La Chaconne de Bach

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La Chaconne de Bach

Message  LibertéPhilo le Ven 2 Fév 2018 - 15:49

Avril 1919, Munich en Bavière. Scène de violence courante*. Le drame qu'a constitué la défaite de la Grande Guerre a laissé des traces durables et douloureuses au sein de la population. Le Trône du pouvoir change constamment de propriétaire depuis le début de l'année, disputé par des anarchistes, des communistes d'une part, un gouvernement social-démocrate de l'autre qui peine à s'imposer. Ce sont des émeutes, des soulèvements, parfois des assassinats. La situation est chaotique et la jeunesse, déboussolée, se cherche un but, et pour cela s'intéresse beaucoup à la chose publique.


Cette jeunesse s'investit, propose ses services aux pères qui combattent, quel que soit le camp. Cette jeunesse porte des munitions à cette mitrailleuse embusquée au coin d'une place, ravitaille, supporte, joue le rôle d'estafette. Elle va eu feu mais ne va pas, ou peu, à l'école. Peu importe, cette jeunesse-là pose déjà des choix d'importance. Pour certains, ce sera le communisme. Pour d'autres, la loyauté à la future République de Weimar. Mais au-delà de ces positionnements politiques, ce sont aussi et peut-être surtout des enfants curieux, à l'innocence à peine entamée, bien qu'ils aient déjà vu et vécu des épisodes peu amènes. Des adolescents plus boy-scouts que militaires, qui vivent une vie pleine et entière, dynamique, en plein champ, en pleine rue, et qui, lorsqu'un peu de temps libre leur est octroyé par les événements, le passent quelque fois à feuilleter jusqu'à l'aube, étendu en équilibre précaire sur le toit d'une maison munichoise, un vieux livre à la reliure sèche et cartonnée entre leurs mains.
C'est dans ce décor que nous observons un membre du détachement de tirailleurs de cavalerie n°11. Au terme de sa nuit de garde au central téléphonique, il monte au grenier, ouvre une fenêtre grinçante, époussette son col de veste râpeux d'un revers de la main désintéressé, s'aide d'une caisse puis bascule en dehors. Comme toujours, ses joues profitent de la suave douceur des nuits d'été bavaroises, et cela efface toute fatigue. Il déambule encore sur quelques mètres, d'un pas assuré, pour enfin s'installer au creux d'une gouttière du bâtiment, qui n'est autre que le séminaire des prêtres, sis à la Ludwigstrasse, en face de l'université de Munich. Notre adolescent solitaire sort alors délicatement de son sac un livre à la reliure de cuir noir, griffé, et patiente. Rien ne se passe, et seul le silence se fait écouter lorsque, loin derrière cet enchevêtrement de cheminées et de toits cassés, le disque solaire surgit entre deux pics montagneux, sur l'horizon montagneux des Alpes. Un rayon illumine un titre. Le Timée de Platon. Il est un peu moins de cinq heures du matin.


Notre adolescent lira une bonne partie de la matinée. Il lira et s'agacera, comme d'habitude, car il ne comprendra pas, comme d'habitude. Son esprit rigoureux, déjà, rationnel, certainement, ne comprendra pas, à nouveau et malgré tout ses efforts, ce que Platon, pourtant célèbre pour sa pensée perçante et juste, veut signifier à ses lecteurs lorsqu'il parle de triangles rectangle en tant que plus petites parties de la matière. Il ne saisira pas les raisons qui ont fait écrire à Platon que l'agencement de ces formes élémentaires mènent à des formes plus complexes, jusqu'à même obtenir les corps réguliers de la stéréométrie : cubes, tétraèdres, octaèdres et icosaèdres. Ces derniers corps se voyant à leur tour investis du grade d'unités fondamentales des quatre éléments : le feu, la terre, l'air et l'eau. Tout cela ne ressemble à rien. A rien du tout. Mais notre jeune membre tirailleur doit cependant reconnaître que cette historie l'attire, l'intrigue. Que, surtout, une forme étrange, peut-être sous forme d'idée, se dessine quelque part en lui, une forme encore bien pâle mais qui, jour après jour se précise toujours plus, alors même que son incompréhension générale pour la théorie platonicienne ne diminue pas, que du contraire.

