Le scepticisme emersonien

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Le scepticisme emersonien

Message  Mal' le Dim 4 Fév 2018 - 18:22

Je lis la Confiance en soi, et autres essais, de Ralph Waldo Emerson. Le dernier extrait est consacré à Montaigne (Montaigne, le sceptique). En voici un extrait :
Ralph Waldo Emerson, La Confiance en soi, ''Montaigne, le sceptique'', trad. Monique Bégot, Rivages poche, 2000, a écrit:Celui qui se perd dans les abstractions et le matérialiste s'exaspèrant mutuellement, et le railleur exprimant ce qu'il y a de pire dans le matérialisme, il s'élève une troisième partie pour occuper le terrain entre les deux, à savoir le sceptique. Il trouve que les deux autres ont tort, en se plaçant aux extrêmes. Il se donne de la peine pour asseoir sa position, pour être le fléau de la balance. Il n'est jamais à bout du jeu. Il constate la partialité de ces gens du commun ; il ne veut pas être voué aux viles tâches ; il représente les facultés intellectuelles, la tête froide et tout ce qui contribue à la garder froide ; point de zèle irréfléchi, point de dévouement sans récompense, point d'abrutissement par un labeur extrême. Suis-je un bœuf ou un cheval de trait ? - Vous êtes tous deux dans l'excès, leur dit-il. Vous qui voulez que tout soit solide, et le monde comme du fer en gueuse, vous vous trompez grossièrement. Vous vous croyez enracinés et fixés sur un socle d'une dureté impénétrable ; et cependant, si nous mettons à jour les derniers faits de notre connaissance, vous tourbillonnez comme bulles dans la rivière, sans savoir dans quel sens et vous vous agrippez aux illusions qui vous coiffent et vous enveloppent. Le sceptique ne veut pas non plus se trahir pour un livre ni se voir revêtu de la robe. Ceux qui étudient sont souvent leurs propres victimes ; ils sont minces, pâles ; ils ont les pieds froids, la tête chaude, des nuits sans sommeil, des jours emplis de la crainte de toute interruption - pâleur, misère sordide, faim et égotisme. Si vous les approchez, vous verrez quelles pensées pleines de suffisance sont les leurs - ils se perdent dans les abstractions, passent jour et nuit à rêver quelque songe ; tout en s'attendant à recevoir l'hommage de la société pour quelque précieux projet, certes construit sur une vérité, mais dépourvu de proportion dans sa présentation, de justesse dans son application, et de toute énergie de volonté dans l'esprit du concepteur pour lui donner corps et lui insuffler la vie.
Mais je vois clairement, dit le sceptique, que je ne puis voir. Je sais que la force de l'homme ne réside pas dans les extrêmes, mais dans le fait d'éviter les extrêmes. J'éviterai, du moins, la faiblesse qui consiste à philosopher plus profondément que je ne le puis. A quoi sert de prétendre à des pouvoirs que nous n'avons pas ? A quoi sert de prétendre à des assurances que nous n'avons pas, en ce qui concerne l'au-delà ? Pourquoi être ange avant son temps ? Les cordes, si elles sont trop tendues, se brisent. S'il existe un désir d'immortalité, et aucune preuve, pourquoi ne pas dire simplement cela ? S'il existe des preuves qui se contredisent, pourquoi ne pas les exposer ? S'il n'y a pas matière, pour un penseur sincère, à se décider - oui ou non -, alors pourquoi ne pas réserver son jugement ? Je suis las de tous ces gens qui tranchent sur tout. Je suis las de tous ces écrivassiers qui réfutent tous les dogmes. Je n'affirme ni ne dénie. Je suis ici pour juger. Je suis ici pour considérer, pour - skopein [racine de sceptique, skepsis, qui donne notre suffixe -scope] - voir les choses telles qu'elles sont. J'essaierai de garder la balance égale. A quoi sert de débiter avec volubilité des théories de la société, de la religion et de la nature, alors que je sais que des objections pratiques me font barrage, et que ni moi ni mes semblables ne pouvons les surmonter. Pourquoi être si ergoteur en public quand chacun de mes voisins peut me clouer sur mon siège avec des arguments que je ne peux réfuter ? Pourquoi prétendre que la vie est un jeu si simple, alors que nous savons combien ce Protée est de nature fuyante et subtile ? Pourquoi penser enfermer toutes choses dans votre étroite cage à poules, alors que nous savons bien qu'il n'y a pas une ou deux, mais dix, vingt, un millier de choses, et toutes dissemblables ? Pourquoi imaginer que c'est vous qui détenez toute la vérité ? Il y a beaucoup à dire de tous côtés.
Ralph Waldo Emerson est un grand auteur américain qui, début XIXème siècle, suscite un grand mouvement littéraire outre-atlantique, nommé transcendantalisme. A savoir qu'il souhaitait s'affranchir, affranchir les USA, de ce qui se faisait en Europe.

Ce qui est étonnant, c'est que Ralph Waldo Emerson se fait remarquer par son scepticisme et ses essais, qui le rapprochent de Montaigne - humaniste européen patenté. Tous les connaisseurs de Emerson le comparent à Montaigne, et pas seulement parce qu'il en a parlé ! ... au reste, il fut livre de chevet du jeune Nietzsche, néo-sceptique.

Du coup, le transcendantalisme (dont fait partie le fameux Henry David Thoreau, avec De la Désobéissance civile) reste raccord avec "le vieux continent", ou du moins sa Renaissance ! et là il y a comme un pont temporel. Mais enfin, je ne crois pas que les USA d'aujourd'hui soient très transcendantalistes, quoique politiquement le transcendantalisme dut flatter leur autonomie intellectuelle, rapport à l'Europe - cf. Jean-Pierre Cometti, L'Amérique comme expérience :
J.P. Cometti, L'Amérique comme expérience, 4ème de couverture, a écrit:Une conviction dominante qui s’illustre chez un grand nombre de philosophes américains les conduit à privilégier le futur et à considérer que l’action et la délibération doivent l’emporter sur tout ce qui échappe à notre influence. Pour Emerson, comme pour Whitman ou pour Dewey, l’Amérique était en ce sens une expérience, “un pays des débuts, des projets et des espérances”. Le présent essai s’efforce d’explorer cette inspiration en se tournant vers plusieurs aspects majeurs de la philosophie américaine, et en s’attachant à des problèmes ou à des choix dans lesquels se dessine peut-être la philosophie de demain.
Qui sait.

Enfin voilà : Emerson se lit comme une expérience, c'est à conseiller !
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Mal'
Shibumi


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