Machiavel et l'élixir de Mandragore

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Machiavel et l'élixir de Mandragore

Message  Philosophos le Ven 2 Fév 2018 - 15:58

Le présent article s’essaye à démontrer la place des choses vaines dans la pensée de Machiavel. L’unique comédie de Machiavel, la Mandragore, est mise en regard avec le Prince, les Discours, mais aussi la correspondance du florentin.


Qui est Machiavel ? Un philosophe ? Un homme politique, ou un philosophe attiré par les affaires pratiques relatives aux affaires d’un royaume ? Un connaisseur des classiques, ou un lecteur incohérent, simple amateur de florilèges ? Dans une formule lapidaire J.J.Chevallier dit : « Machiavel évoque une époque, la Renaissance ; une nation, l’Italie ; une ville, Florence. » Il est bon d’avoir à l’esprit que Machiavel naquit dans une Italie déchirée par les condottieres – division qui marque profondément son œuvre.
Ébloui par César Borgia, archétype du Prince nouveau, il assiste à la chute de son idole. Sur un plan plus personnel, Machiavel ne fut en rien épargné, devant défendre son père accusé à tort de bâtardise, subissant la torture pour complot. C’est le cardinal Jean de Médicis, curieusement, successeur du pape Jules II qui signe l’amnistie de Machiavel, lui permettant de revenir à Florence après huit années d’exil. J’aime à voir dans Machiavel un homme préférant la vertu romaine à la gloriole et l’honneur à l’argent, un homme au-dessus du machiavélisme dont on l’affuble.

Du sérieux au comique
Machiavel, celui que Léo Strauss accuse d'être le ver dans la pomme philosophique, produit-il une vision du comique ? Le passage soudain des choses graves aux choses vaines se fait sans difficultés, dans la même lettre parfois. Cette attitude apparaît dans une lettre à Francesco Vettrori : « Quiconque verrait nos lettres, mon honorable compère, s’étonnerait fort parce qu’il lui semblerait d’abord que nous sommes des hommes graves tout occupés à des grandes choses (…). Mais ensuite, tournant la page, les deux mêmes lui sembleraient légers, inconstants, lubriques, occupés à des choses vaines. Cette façon de faire (…) m’apparaît louable dès lors que nous imitons la nature variée et que qui imite la nature ne saurait être critiqué. Et bien que d’ordinaire nous exprimions cette variété en plusieurs lettres, je vais le faire en une seule (…) ».

Passer du sérieux au comique n’est pas une dégradation, une dévaluation, mais l’occasion de se mesurer avec la variété de la nature. Osciller entre les choses graves et les choses vaines veut dire apprendre à se mesurer avec une conception différente de la littérature, mais aussi de la vie. Machiavel refuse une vision unidimensionnelle tant de l’homme que de la réalité.

Les êtres humains n’habitent pas seulement les hautes sphères, mais sont agités par les opposés. Sa nature le pousse à parcourir les espaces opposés, se promener entre le haut et le bas, l’humanitas et la veritas, entre l’homme et la bête.

C’est au centaure Chiron qu’est dévolu le rôle de modèle pédagogique par excellence – le précepteur des princes (cf. Le Prince, chapitre 18). Image répandue durant la Renaissance, ne l’oublions pas. Le centaure s’oppose à une vision anthropocentrique de l’homme : les deux natures du centaure invitent à un savant dosage des contraires. « Avoir pour précepteur un être mi-bête, mi-homme, cela ne veut rien dire d’autre, sinon qu’il faut qu’un prince sache user de l’une et de l’autre nature, et l’une sans l’autre n’est pas durable ». Le véritable Prince doit savoir employer la bête et l’homme. Seulement homme, ou seulement bête, le Prince ne peut être bon.

Ce va-et-vient se retrouve dans la vie intime de Machiavel : alors en exil, causé par le retour des Médicis à Florence, Machiavel alterne entre les choses vaines – comme s’encanailler dans des parties de cartes avec le boucher et le meunier – et les choses graves de ses lectures. Il alterne entre les habits de fange, et les habits pontificaux dont il aimait à se parer durant ses quatre heures quotidiennes de travail.

« Le Prince » sur les planches
La Mandragore nous donne l’opportunité d’observer cette semblable oscillation entre une pensée politique froide, et une pensée politique qui utilise la drôlerie. Le lecteur informé m’excusera cette petite digression mais il importe de résumer brièvement la comédie dont nous allons parler.

Callimaque, un jeune florentin installé à Paris, tombe amoureux d’une femme splendide, Lucrèce, sur la simple description qu’en fait un commerçant florentin de passage. Éperdument amoureux, Callimaque décide de retourner à Florence conquérir la belle. Femme d’honneur, Lucrèce mène une vie discrète. C’est le désir d’enfant de son mari, Nicias, qui va donner à Callimaque l’opportunité de s’introduire dans le cercle des intimes. Le jeune homme va choisir un personnage, Ligurio, qui connait bien Nicias, pour se faire passer pour un célèbre médecin parisien. Callimaque propose d’utiliser une potion de Mandragore, censée rendre la femme fertile, mais qui représente un danger pour l’homme qui couche avec la femme pour la première nuit. S’élabore alors un stratagème pour prévenir Nicias de tout danger : prendre un clochard, un garnement, pour passer la première nuit. Le garnement prélevé est – évidemment ! – un Callimaque grimé.

