La Bruyère, sur la nécessité des manières

Aller en bas

La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Kal' le Mar 24 Oct 2017 - 20:59

La Bruyère a écrit:Avec de la vertu, de la capacité, et une bonne conduite, l’on peut être insupportable. Les manières, que l’on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal : une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, méprisant, désobligeant : il faut encore moins pour être estimé tout le contraire.

On est souvent blâmé à tort pour ce qu'on est et non pas, comme il faudrait pourtant bien, pour ce qu'on fait. Pour ce que nous sommes, pas pour ce que nous faisons. Critiquer quelqu'un pour telle et telle raison relevant de son jugement, de son esprit, de son corps et de ses manières : pires railleries imaginables, car on s'attaque à ce qu'un homme ne peut précisément pas changer. Entre toutes les mesquineries quotidiennes, il n'y a rien de plus cruel. De même, ce qui est pire, c'est que nous pouvons être critiqués, au-delà du fait d'avoir un mauvais comportement, y compris quand nous sommes bons. C'est ce en quoi consiste à peu près la jalousie. Résultat : si l'on est bon, qu'on est doté d'un naturel aimable, gentil et attentionné, on peut être détesté pour la raison même qu'on possède ce naturel aimable, gentil et attentionné ; mais si on est mauvais, coquin et mesquin on peut également être détesté pour notre méchant caractère à la fois mauvais, coquin et mesquin. Quoi que l'on fasse donc, l'issue reste identique : on est encore et encore détesté. Il nous reste seulement à escamoter. Il nous faut faire un tour de passe-passe méthodique, jouer, esquiver, détourner. Soit qu'adapter notre comportement à chaque situation donnée, comme un bonneteur devant des clients rétifs, et en fonction d'untel ou d'untel pour avoir les meilleurs égards vis-à-vis d'eux alors qu'ils ne le méritent pas, c'est au sens de La Bruyère un moindre mal qui nous offre une solution pour le moins décente.
avatar
Kal'
Invité


Revenir en haut Aller en bas

La Bruyère

Message  Janot le Mer 25 Oct 2017 - 0:43

OUI, un très grand moraliste. Les apparences ne sont pas qu'artifice, elles sont aussi conventions auxquelles il ne faut point déroger. Leçon éternelle, contemporaine, indépassable. Car en société, il nous faut jouer le personnage que l'on attend, et les situation aidant, il nous faut plusieurs masques — mais cela est bien naturel, il n'y a là rien de répréhensible, c'est ainsi. Si je vais consulter un médecin, ce n'est pas pour qu'il me parle de ses ennuis ménagers, et mes cours doivent me voir assuré, de bonne humeur et compétent — quels que soient mes soucis par ailleurs. La bruyère est heureusement complété par un autre moraliste, Chamfort, un siècle plus tard. Quel génie !,mais l'époque révolutionnaire ne lui fut guère propice. Un aphorisme : "cette année, je me suis défait de deux amis : l'un, parce qu'il ne me parlait jamais de lui, l'autre, parce qu'il ne me parlait jamais de moi."

Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Avis' le Mer 25 Oct 2017 - 7:36

En nos vertes années le bon père La Bruyère vint souvent nous distraire des rigueurs de Newton. Nous en admirions alors la finesse des portraits, le style efficace et dépouillé, et nous jugions en toute ingénuité de fins psychologues la vérité des coeurs.
Mais il faut relire La Bruyère, autant que le loisir nous en soit donné, à tête chenue.
La Bruyère à son esprit défendant ne nous enseigne pas à pratiquer l'hypocrisie comme une vertu cardinale, il nous laisse le choix. Et La Fontaine nous la donne autrement dans sa fable "Le meunier, son fils et l'âne":
"...Parbleu, dit le meunier, est bien fou du cerveau
Qui prétend contenter tout le monde et son père."
Allons, à l'impossible nul n'est tenu et plutôt que de vouloir contenter tout le monde et son père, à l'imitation de Brassens, convenons que :
"Les bonnes gens n'aiment pas que
L'on suive une autre route qu'eux...."
Mais que chacun suive la sienne et se fiche du qu'en dira-t-on, pour ce que cela change au bout du compte...
A moins que l'on envisage une carrière politique, ou diplomatique, avec leurs vices et leurs vilenies à tuer le père, et qui finissent par faire prendre l'humanité entière en aversion, suivons notre chemin, nous souciant d'autrui comme d'une commune mesure : au bout, le plaisir libre et sans mélange d'avoir fait danser les cons.
D'un autre côté, la transgression serait de taille si justement notre époque n'était pas à la transgression systématique. Dit autrement, renvoyer La Bruyère à ses chers Caractères serait le nec plus ultra d'une indépassable modernité. Ce qui serait pourtant faire le jeu des tout-bordélistes dixit Macron...
Eh bien soit ! Que chacun en use à sa guise, les vaches en seront plus ou moins bien gardées, il est bon de ne donner de leçons à personne pour autant qu'elles ne fussent pas suivies d'effet. Et vogue la galère.

Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Princeps le Mer 25 Oct 2017 - 11:51

Notre époque met à l'honneur la transgression ? Nous devons vivre dans des réalités parallèles. On le (pro)clame, certes. Mais si l'on doit croire ce que dit le crieur public...

Edit : Sur la question des masques, il y a eut une discussion vive sur Sartre et son garçon de café. Dieu qu'il peut m'exaspérer. Passons. Un prof ne doit pas montrer qu'il est de mauvaise humeur. Il ne s'agit pas de porter un masque, mais de savoir-vivre. Le masque, c'est allé au feu, pour ne pas subir la honte d'être un couard.
avatar
Princeps
Sapientius


Voir le profil de l'utilisateur http://www.liberte-philosophie-forum.com/t2280-charte-du-forum#4

Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Avis' le Mer 25 Oct 2017 - 13:55

Philo a écrit:Notre époque met à l'honneur la transgression ? Nous devons vivre dans des réalités parallèles.

Ah que oui ! Le mariage pour tous ne tient pas compte de MON cas (donc, pas pour tous) : dans la nomenclature "gender", je suis masculin ascendant hyène. Comment trouver chaussure à mon pied ?
Dans la nomenclature bionique, si je dois affronter une créature à fémurs assistés, autant aller m'acheter une casquette.
Dans la nomenclature "gestation pour autrui", comment saurais-je qui sont mes vrais parents autrement que par des pourcentages d'origine génomique garantie 30 % caucasien, 27% néanderthal et le reste plus ou moins catalognesque ?
En matière de Morale enfin, puisqu'il s'agit de La Bruyère, quelle est donc cette morale qui permet à des assassins de shunter quarante fois la case prison ?
Hein ?
(Vu que je ne suis pas prof, j'ai le droit d'afficher ma mauvaise humeur *Lol* *Pouce* )

Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Princeps le Mer 25 Oct 2017 - 14:28

Il n'y a pas de transgression, puisque tout ce que tu évoques est socialement accepté, et juridiquement légitime. Que tu ne sois pas en phase avec ton époque n'est ni transgressif ni pertinent ici (cf. relativisme).
avatar
Princeps
Sapientius


Voir le profil de l'utilisateur http://www.liberte-philosophie-forum.com/t2280-charte-du-forum#4

Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Avis' le Mer 25 Oct 2017 - 16:08

Ah d'accord ! Je voulais dire que c'est toute notre époque qui transgresse les lois du bon sens !

Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Princeps le Mer 25 Oct 2017 - 16:18

Le bon sens est affaire d'époque  *Lol*.
avatar
Princeps
Sapientius


Voir le profil de l'utilisateur http://www.liberte-philosophie-forum.com/t2280-charte-du-forum#4

Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Destinée le Mer 25 Oct 2017 - 21:39

Kalos a écrit:
La Bruyère a écrit:Avec de la vertu, de la capacité, et une bonne conduite, l’on peut être insupportable. Les manières, que l’on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal : une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, méprisant, désobligeant : il faut encore moins pour être estimé tout le contraire.
On est souvent blâmé à tort pour ce qu'on est et non pas, comme il faudrait pourtant bien, pour ce qu'on fait. Pour ce que nous sommes, pas pour ce que nous faisons. Critiquer quelqu'un pour telle et telle raison relevant de son jugement, de son esprit, de son corps et de ses manières : pires railleries imaginables, car on s'attaque à ce qu'un homme ne peut précisément pas changer. Entre toutes les mesquineries quotidiennes, il n'y a rien de plus cruel. De même, ce qui est pire, c'est que nous pouvons être critiqués, au-delà du fait d'avoir un mauvais comportement, y compris quand nous sommes bons. C'est ce en quoi consiste à peu près la jalousie. Résultat : si l'on est bon, qu'on est doté d'un naturel aimable, gentil et attentionné, on peut être détesté pour la raison même qu'on possède ce naturel aimable, gentil et attentionné ; mais si on est mauvais, coquin et mesquin on peut également être détesté pour notre méchant caractère à la fois mauvais, coquin et mesquin. Quoi que l'on fasse donc, l'issue reste identique : on est encore et encore détesté. Il nous reste seulement à escamoter. Il nous faut faire un tour de passe-passe méthodique, jouer, esquiver, détourner. Soit qu'adapter notre comportement à chaque situation donnée, comme un bonneteur devant des clients rétifs, et en fonction d'untel ou d'untel pour avoir les meilleurs égards vis-à-vis d'eux alors qu'ils ne le méritent pas, c'est au sens de La Bruyère un moindre mal qui nous offre une solution pour le moins décente.
Vous semblez dire, et Janot à votre suite, que La Bruyère s'apitoie ou incite à s'apitoyer, voire enjoint à civiliser nos mœurs. Seulement en l'état, ses lignes ne disent rien de tout cela. En fait, elles me semblent précisément critiquer la facilité par laquelle on préjuge d'autrui, peu importe l'être ou le faire !
avatar
Destinée
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Kal' le Mer 25 Oct 2017 - 22:12

