Totalitarismes, unicité et diversité

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Totalitarismes, unicité et diversité

Message  LibertéPhilo le Ven 2 Fév 2018 - 15:41

L’article proposé tente de retracer l’itinéraire intellectuel de la notion de totalitarisme, en faisant émerger ce qui semble apparaître comme des points de concordance et des points de dissemblance entre le fascisme italien, le nazisme allemand et le stalinisme soviétique.


Indéniablement, le totalitarisme trouve sa source dans la Première Guerre mondiale, première guerre totale. On y expérimente le massacre technologique, la mort anonyme de masse, et le génocide arménien – perçu comme une préfiguration des exterminations de masses de la Seconde Guerre mondiale. 14-18 va forger un nouvel ethos guerrier, l’héroïsme se mêle à la technologie, le combat devient une destruction méthodique pouvant impliquer la mort planifiée de quantité d’hommes. La période qui va de 1914 à 1945 est désignée comme l’âge de « la guerre civile mondiale », un avatar de la guerre de Trente Ans qui n’a d’autre vocation que d’enterrer l’ancien ordre continental. L’Europe vit au rythme des révolutions et des contre-révolutions ; de la naissance de l’URSS à celle des régimes fascistes. La guerre mondiale se transformera ainsi en guerre civile mondiale. L’opposition entre communisme et fascisme est visible tant durant la guerre civile espagnole que durant la Seconde Guerre mondiale. Dans ce contexte d’opposition, les guerres à portée régionale sont contraintes par cette opposition idéologique, opposition de valeurs.

L’antithèse du libéralisme
Au-delà des différences substantielles qui divisent les trois régimes dont nous parlons, un consensus se fait sur la notion de totalitarisme : il s’agit de l’antithèse de l’état de droit. Les fondements politiques du libéralisme classique – séparation des pouvoirs, pluralisme politique, institutions représentatives, garantie constitutionnelle de certaines libertés (expression, résidence, culte…) – sont niés par les totalitarismes. Brièvement ces libertés disparaissent entre 1923 et 1926 en Italie ; en Allemagne dès 1933 ; et sont abrogées en Russie durant la guerre civile sanglante. Ces nouveaux régimes politiques participent d’une même crise européenne. Le stalinisme émerge du fait de l’épuisement de la période révolutionnaire débutée en 1917. Il se greffe sur ce processus, arguant vouloir bâtir une société entièrement nouvelle. Les fascismes – en dépit du discours ! – sont un phénomène contre-révolutionnaire, « une révolution contre la révolution », transcendant le conservatisme. Les élites historiques sont maintenues, mais le mouvement ouvrier une fois détruit, emporte avec lui la démocratie libérale. L’unité du totalitarisme ne se définit qu’en négatif, comme antithèse du libéralisme. George L. Mosse me rappelle à l’ordre : « Entre bolchevisme et fascisme, les différences sont considérables. Le concept de totalitarisme cache ces différences car il regarde le monde exclusivement du point de vue libéral. » (George L. Mosse, intervista sul nazismo).

Les incompressibles différences
D’un point de vue historique, deux camps distincts et opposés se font face, expliquant ainsi l’emploi du pluriel dans l’intitulé de l’article. Les totalitarismes fascistes s’inscrivent dans la modernité et impliquent une société urbaine, industrielle, de masse. La « nationalisation des masses », encouragée par la Première Guerre mondiale, explique en partie ce phénomène ; ajoutons les successives révolutions industrielles. Les régimes fascistes ont besoin de masses qui remplissent un rôle esthétique, quasi-chorégraphique (cf. les défilés nazis, les rassemblements océaniques de Rome). L’ouvrage « La Fascination du nazisme » de Peter Reichel parle même de fonction ornementale de la foule. A l’inverse, la foule révolutionnaire réclame un rôle d’acteur historique, une dynamique propre. La masse se doit aussi de se fondre dans un corps collectif (le peuple, la nation, la race ou le parti), cimenté par des croyances qui confinent à l’élaboration d’une religion laïque. L’homme devient masse, la singularité est dissoute ou écrasée. C’est ce qui explique le caractère plébéien des leaders – Staline étant lui un homme d’appareil réfractaire aux foules. Il ne cadre pas avec cet « idéal type ».