Femme fatale
Dans un premier temps, pourquoi ce prénom de Lucrèce ? Les amateurs d’histoire ne manqueront pas de faire le rapprochement avec Lucrèce Borgia. Tite-Live, dans ses Histoires (57-58) parle d’une Lucrèce, elle aussi splendide. Alors en pleine discussion sur les habitudes volages des femmes, une bande de généraux romains se décide à éprouver la fidélité de leurs épouses. Seul le mari de Lucrèce pense sa femme fidèle, et à raison. Face à tant de dévotion, de rareté, Tarquin le superbe tombe amoureux. Conscient de ne pouvoir la conquérir, il va la violer. Lucrèce, son honneur déchu, honteuse, se suicide.

C’est cette histoire qui va provoquer la chute du monarque étrusque, le dernier, par l’intermède d’un soulèvement populaire. Ainsi, l’emploi de Lucrèce serait affilié à cette possibilité de changement de régime – symbolisé par le passage de Nicias à Callimaque. Parronchi (historien de l’art) reprendra cette hypothèse et l’adaptera à la réalité politique florentine.

Pour lui Callimaque est le jeune Laurent de Médicis, Lucrèce Florence, Nicias l’ex-gonfalonier Pierso De Lini, Ligurio, le conseiller du nouveau Prince. Si le jeune amant représente Laurent et Lucrèce Florence, Nicias ne peut être l’ex-gonfalonier qui en 1518 fut déjà éloigné ; il s’agit de la vieille classe oligarchique de Florence, incapable de gouverner à la ville. La Mandragore est donc riche de rappels de thèmes développés par Machiavel. La duperie occupe le second aspect politique de la comédie.

La vue et le toucher
Thème éminemment politique, la tromperie ne concerne pas ici les relations d’hommes à hommes, mais davantage l’appréciation du monde. Nicias raconte à Ligurio la soigneuse inspection du corps du garnement, pour vérifier qu’il soit sain, qu’il ne soit pas porteur de maladie vénérienne. La complaisance dans la description conduit certains critiques à voir un aveu d’homosexualité de la part de Nicias. « Et avant de m’en aller, j’ai voulu tâter de la main comment se présentaient les choses, car je n’ai pas l’habitude de prendre des vessies pour des lanternes. Après avoir bien tâté et palpé le tout, je suis sorti de la chambre et suis allé retrouver ma belle-mère au coin du feu. »

Au-delà de la description comique, le thème du « tâter de la main » doit être mis en relation avec un passage du « Prince » dans lequel Machiavel prétend que la plupart des hommes jugent davantage avec l’œil que la main. Œil qui peut être trompé par le travestissement, tandis que la main permet un rapport plus direct avec l’objet de la connaissance. « Les hommes en général jugent davantage par ce qu’ils voient que par ce qu’ils touchent. (…) Tous voient ce que vous paraissez, peu sentent ce que vous êtes ».

Le prince doit toujours se déguiser, se masquer. Nicias, dans sa stupidité, le touche sans comprendre vraiment ; preuve que le toucher en soi n’est pas suffisant – il faut du jugement. Au-delà des paroles, seule compte la tangibilité de la réalité, les actes. De l’analyse fiable de la main suit la capacité à choisir la meilleure posture à adopter.

Le meilleur parti
C’est le personnage de la mère de Lucrèce qui incarne le « parti le meilleur ». Elle fut une femme « galante » et collabore pour convaincre sa fille. Elle fait cela pour avoir un petit-fils, persuadée qu’une femme sans descendance est en danger. Elle veut donc le bien de sa fille. Néanmoins, son choix est motivé par une réflexion lucide : « J’ai toujours entendu dire qu’il était du devoir d’un homme prudent, entre deux partis mauvais de prendre le moins mauvais. Si pour avoir des enfants vous n’avez pas d’autre remède, c’est lui qu’il faut prendre, pourvu qu’il ne pèse pas sur votre conscient ». Considération qui s’assimile à un écho d’argumentation présent dans les Discours.

« Dans toutes nos décisions il faut considérer le parti où il y a le moins d’inconvénients, et le prendre pour le meilleur » Dans le « Prince » (chapitre 22), tout en invitant le Prince à ne jamais s’associer à plus puissant que lui pour attaquer autrui - le plus fort pouvant se retourner contre le Prince - Machiavel ajoute « jamais nul état ne croit pouvoir prendre des partis sûrs, mais qu’il pense au contraire en prendre toujours d’incertains parce qu’il est dans l’ordre des choses que jamais on ne cherche à fuir un inconvénient sans buter sur un autre mais la prudence consiste à savoir reconnaître la nature des inconvénients et à prendre le moins mauvais ». Et le parti le plus juste, le meilleur, est aussi celui qui assure la pérennité. La religion assure une part importante de cette pérennité dans les Républiques.