Plusieurs aurores passèrent. Bien des incompréhensions furent analysées, soupesées, estimées. Mais une pensée avait fait son chemin. L'idée que les structures les plus élémentaires, constitutives du Monde, ne pouvaient s'appréhender qu'au travers de formes mathématiques abstraites. Voire si abstraites qu'elles en seraient in-interprétables.


Quelques mois plus tard, la ville de Munich avait retrouvé un semblant de calme, les troupes s'étant retirées. Les enfants usaient à nouveau leur fond de pantalon sur les bancs d'école plutôt qu'assis sur des caisses de munition. Les plus grands, quant à eux, conservaient les bonnes habitudes en s'adonnant activement aux associations de jeunesse, dont les activités étaient mâtinées de débats sociétaux soutenus en plein air, dans le cadre de l'une ou l'autre détente de fin de semaine ou de vacances. Au détour d'une rue, la Leopoldstrasse, notre ancien vigile de poste de téléphone rencontra un ami, Kurt, qui l'informa d'un air grave de ce que, la semaine d'après, un grand rassemblement aurait lieu dans la cour du château de Prunn. Et il fallait que tous soient présent !


A cette époque,nous l'avons dit, ces gamins de l'âge tendre passaient beaucoup de temps à évaluer l'avenir. Les conditions politiques et économiques de l'Allemagne, leur pays, étaient mauvaises, très mauvaises, et le diktat de Versailles ne donnait aucun espoir d'amélioration sur le long terme. Ils voulaient changer les choses, améliorer leurs conditions, leur vie. Ils se cotisèrent puis, le jour convenu, y allèrent en train, ce qui leur valut plusieurs heures de voyage tant le réseau était encore perturbé. Sans parler des derniers kilomètres à parcourir à pied, du fond de la vallée où se trouvait la gare, en bordure de la rivière Altmühl, jusqu'au surplomb rocheux d'où dominait la vallée le château de Prunn. Chemin faisant, ils rencontrèrent des groupes de jeunes gens, mais aussi d'anciens combattants, toujours plus nombreux, qui tous convergeaient vers la même destination : le château, que l'on pouvait apercevoir dans toute sa splendeur, de n'importe quel chemin d'accès. La soirée semblait prometteuse, et les débats captivants.

C'est assis en tailleur, sur les pierres élimées de la cour principale, au centre de laquelle trônait un vieux puits à poulie, que notre lecteur de Platon écouta, durant tout l'après-midi, la litanie des discours politiques des uns, des harangues idéologiques des autres, des interventions timides ou fantasques, fades ou enthousiasmantes, originales ou convenues. Quelque fois des éructations. Si bien qu'en début de soirée, il ne savait plus où donner de la tête. A aucun moment de la journée ne s'était-il senti autorisé à intervenir, car aucune certitude n'avait germé en lui à l'écoute des discours de ses pairs. A quoi bon, dès lors, prononcer quoi que ce soit ? Pourtant, s'il n'avait rien exprimé publiquement, une sourde pensée lui emplissait l'esprit, au point qu'elle finît par supporter le pivot central de ses réflexions. La soirée approchait à grand pas, les discours s'espaçaient. Autour de lui, certains montaient leur tente, d'autres allumait un feu, le ventre creux, quelques provisions étalées sur les maigres pousses d'herbes. Mais lui continuait à réfléchir, soucieux. Les flots de parole, émis par les différents orateurs tout au long de cette journée, traduisaient certainement des systèmes d'ordres véritables, au moins pour ceux qui les exprimaient. Mais ces différents ordres paraissaient en conflit mutuels, dans une lutte incessante pour la reconnaissance, pour la suprématie intellectuelle, chaque ordre se trémoussant pour lui-même, et seulement pour lui. Alors quoi pour les unifier, car une unification devait être possible. Ce désordre entremêlé d'opinions ne pouvait s'expliquer qu'à la condition que l'on considère ces ordres comme partiels, en tant que détachés de l'assemblage formé par l'ordre central.


