Le cœur de Cioran

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Le cœur de Cioran

Message  Malcolm le Jeu 23 Nov 2017 - 14:34

Cioran, entendez-le bien, est un penseur qui a du cœur :
Cioran, dans Syllogismes de l'amertume, extraits de Temps et anémie, p.57 éd. Idées Gallimard, 1952, a écrit:J'ai journellement des apartés avec mon squelette, et cela, jamais ma chair ne me le pardonnera.

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Ce qui perd la joie, c'est son manque de rigueur ; contemplez, d'autre part, la logique du fiel ...

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Si une seule fois tu fus triste sans motif, tu l'as été toute ta vie sans le savoir.

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Je vadrouille à travers les jours comme une putain dans un monde sans trottoirs.

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On ne lie partie avec la vie que lorsqu'on dit - de tout cœur - une banalité.
Évidemment, lorsque je titre le cœur de Cioran, je parle de sa viscère, encore qu'elle lui serve assez bien de centre de l'émotion, comme on lit.

Avoir des apartés avec son squelette, il est probable que les personnes se cassant une jambe, ayant de l’arthrite ou sentant craquer leurs os, en ont une meilleure compréhension que les autres. Mais cela implique une sensation subreptice, concentrée sur son squelette, en effet. Une expérience du corps particulière, physique. Il fallait y penser : tentez-la, pour voir, ou plutôt ne la tentez pas, car cela peut être perturbant. La preuve par Cioran. En effet, la chair ne la pardonne pas, c'est assez simple à comprendre : se concentrer sur l'os, c'est se concentrer sur le moins vivant en nous, qui est aussi le plus robuste, charpenté. La chair est plus ... mollassonne ... elle se sent plus fragile, vulnérable. On dit bien avoir des tripes ou du cœur, pour avoir du courage : c'est que, justement, ils y risquent leur peau. L'os fait moins de sensibleries, c'est peu dire. Il n'y a peut-être plus de sensiblerie, pour un squelette, serait-il enrobé d'entrailles actives.

La logique du fiel, de même, est une logique proche des os : une logique mortelle. La joie se perd organiquement, par exemple dans la rougeur des joues, ou le hoquet du diaphragme. L'absence de sensiblerie du fiel, qui rumine-qui rumine-qui rumine maniaquement, peut bien mobiliser le raisonnement, comme on ne se concentre pas sur le squelette sans "séquelle", sans conséquence. Mais la joie raisonne mal : elle est exubérante. Il ne fallait pas être Einstein pour l'entendre, mais c'est pourtant ce qui nous tétanise communément devant les propos de Cioran : nous sommes physiologiquement arrêtés, de ce que ses mots convoquent le corps, auquel nous prêtons peu garde en vérité, alors qu'il nous assurerait d'en rester proche. Du moins, proche d'une vérité incarnée, que le chrétien imaginatif peut connaître, en imaginant l'Incarnation du Christ. Le principe d'un dieu unique se laissant engendrer - le principe d'un dieu touriste, - exige un focus sur le corps, serait-ce pour le ressusciter - ce qui était l'avoir fait souffrir, et mourir - l'avoir passionné, - avant tout.

Cette affaire d'une tristesse sans motif alors, ne peut s'entendre que comme tempérament, si par tempérament l'on veut bien comprendre qu'il s'agit d'une humeur bass de notre vie, par rapport à un caractère plus mélodique, ou une personnalité relevant des paroles. Mais cette bass, je me suis déjà trahi en la qualifiant d'humeur, comme Hippocrate. Bref : c'est tel corps, qui était constitutivement triste, et qui le restera, malgré les illusions. Entre autre pour lui alors : la joie.

Pas étonnant non plus dans ces conditions, que Cioran s'identifie à une putain. Une putain, dans sa désinence, ne désigne que la chair. Putain triste en l'occurrence : Cioran n'a pas les trottoirs qui lui permettraient de gagner sa vie et, peut-être, éprouver et s'acheter quelque joie, dans son travail ou avec les revenus de son travail. Tristesse des jours de Cioran.

Aussi faut-il pouvoir dire une banalité de tout cœur, donc constitutivement, par tempérament, d'humeur corporelle, pour lier partie avec la vie. En somme ? C'est ironie du sort, que de lier partie ou non, avec la vie, probablement entendue comme joie.

Cette identité de la vie avec la joie, était l'erreur philosophique de base. Sagesse d'orphelin.
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Malcolm
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