectique, me donne juste envie de nommer le marxisme un immatérialisme sociotechnique, de ce qu'en effet, il historise-dialectise le social et le technique bien avant l'anthropologie (chose dont les sciences humaines se servent toujours, encore, aussi, et non sans raison, au contraire - je pense que nous serons assez d'accord, en dehors des structuralistes radicalisés et autres trop-matheux-pour-être-vrais). Et puis, donc, sans être un idéalisme, il est difficile de trouver que les transferts de gel ... il est difficile de trouver que cette "alchimie" pourtant opérationnelle, se retrouve dans la matière, puisqu'elle vit précisément des interprétations, de l'information - comme on dit maintenant. Du sème, du signifiant social (encore qu'on puisse physicalistement vouloir que l'information soit nivelée à la matière, auquel cas pourtant alors Marx eût parlé de physicalisme, ce qu'il n'a chronologiquement pas pu faire).

Voilà.
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Malcolm
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