La Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville

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La Démocratie en Amérique, Alexis de Tocqueville

Message  Philosophos le Ven 2 Fév 2018 - 15:53

Fils du comte de Tocqueville, issu de l’ancienne noblesse normande par son père, et descendant de Malesherbes par sa mère ; c’est le 10 mai 1831 qu’Alexis de Tocqueville débarque à New-York – accompagné par Gustave de Beaumont. Ils sont chargés par le gouvernement de Louis-Philippe d’une mission d’étude sur le régime pénitentiaire des Américains. Ils rédigeront « De la Démocratie en Amérique », sujet de cet article.

Ce qui frappe Tocqueville aux Etats-Unis d’Amérique, c’est l’égalité des conditions. Non sans rappeler Montesquieu dans le texte, Tocqueville y voit un « fait générateur, dont chaque fait particulier semblait descendre [et que] je trouvais sans cesse devant moi comme un point central où toutes mes observations venaient d’aboutir ».

Cette égalité n’est pas réductible à une égalité de fait, ni à une simple égalité de droit. Il s’agit d’une réelle mobilité sociale : une disparition des rigidités de basculement de l’une à l’autre. Cet état social nouveau est donc un processus, dont la fin est difficile à entrevoir. Pour Tocqueville, la division entre petit et grand nombre, riches et pauvres, est une invariance de toute société, seule les proportions varient.

Si les Américains pouvaient jouir de cet état, l’Europe ne peut s’en targuer. Ce mouvement est en marche, rapide et irrésistible. La Démocratie, cette révolution, présente un caractère universel, observable dans le déroulement historique des Croisades au protestantisme. Si l’égalité a abattu l’aristocratie par le biais des rois, et le plus grand des rois par la Révolution, pourquoi baiserait-elle les pieds des riches ou des supériorités naturelles ? L’aristocrate que fut Tocqueville en retire une terreur religieuse. Cette inexorable progression doit être sinon encouragée, du moins permise par Dieu. Lutter contre celle-ci revient à lutter contre celui-ci.

Société aristocratique et société démocratique
La société aristocratique d’hier est morte. Fondée sur l’inégalité et la hiérarchie (disparition qu’Ortega dénonce dans Espagne invertébrée) cette société opposait d’infranchissables barrières à la tyrannie du prince, à son pouvoir absolu. Un petit groupe jouissait des plaisirs, des biens, et de la force ne laissant en partage à la foule que « le travail, l’ignorance ». Il faut bien entendre que la soumission du peuple n’était pas pour le dégrader ; il ne faisait que reconnaître un pouvoir qui apparaissait comme légitime.

La société démocratique est susceptible de procurer aux hommes un bonheur supérieur. Pour cela, il faut réguler par la loi l’état égalitaire. Loi qui serait – à l’image de ce qu’elle représente pour un Grec classique – la propriété de chacun, permet de conserver la liberté religieuse (pour garantir la liberté intérieure), la liberté d’association (pour lutter contre le despotisme de l’Etat), et évidement les libertés civiques.

La réalité française
À l’image de ces enfants orphelins, la Démocratie croît sans que l’on remédie à ses vices ou ses défauts. La division n’est pas un moindre méfait d’une démocratie livrée à elle-même ; défenseurs de la liberté et clercs s’attaquent mutuellement, comme si Dieu qui avait rendu les hommes égaux répugnait à les voir égaux devant la Loi, comme si la liberté et le christianisme étaient antinomiques. Riches et pauvres, une fois la division des fortunes réduite, n’en finissent plus de se haïr. « Ils se repoussent mutuellement du pouvoir ; pour l’un comme pour l’autre, l’idée des droits n’existe point, et la force leur apparait à tous les deux comme la seule raison du présent et l’unique garantie de l’avenir ».