La religion gardienne de l'Etat
Machiavel, attaché au rôle de la religion, n’en épargne pour autant pas l’Eglise corrompue. La présence, le rôle du Frére Timothe rappelle que celle-ci importe pour régir l’état et la vie sociale. Il est l’auteur d’un monologue critique à l’égard de ses confrères qui ont abandonné les rites, qui ont abandonné la religion. Le rôle du culte est fondamental pour Machiavel. Il revient régulièrement sur ce point dans les discours : « Et de même que la pratique du culte divin est cause de la grandeur des républiques, le mépris de ce même culte est cause de leur chute. Les Princes ou les Républiques qui veulent demeurer incorrompus doivent par-dessus tout maintenir incorrumpues les cérémonies de leur religion, et les avoir toujours en grande vénération car il n’est plus grand indice de la ruine d’un pays que d’y voir mépriser le culte divin ».

Princeps

« Sa plus grande œuvre politique vise ostensiblement à provoquer la renaissance de l’ancienne République romaine. »
« Machiavel est le seul penseur politique dont le nom soit devenu d'usage courant pour désigner un genre politique qui existe et continuera à exister indépendamment de l'influence de Machiavel, fondé exclusivement sur des considérations de commodité, une politique qui emploie tous les moyens, loyaux ou déloyaux, le fer ou le poison, pour parvenir à ses fins - sa fin étant l'agrandissement de son pays ou patrie - mais qui emploie également la patrie pour l’agrandissement personnel du politicien ou de l'homme d'Etat ou de son parti. (...) Machiavel paraît avoir rompu avec tous les philosophes politiques antérieurs. Il existe de lourdes preuves à l’appui de cette opinion. Cependant, sa plus grande œuvre politique vise ostensiblement à provoquer la renaissance de l’ancienne République romaine ; loin d’être un novateur radical, Machiavel est le restaurateur de quelque chose d’ancien et d’oublié. »
Léo Strauss, Histoire de la philosophie politique, p.322, P.U.F.

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Re: Machiavel et l'élixir de Mandragore

Message  Princeps le Dim 4 Fév 2018 - 23:04

Je vais faire preuve d'une immodestie rare mais nous avons ici un vrai morceau de pensé. Naturellement, je changerai des choses - je plains ceux qui ne sont pas familier des références antiques, c'est illisible sans - mais l'angle d'approche est pour le moins original et rare.
Mais il me faut être honnête, l'article en dit plus long sur moi que sur Machiavel - à cet égard, la citation de fin est éclairante. Je suis presque surpris (à mon tour) que certain ne l'ait pas décelé.

NB : Oui, en gros, je remonte le sujet pour susciter l'activité.
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Re: Machiavel et l'élixir de Mandragore

Message  Mal' le Lun 5 Fév 2018 - 14:40

NB : Oui, en gros, je remonte le sujet pour susciter l'activité.
Inutile de t'en excuser.
Je vais faire preuve d'une immodestie rare
C'est tout toi, surtout ne change rien.
mais nous avons ici un vrai morceau de pensé.
J'agrée. En le relisant pour le coup de ta remonte, j'ai - en toute modestie là - senti des accents straussiens, le Libéralisme antique et moderne, à ta démarche. Je sais pourtant que tu l'as lu après, si seulement tu l'as lu.
Naturellement, je changerai des choses - je plains ceux qui ne sont pas familier des références antiques, c'est illisible sans
Je n'ai pas tes références, néanmoins ...
- mais l'angle d'approche est pour le moins original et rare.
Pour ma part, je n'en ai jamais rencontré de tel.
Mais il me faut être honnête, l'article en dit plus long sur moi que sur Machiavel - à cet égard, la citation de fin est éclairante. Je suis presque surpris (à mon tour) que certain ne l'ait pas décelé.
D'accord, il y a l'historiophilie antique romaine, et dans le déroulé tu dis dès le troisième paragraphe : "J’aime à voir dans Machiavel un homme préférant la vertu romaine à la gloriole et l’honneur à l’argent, un homme au-dessus du machiavélisme dont on l’affuble." C'est peut-être parce que cela crie dans le texte, que personne ne fit la remarque.

Sur Machiavel, nous pourrions toujours dire, par exemple, et puisque tu termines là-dessus, qu'il y a quelque chose de proto-maurrassien - sans maurrassisme, du reste, - à son exigence de relier le culte à l'incorruption. Néanmoins, tout autant, c'était une façon, à l'époque, de se garantir devant la doxa ecclésiale, par-devers tous ses stratagèmes princiers si peu christiques, quoi que parfaitement pratiqués dans l’Église, et pas que dans l’Église.
Nul ne tolère être déshabillé devant tous. Le roi nu se croyait vêtu, pour quoi il se présenta nu. Mais, si l'on fait d'emblée savoir au roi qu'il est nu, aussitôt il cherchera à se rhabiller en faisant condamner son révélateur.

Sur quoi ça n'est pas si romain, en terme d'honneur. Sauf si Machiavel ne fut pas proto-maurrassien, et qu'il jugea en effet nécessaire quelque sens du sacré à la santé d'un règne.
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