Démocratie viciée
Le totalitarisme appartient donc aux sociétés de masse modernes ; avatar de l’âge démocratique. S’il ne peut que s’affirmer en détruisant la démocratie, sur le plan juridique et institutionnel, il déploie un dispositif d’embrigadement et d’utilisation des masses qui suppose l’avènement des sociétés démocratiques, dans l’acception qu’en donne Tocqueville. Il ira d’ailleurs plus loin, ayant pressenti l’avènement d’un conformisme démocratique capable d’occulter la société des individus. Cl. Lefort est éclairant sur ce point : « Le totalitarisme procède d’une mutation politique ; il s’institue par un renversement du modèle démocratique ; mais il en prolonge fanatiquement certains traits, il tire sa source d’une révolution démocratique qui, si elle a longtemps cheminée sous l’Ancien Régime, comme le montre Tocqueville, a bouleversé la société du XIX siècle. En vain s’applique-t-on à ignorer cette filiation » (élément pour une analyse de la démocratie, p23-24). Plus simplement, Hans Kohn dit : « les dictatures modernes sont des mouvements post-démocratiques » (Communist and Fascist Dictatorship). Ortega Y Gasset, dans la révolte des masses, voit dans l’apparition de l’homme-masse et d’un état omnipotent une tragédie comparable à l’effondrement de l’Antiquité classique.

Léviathan et Béhémoth
Les totalitarismes tendent donc à supprimer la frontière entre la société et l’Etat, la première étant absorbée par le second. Pour le cas soviétique, il s’agit non pas de l’État, mais du parti communiste. De facto, le totalitarisme est l’anéantissement du politique, entendu comme lieu de l’altérité, du pluralisme, du conflit.
La dichotomie entre Léviathan et Béhémoth disparaît, l’état préserve la puissance pliant à sa volonté les individus, mais cette façade cache la négation du principe même de la Polis. C’est la synthèse de la puissance et de l’illégalité : le terreur totalitaire ignore le droit, mais suppose un monopole de la violence – déployée; selon des méthodes impliquant la rationalité des états modernes. Weber et Elias voyaient dans la canalisation étatique de la violence un des traits caractéristique de la civilisation, lié à un renforcement et une extension du droit. Le totalitarisme débouche sur la négation de cette domination légale définie. Loin de représenter une irrationalité régressive, le totalitarisme déploie une contre-rationalité, fondée sur les éléments de la modernité occidentale en révélant son potentiel destructeur.

Une nouvelle modernité
La modernité nazie passe par la tétralogie suivante : administration, usine, prison, race. Auschwitz étant la synthèse de ces éléments : on y retrouve l’administration rationalisée, l’organisation fordiste du travail, les dispositifs de coercition, le darwinisme-social qui achève la négation de l’universalité de l’Homme (déjà bien attaquée par les anti-Lumières). Le stalinisme est innocent de toute conception raciale. Même l’administration weberienne ne semble pas forcément opérante, la Kolyma ressemblant davantage à un reliquat de despotisme esclavagiste.

Si les fascismes entendent dépasser l’Aufklärung – les lumières allemandes mais étendues à l’humanisme – Staline se positionne en unique héritier; de la Révolution française et de l’idée de Progrès. Les fascismes opposent le mythe à la raison, la communauté à l’individu, l’autorité à la liberté, la force au droit, la race à l’humanité. Ceci étant, la critique des Lumières ne regarde pas vers le passé, le pessimisme réactionnaire n’est pas de rigueur, ni le rejet de la société industrielle. La technologie et la modernité sont adoptées sans retenue.

Nazisme et stalinisme, l’épreuve de la comparaison historique
Vos cours d’histoire ne me démentiront pas, le totalitarisme fut souvent réduit à une série de traits-communs, visant à élaborer un idéal-type : parti unique, dictateur absolu, idéologie d’état, économie étatisée, monopole des médias et de la coercition. C’est occulter la réalité sociale, la finalité de ces régimes, leur évolution. Plus clairement, les différences fondamentales sont passées sous silence. Tandis que Staline arrive au pouvoir du fait de la révolution, Hitler (comme Mussolini) prend les rênes de l’état en profitant des erreurs de calcul des élites traditionnelles ; l’un fondé sur une économie collectiviste permise par l’expropriation des anciennes classes dominantes, l’autre érigé sur les bases du capitalisme et soutenu par les élites et les grands industriels ; l’un prônant une philosophie émancipatrice et universaliste (qu'importe les biais et falsifications idéologiques), l’autre fondé sur un nationalisme biologique et racial.

Un charisme aux sources différentes
Trotski dit de Staline qu'il s’est emparé du pouvoir « non grâce à des qualités personnelles mais en se servant d’une machine impersonnelle ». Il n’était ni orateur, ni écrivain, un homme besogneux, un homme de l’ombre, incarnation d’un appareil qu’il n’avait justement pas créé. Hitler et Mussolini au contraire, relèvent d’un charisme wébérien, d’un chef qui a besoin du contact avec la masse, pour laquelle il apparaît comme un homme providentiel. Ce n’est pas anodin, encore moins un effet de la Providence si les régimes fascistes et nazis meurent avec leurs fondateurs, tandis que le système soviétique survivra à Staline.

