« L’atelier du peintre » de Jan Vermeer

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« L’atelier du peintre » de Jan Vermeer

Message  LibertéPhilo le Ven 2 Fév 2018 - 15:55

Ce tableau, parfois nommé « L’allégorie de la peinture », ou en latin « Ars pictoria », frappe par sa beauté, mais il ne laisse pas moins d’intriguer les historiens de l’art. Aussi mystérieux qu’il est lumineusement limpide.


La date de sa création est inconnue. L’amplitude des dates est très large. On suppose qu’il a été peint entre 1660 et 1670, peut-être plus tard, Vermeer étant mort en 1675 (et cela, on le sait avec certitude). C’est l’œuvre d’un artiste parvenu à la maturité de son art. Les dimensions en sont inhabituellement grandes pour le peintre, plus d’un mètre de côté, Vermeer affectionnant d’habitude une taille plus confidentielle, pas plus de 50 cm, même pour des intérieurs vus en perspective. L’œuvre fut longtemps attribuée à Pieter de Hooch, plus coté que Vermeer avant sa redécouverte par Thoré-Burger et Proust.

Pieter de Hooch / Jan Vermeer


Une série de mystères
Beaucoup ont prétendu que Vermeer avait fait son autoportrait. Mais il faut bien avouer qu'il ne nous a donné aucun moyen de le reconnaître. On ne voit pas sa palette, où on aurait pu retrouver le jaune et le bleu qu’il affectionnait. Le tableau est à peine esquissé, néanmoins, le peintre utilise déjà un appui-main, fait inattendu à ce stade de la composition. En effet, l’appui-main servait pour la finition, lorsque le peintre ne pouvait plus appuyer sa main sur la peinture fraîche. Ici, il n’en avait pas besoin, la toile étant encore blanche. Autre curiosité : l’habillement du peintre. Le costume n’est à l’évidence pas un vêtement de travail. Il est de plus très ancien, appartenant à une mode 150 ans plus ancienne que l'époque de Vermeer.

On a avancé comme hypothèses pour identifier le modèle qu’il aurait été la femme ou une des filles de Vermeer. Vu la jeunesse du visage, il semble impossible que ce soit sa femme Catarina, le tableau appartenant à la maturité de Vermeer, qui s’est marié à son entrée dans la Guilde de Saint Luc, donc au tout début de sa carrière.

Ses personnages semblent absorbés dans une rêverie.
La jeune fille tient maladroitement une trompette et un livre. Une couronne de lauriers bleus, dont le jaune s’est résorbé, est posée sur sa tête. La trompette symbolise la Renommée et les lauriers la Gloire, qui sont les attributs de Clio, la muse de l’Histoire. Le livre pourrait être d’Hérodote, suivant les recommandations d’iconologie en cours à l’époque. Elle regarde une table sur laquelle est arrangée une nature morte, avec un masque de plâtre sans yeux et un livre ouvert, qui ressemble à une partition de musique (muse Euterpe). Le masque évoque la comédie antique (muse Thalie) ou le moulage d’une statue. Le lustre est hollandais, curieusement sans bougies. Le lourd rideau de tapisserie au premier plan n’est pas hollandais, il date du début du XVIe siècle espagnol. La carte au mur représente au centre les provinces des Pays-Bas durant leur soumission à l’Espagne, qui dura jusqu’en 1581, date de la déclaration d’indépendance, et sur les côtés, des vues des principales villes hollandaises.

Le tableau est-il alors une allégorie des Arts, où la peinture tiendrait la première place dans la personne du peintre ? L’expression d’une nostalgie de la domination espagnole, protectrice des arts et en particulier de la peinture ? Il y a trop d’éléments disparates dans cette allégorie pour pouvoir l’interpréter avec clarté. Mais le tableau est avec certitude un des chefs-d'oeuvre de Vermeer. Il nous reste à en examiner la beauté plastique, en le replaçant dans le contexte de l’art vermeerien.

Le monde du silence
La peinture est un art du silence, mais c’est encore plus vrai chez Vermeer. Ses personnages semblent absorbés dans une rêverie. Leurs gestes sont de ceux qu’on fait lentement, la laitière qui verse son lait en filet, la jeune femme qui pèse ses perles, la dentellière penchée sur son métier… En Flandres, les premières « natures mortes » furent appelées « Stillleven » (« Stilleben » en allemand, « stilllife » en anglais), qu’on peut traduire par « vie silencieuse ». Il s’agissait de tableaux de fleurs, de fruits ou d’objets savamment disposés et éclairés, portant des significations symboliques. Vermeer a élevé la « Stillleven » à la scène de genre.

Les successeurs de Vermeer sont Chardin et Corot.
Les personnages de ses tableaux prennent place à l’intérieur d’un réseau de lignes horizontales, verticales ou obliques, matérialisées par les poutres, la perspective du carrelage, les bords d'une table… donnant cette étrange impression que tout est figé pour l’éternité. Pour construire de si savantes compositions, Vermeer a peut-être fait usage de la camera oscura ou de miroirs. Mais l’artiste ne s’est pas limité à la vision que lui fournissait ses instruments d’optique.

La chambre noire ne lui a pas appris à peindre ses personnages avec autant de monumentalité, ni un tel art de la simplification. Ses successeurs sont Chardin et Corot. Comme eux, Vermeer est un grand coloriste. Ses accords de bleu et de jaune n’ont rien de strident. La forte lumière qui entre par la fenêtre adoucit tous les tons, comme elle le ferait dans un paysage ensoleillé. Elle incruste les objets d'éclats que le peintre dépose par petites touches, lisse les contours, ôte à la matière sa dureté, donnant à un vase de porcelaine autant d'idéalité qu’à un visage de jeune fille.

Philo

« Dépouillement, paix, clarté. »
« Il n’y a point de ces portes béantes par lesquelles Pieter de Hooch projette notre curiosité dans l’enfilade des pièces et des corridors. Tout est clos. Tout repose en soi-même. Notre attention ne peut plus s’esquiver; à elle, comme à la perspective, comme à la lumière, le tableau propose un centre d’attirance. La fenêtre s’est tôt refermée. Rien ne doit échapper à cette gravitation paisible qui s’accomplit dans le recueillement. Le soleil tourne doucement sur le mur, paisiblement, avec la régularité patiente de l’heure. Ces gens qui, au début, parlaient quelquefois, qui riaient même, vont se taire. Ils auront latitude d’accomplir tous les actes muets où l’esprit s’applique et pourtant se détend, écrire, soupeser une perle, en mirer d’autres dans une glace, regarder couler le lent filet de lait, peindre, faire de la musique, méditer, rêver, — surtout rêver, donner à l’âme ce repos où elle s’épure de ses troubles et où, décantée par le calme, elle laisse dégager sa seule présence, son émanation et comme son parfum. Point d’émotions, point même de pensées exigeantes, excitantes, mais le bien-être d’exister. Dépouillement, paix, clarté. L’âme dans ces fronts lisses luit, pareille au jour dans la perle ronde et parfaite. »
René Huyghe, La Poétique de Vermeer, 1948.

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