L’égalité et ses conséquences naturelles
Les Etats-Unis fournissent le type le plus saisissant d’état social égalitaire. Non pas que l’égalité des conditions soit réalisée de manière intégrale, mais c’est le pays dans lequel cet état est le plus avancé. La passion de l’égalité semble prendre le pas sur celle de la liberté Une nuance toute de même, « l’égalité donne naturellement aux hommes le goût des institutions libres », en termes plus communs, les hommes de l’âge démocratique conçoivent d’abord une forme de gouvernement dans laquelle ils contrôlent les actes et l’élection du chef.

S’ajoute une critique – ou ce que je prends comme une critique : « Ils ont pour l’égalité une passion insatiable, ardente, éternelle, invincible ; ils veulent l’égalité dans la liberté, et, s’ils ne peuvent l’obtenir, ils la veulent encore dans l’esclavage. Ils souffriront la pauvreté, l’asservissement, la barbarie, mais ils ne souffriront pas l’aristocratie». À l’image de la passion amoureuse, la passion de l’égalité ne souffre pas une satisfaction partielle qui l’exaspère. Ainsi, lorsque la première barrière est franchie, toutes doivent tomber comme une suite de dominos.

Conséquences politiques de l’égalitarisme
Cette passion dévorante, peut conduire les hommes à vouloir être à la table des seigneurs, à compter au rang des grands – dans ce cas Tocqueville parle d’une égalité « mâle et légitime ». Mais, tel un glaive à double tranchant, elle peut pousser les faibles à vouloir rabrouer les grands à leur niveau.

L’égalité sociale mène invariablement à l’égalité politique - comment en pourrait-il être autrement ? – qui se résume à deux alternatives : tous égaux en droit, ou tous égaux dans la soumission à un seul. Les Américains furent suffisamment vertueux pour éviter la soumission de tous face à un seul, pour fonder la souveraineté du peuple. Au point de faire dire à Tocqueville cette phrase lourde de sens : « Le peuplé règne sur le monde politique américain comme Dieu sur l’univers. Il est la cause et la fin de toutes choses ; tout en sort et tout s’y absorbe ». Ne nous y trompons pas, nul éloge, nul panégyrique, il s’agit bien de dénoncer un pouvoir absolu ! Celui du plus grand nombre, de la majorité. Plus insupportable encore, est l’application de cette égalité aux intelligences.

La société démocratique met en présence des hommes qui se sentent et se veulent semblables (cf. infra) mais se savent distincts. Distinction rendu possible par leurs différences visibles par les inégalités qu’elles sous-entendent ou montrent carrément (riche, culture…) offrant deux possibilités d’action : noble ou mesquine.

Tocqueville parle sans faux semblants de tyrannie de la majorité. Pour Tocqueville, qui sur ce point est précurseur, dans les âges démocratiques l’homme cherche ses idées, ses opinions, ses croyances en lui-même. C’est l’individualisme, qui renie tant la tradition, que l’appelle aux hommes supérieurs (qui ne le sont plus, l’égalité des intelligences régnant). Renfermé sur lui-même, l’homme entend juger le monde, juché sur son ego.

Le libre examen de toutes choses
Il s’agit de ce que les Lumières appelaient le libre examen individuel de toutes croyances – qui permet d’ouvrir la voie aux choses nouvelles par la critique des anciennes. Néanmoins, les Américains disposent d’un frein, la Religion, qu’on croit sans la discuter.

Les choses humaines étant complexes, une dynamique inverse s’observe. L’indépendance individuelle dans le domaine intellectuelle est grande, mais connait des limites – l’autorité intellectuelle doit bien faire jour quelque part ! Dans la masse – vérité de la palisse si on s’en réfère au paragraphe précédent. Il est même question de l’infaillibilité de la masse – que l’on me pardonne cette digression mais je n’y résiste pas, Leopardi pour sa part disait que la masse ne s’entend qu’aux évidences. Cette croyance dans l’infaillibilité de la masse vient de la similitude : « ayant tous des lumières pareilles la vérité ne se rencontre pas du côté du plus grand nombre ». Souvenons-nous de ce que Tocqueville dit précédemment : la majorité définit un périmètre qu’il est risqué de transgresser (en dehors de la majorité, nulle lumière ne peut briller !). Dans ce cadre la liberté existe, en dehors nulle tolérance, en somme un comportement tyrannique. C’est un paradoxe que de voir dans le même temps, la liberté intellectuelle stimulée par l’encouragement vers des pensées nouvelles, et pourtant espérer qu’elle se réduise à une sorte de grégarité malsaine fondée sur la similitude.