La Terreur
La violence du stalinisme s’exerce contre des citoyens soviétiques ! Elle est caractérisée par un double nature, social et politique, visant la transformation socio-économique du pays. Il faut y voir un violent coup porté à un des piliers séculaires de la Russie : la paysannerie (la révolution d’Octobre ayant détruit tant l’aristocratie que la bourgeoisie industrielle naissante). Les victimes du national-socialisme sont différentes, quasi exclusivement des « non-aryens », avec une minorité d’opposants. Cette terreur nazie est tournée vers l’extérieur – la destruction du judéo-bolchévisme - et ne remet pas en cause les élites (militaires, industrielles) traditionnelles. Un allemand qui n’était pas Gemeinschaftsfremde (Juif, Tzigane, homosexuel, handicapé …) ne risque rien sous le IIIe Reich, à l’inverse du citoyen soviétique, cible potentiel du NKVD. Kafka dans le Procès étant quasi jubilatoire sur ce point.

Le système concentrationnaire
Les camps réservés aux « races » comme les juifs et les Tziganes sont une singularité du national-socialisme. Si la mort marque aussi le système concentrationnaire russe, elle en était un sous-produit et non sa finalité comme dans les camps d’exterminations nazis. Le goulag possédait une rationalité économique absente – ou peu sans faut – du système nazi.

Système qui n’a d’autre vocation que d’être une usine de mort. L’organisation des camps nazis a eu une durée de vie moins étendue et touche un nombre plus restreint d’individus, mais ses effets meurtriers ont été plus intenses : 60% contre 18.4% pour les camps staliniens (année 1942).

Sonoa Combe a illustré cette distinction entre nazisme et stalinisme en comparant deux sinistres personnages : S.K. Evstigneev, chef du camp sibérien d’Ozerlag et Rudolf Hoess, commandant d’Auschwitz. Le rendement du premier se calculait en km de voie ferrée, celui du second en nombre de morts. Si le camp d’Ozerlag pouvait gérer son capital humain, en l’épargnant ou en le sacrifiant, à Auschwitz toute considération productive est subordonnée à l’impératif d’extermination.

Rapport à la modernité
L’univers concentrationnaire unit stalinisme et nazisme dans la finalité criminelle de ces lieux d’anéantissement et de destruction de la vie humaine. Le national-socialisme se caractérise par l’irrationalité de ses fins et la rationalité de ses moyens, sans oublier son effort pour plier la rationalité au projet de remodelage biologique de l’humanité. Les camps nazis synthétisent la modernité technique et la tradition des anti-Lumières sous la forme d’un millénarisme séculaire (un Reich millénaire et salvateur). Daniel Guerin, dans « Fascisme et grand capital », analyse la modernité d’une manière qui sonne aujourd’hui avec un écho plus vibrant encore. Il souligne qu’à la différence des régimes militaires traditionnels, l’usage de mythes et symboles mais aussi de la propagande est plus avancé. Il souligne aussi l’importance d’une base sociale plus vaste, séduite par un discours radical et démagogique : « Tout l’art du fascisme consiste à se dire anticapitaliste sans s’attaquer sérieusement au capitalisme. Il s’emploie tout d’abord à transmuer l’anticapitalisme des masses en nationalisme. »

Ernst Bloch parle lui de « non-contemporanéité » pour définir ce mélange de modernité (scientisme et technologie) et d’archaïsme (mythologie). Le concept est extensible aux totalitarismes en général. Le stalinisme se définit par l’irrationalité de ses moyens, et la rationalité économique de ses fins – en dehors de toute considération d’ordre éthique ou moral. Est réhabilité l’esclavage agraire, la coercition policière aveugle, dans le but d’industrialiser à marche forcée l’URSS. Nicolas Werth parle d’une « révolution d’en haut » qui est un mélange étonnant de modernité (si tant est qu’elle se calcule en km de chemin de fer, en tonnes d’acier) et de régression politique et sociale.


Princeps

« Ces hommes dont je parle veulent retrouver l’état de nature, l’état de guerre. »
« Je l’ai dit en commençant, au fond du nihilisme qui prépara les voies du nazisme, il y a le refus résolu, méprisant, violent, de la civilisation. Le rejet de la civilisation basse au nom de la nature noble. Mais de quelle nature s’agit-il ? Ce n’est pas la nature au sens ancien, au sens aristotélicien, puis chrétien du terme, cet ensemble hiérarchisé de formes qui culmine dans l’Idée, la Raison, ou même Dieu, qui culmine donc dans la paix. C’est cette nature qui est synonyme de guerre, qui est Guerre. On pense bien entendu à « l’état de nature » de Thomas Hobbes, qui est « guerre de tous contre tous ». Mais chez Hobbes, la vie dans l’état de nature était « solitary, poor, brutish, nasty and short », bref, insupportable, et c’est pourquoi les hommes sortaient de l’état de nature pour construire la civilisation. Ces hommes dont je parle veulent retrouver l’état de nature, l’état de guerre, l’authenticité de l’état de guerre, si l’on ose dire, contre l’artifice de la civilisation. C’est en somme exactement le contraire de Hobbes. »
Pierre Manent, Cours familier de philosophie politique, p.274.

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