Quelques années plus tard... Ete 1925, île d'Heligoland. "Ce ne fut que vers trois heures du matin que le résultat complet se trouva enfin devant moi. La loi de conservation de l'énergie s'était trouvée vérifiée pour tous les termes, et --puisque cela s'était produit automatiquement, pour ainsi dire sans aucune contrainte -- je ne pouvais plus douter du caractère non contradictoire et compact, du point de vue mathématique, de la théorie quantique ainsi esquissée. Au premier moment, cela m'emplit d'une profonde angoisse. J'avais l'impression qu'il m'était donné de regarder, à travers la surface des processus atomiques, un phénomène plus profond, d'une étrange beauté intérieure ; et j'avais presque le vertige en pensant qu'il me fallait maintenant étudier cette foule de structures mathématiques que la nature avait étalée sous mes yeux. J'étais si excité qu'il ne pouvait être question pour moi d'aller dormir. Je quittai donc la maison, alors que l'aube commençait à poindre, et je me rendis à la pointe sud du haut-pays, là où un rocher solitaire en forme de tour, faisant saillie en direction de la mer, avait éveillé en moi depuis longtemps l'envie d'une escalade. Je parvins à son sommet sans difficulté majeure, et j'y attendis le lever du Soleil."
W. Heisenberg

Perché sur son promontoire le jeune Werner Heisenberg, ivre de sa découverte, chancelait encore des coups récents que Dame Nature lui avait portés. Ce qui a pu traverser l'esprit de cet homme, à ce moment unique, de cet homme qui venait tout juste de soulever un voile essentiel au mystère de la connaissance, n'appartiendra jamais qu'à lui, et à lui seul. Je me plais cependant à penser que, là haut, les cheveux au vent, les vagues aux oreilles et les yeux surpris par tant d'étrangetés vivantes, il a pu se rappeler, qu'il a dû se souvenir, de l'épisode mystique vécu par lui en ce début de soirée de fin d'été, dans le cour du château de Prunn, six ans auparavant. De même que la lecture déprimante, car parfaitement incompréhensible, du Timée de Platon, lui inspira des idées maîtresses propres à orienter sa pensée scientifique, les événements qui eurent lieu au cours de cette soirée bavaroise eurent, de son propre aveu écrit dans ses mémoires, un impact significatif sur sa pensée.

Château de Prunn ; Chaconne de Bach. Prisonnier de ses pensées confuses, se débattant désespérément entre ordre et désordre, autour d'un centre inconnaissable, Heisenberg tournait en rond lorsqu'un événement improbable le tira de cette torpeur caractéristique des fins de journée bien remplies. Sur un balcon de l'aile sud, un jeune homme, tenant fermement son violon, fit une apparition discrète puis, crânement, tira les premières notes de la chaconne de Bach dans un crissement parfaitement maîtrisé. Les notes stoppèrent net l'élan de l'assistance, tant elles étaient justes et sûres, tant elles s'accordaient avec le paysage. Les odeurs, les couleurs et les souffles, chaque mouvement s'en trouva modifié. La moindre pièce du théâtre revêtait des proportions nouvelles, éternelles, intemporelles. On laissa tomber les marteaux, les discussions et les marmites, et une communion jusque là absente s'invita, jetant le trouble. Tous observèrent, d'abord songeurs, puis conquis, enfin subjugués, le temps de la musique. La chaconne de Bach retentissait langoureusement, puissamment, comme un affront à la nature, aux hommes et aux choses.

Et Heisenberg comprit. Heisenberg vit, vécut, toucha enfin le centre qu'il cherchait depuis de si longtemps.


"Les notes claires de la chaconne étaient comme un vent frais déchirant le brouillard et faisant apparaître les structures nettes cachées derrière celui-ci. On pouvait donc bien considérer qu'il y avait un centre, et que ce centre avait pu être évoqué à toutes les époques, par Platon et par Bach, dans le langage de la musique ou de la philosophie ou encore de la religion; il devait donc être possible de l'évoquer encore, aujourd'hui et dans l'avenir."

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