Tocqueville, lucide et cohérent, aura cette phrase d’une rare beauté : « Pour moi, quand je sens la main du pouvoir qui s’appesantit sur mon front, il m’importe peu de savoir qui m’opprime, et je ne suis pas mieux disposé à passer ma tête dans le joug, parce qu’un million de bras me le présentent ».

Individualisme
Les siècles démocratiques permettent à l’homme de tourner ses sentiments vers lui-même. Il s’agit de l’individualisme, et non comme on s’attendait à le lire de l’égoïsme, qui provient d’un vice du cœur. Bien au contraire, l’individualisme provient d’un jugement déformé : « L’individualisme est un sentiment paisible et réfléchi, qui dispose chaque citoyen à s’isoler de la masse de ses semblables, et à se retirer à l’écart avec sa famille et ses amis ».

Il s’agit bien là d’un sentiment étranger à l’aristocratie qui du paysan au roi, forme une chaine d’obligation et de soutient. Cette chaine brisée, chacun est à part, anneau esseulé.

Conséquences morales
La société aristocratique avait aussi la vertu de stabilisé la cellule familiale – chacun connaissait ses aïeux et sa descendance – et même de sacrifier ses intérêts personnels au bonheur de ces êtres disparus ou à venir. Dans la démocratie, « les plus proches seuls intéressent ».

Pour Tocqueville, il s’agit là d’un grand mal moral, qui baisse la qualité de l’humain par la médiocrité de ses désirs : au milieu des occupations mesquines et incessantes de la vie quotidienne l’âme ne va-t-elle pas perdre tout élan pour la grandeur ? L’individualisme vide le citoyen de son civisme.

Nous l’avons vu, pour Tocqueville la Démocratie désigne d’avantage un état social qu’une forme de gouvernement. Mais l’égalité va directement impacter celle-ci. L’individualisme conduit à la déliquescent du corps sociale, « réduit en poussière », conduisant à l’anarchisme. Mais l’Histoire, maitresse de vie, enseigne que rarement le pouvoir se délite, et qu’invariablement, il se reconstitue. C’est un insidieux danger, « un chemin plus long, plus secret, mais plus sur vers la servitude ». C’est là qu’apparait la tâche réelle de Tocqueville : mettre en garde ses contemporains face au despotisme. Plusieurs éléments concours à ce danger. L’absence de corps intermédiaire – si naturel aux sociétés aristocratiques – empêche toute médiation entre l’état et l’individu. C’est le but recherche, un pouvoir unique et central sans société partielle (cf. J.J. Rousseau). L’uniformité de la règle s’impose, comme l’omnipotence du pouvoir.

Les sentiments des hommes poussent en ce sens. Toujours récalcitrants à l’idée de laisser leurs affaires particulières, le pouvoir central prend de plus en plus de place. S’ajoute la faiblesse de l’homme seul, et sa passion de l’égalité – partagée par l’état qui se soustrait à une analyse laborieuse d’une infinité de cas particulier. Les révolutions égalitaires ne laissent qu’une masse informe, incapable d’action coordonnée, l’état étant de fait appelé à se charger de tout – notamment du fait de la disparition des corps intermédiaires.

La centralisation, masque neutre et moderne de la servitude. Ce despotisme n’a rien de comparable avec ça qu’a pu connaitre l’Antiquité – Tocqueville révisera son jugement initiale, ce dont les historiens lui sont grès. « Je vois une foule innombrable d’hommes semblables et égaux qui tournent sans repos sur eux-mêmes pour se procurer de petits et vulgaires plaisirs, dont ils remplissent leur âme. (…) Au-dessus de ceux-là s’élève un pouvoir immense et tutélaire, qui se charge seul d’assurer leurs jouissances et de veiller sur leur sort. Il est absolu, régulier, prévoyant, et doux. »

La liberté politique, un remède
Ne nous leurrons pas, dans une société démocratique l’indépendance individuelle sera toujours plus restreinte que dans un pays aristocratique. La société reste la plus forte.

Écartant le principe d’une constitution mixte, un principe directeur émergeant toujours, il faut admettre qu’en Démocratie il s’agit du plus grand nombre (le peuple ayant l’amabilité d’englober la minorité). La souveraineté populaire est un dogme indépassable pour la démocratie – en cela l’apport de Rousseau nous semble prévaloir sur Montesquieu, fait trop peu (re)connu. De ce constat rationnel, émerge la nécessité d’institutions libres, entendues comme faisant sortir le citoyen de son individualisme et de son apathie. Apathie que Platon n’eut de cesse d’appeler de ses vœux.

La centralisation, masque neutre et moderne de la servitude.
Les libertés locales sont parmi ces institutions libres, nous parlerions aujourd’hui de décentralisation administrative. En plus d’un corps représentatif chargé des grandes affaires, il faut promouvoir l’activité politique du citoyen, d’agir ensemble, de stimuler l’intérêt pour le bien public. Les associations sont parées des mêmes vertus – s’ajoute un élément fondamental : dans une société aristocratique, nul besoin de se réunir pour agir mais les hommes démocratiques indépendants et faibles ne peuvent rien par leurs seules forces.

Une prise de position : l’union de la Religion et de la Liberté
En fin observateur, Tocqueville ne peut qu’observer la diamétrale opposition entre Europe et Amérique. Alors qu’ici esprit libéral et esprit religieux se tournent le dos, ou se font face comme il vous plaira, en Amérique ils marchent de concert. Les puritains ayant apportés un christianisme républicain et démocratique. La Religion participe au maintien des mœurs (cf. conséquences morales) en combattant l’individualisme, le gout du bien-être dégradant. Pour ce fervent croyant qu’est Tocqueville, rien n’est pire que le matérialisme, qui encourage l’avidité et la jouissance des biens matérielles. La séparation du religieux et du politique est néanmoins une condition sur laquelle Tocqueville ne transige pas. En cela, il est tout à fait cohérent avec le catholicisme.

Princeps

« Un gouvernement où le peuple prend une part plus ou moins grande au gouvernement. »
« Ce qui jette le plus de confusion dans l'esprit, c'est l'emploi qu'on fait de ces mots : démocratie, institutions démocratiques, gouvernement démocratique. Tant qu'on n'arrivera pas à les définir clairement et à s'entendre sur la définition, on vivra dans une confusion d'idées inextricables, au grand avantage des démagogues et des despotes. On dira qu'un pays gouverné par un prince absolu est une démocratie, parce qu'il gouvernera par des lois ou au milieu d'institutions qui sont favorables à la condition du peuple. Son gouvernement sera un gouvernement démocratique. Il formera une monarchie démocratique. Or les mots démocratie, monarchie, gouvernement démocratique ne peuvent vouloir dire qu'une chose, suivant le sens vrai des mots ; un gouvernement où le peuple prend une part plus ou moins grande au gouvernement. Son sens est intimement lié à l'idée de la liberté politique. Donner l'épithète de gouvernement démocratique à un gouvernement où la liberté politique ne se trouve pas, c'est dire une absurdité palpable, suivant le sens naturel des mots. Ce qui a fait adopter ces expressions fausses, ou tout au moins obscures, c'est : 1° le désir de faire illusion à la foule, le mot de gouvernement démocratique ayant toujours un certains succès auprès d'elle ; 2° l'embarras réel où l'on se trouvait pour exprimer par un mot une idée aussi compliquée que celle-ci : un gouvernement absolu, où le peuple ne prend aucune part aux affaires, mais où les classes placées au-dessus de lui ne jouissent d'aucun privilège et où les lois sont faites de manière à favoriser autant que possible son bien-être. »
Tocqueville, L'Ancien Régime et la Révolution.

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