J'ai dit s'apitoyer ? Ah ... Eh, non.

Destinée a écrit:En fait, elles me semblent précisément critiquer la facilité par laquelle on préjuge d'autrui, peu importe l'être ou le faire !

Parce qu'on peut « préjuger d'autrui » sans l'être ou le faire ? Çà ! La belle âme, c'est merveilleux. Et avec quoi donc on préjuge d'autrui, sans faire ni être ... ? Sur l'odeur des pets, dis-tu ? Ou sur ses goûts en matière de tapisserie ? (Comme si l'un ou l'autre, d'ailleurs, ne relevait pas du faire ou de l'être : gare alors à tes pets et à tes goûts en matière de tapisserie.)
avatar
Kal'
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Destinée le Jeu 26 Oct 2017 - 12:34

Kalos a écrit:Parce qu'on peut « préjuger d'autrui » sans l'être ou le faire ?
J'ai dit cela moi ? Et pour me faire insulter derrière !

Comment passe-t-on de :
La Bruyère a écrit:Les manières, que l’on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal
A :
Kalos a écrit:On est souvent blâmé à tort pour ce qu'on est et non pas, comme il faudrait pourtant bien, pour ce qu'on fait.
Alors que la politesse en question est justement un faire, et non un être ?!?

Quant à vos apitoiements les voici, qui ne sont pas chez La Bruyère !
Kalos a écrit:On est souvent blâmé à tort ... il faudrait pourtant bien ... pires railleries imaginables ...Entre toutes les mesquineries quotidiennes, il n'y a rien de plus cruel. De même, ce qui est pire, c'est que nous pouvons être critiqués, au-delà du fait d'avoir un mauvais comportement, y compris quand nous sommes bons ...
J'en passe et des meilleures ! qui ne sont pas chez La Bruyère !

En fait, vous écrivez essentiellement des variations sur les moralistes, vous ne les commentez pas !
avatar
Destinée
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Kal' le Jeu 26 Oct 2017 - 20:03

Destinée a écrit:Alors que la politesse en question est justement un faire, et non un être ?!?

L'être et le faire se rejoignent. Mais j'admets ma confusion, Dame Destinée.

Destinée a écrit:Quant à vos apitoiements les voici, qui ne sont pas chez La Bruyère !

https://fr.wikipedia.org/wiki/Figure_de_style
avatar
Kal'
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Destinée le Jeu 26 Oct 2017 - 20:25

Kalos a écrit:L'être et le faire se rejoignent.
Quoi ? Vous les aviez séparés pour dire finalement qu'ils se rejoignent ?!? Quant à vos figures de style, il y en a tellement que je dois conclure à votre maladresse rhétorique !
avatar
Destinée
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Kal' le Jeu 26 Oct 2017 - 20:51

L'être et le faire se rejoignent mais se distinguent tout comme l'objet et le sujet se rejoignent mais se distinguent. C'est le même procédé : ils sont unis, parce qu'il n'y a pas l'un sans l'autre.
avatar
Kal'
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Destinée le Jeu 26 Oct 2017 - 22:07

Kalos a écrit:L'être et le faire se rejoignent mais se distinguent tout comme l'objet et le sujet se rejoignent mais se distinguent. C'est le même procédé : ils sont unis, parce qu'il n'y a pas l'un sans l'autre.
Youplaboum !
avatar
Destinée
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Re: La Bruyère, sur la nécessité des manières

Message  Contenu sponsorisé


Contenu sponsorisé


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum