Simplexité de l'énergie autographique de Nietzsche

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Simplexité de l'énergie autographique de Nietzsche

Message  Philosophos le Lun 5 Fév 2018 - 13:51

« L’air léger et pur, le danger proche et l’esprit plein d’une joyeuse méchanceté : tout cela s’accorde bien.
Je veux avoir autour de moi des lutins, car je suis courageux. Le courage qui chasse les fantômes se crée ses propres lutins, — le courage veut rire. »
– Nietzsche, Ainsi parlait Zarathoustra, « de Lire et d'écrire »



On pourrait se sentir fatigué, rien qu'à tenter un tel article, ainsi qu'à s'y pencher comme lecteur. De Frédéric Guillaume Nietzsche ― Friedrich Wilhelm Nietzsche ― on dit que tout et son contraire se trouve exprimé. Tout et son contraire, de ce que l’œuvre fonctionne ainsi à dire « tout et son contraire » (?), à se présenter ainsi qu'une autographie intellectuelle.

En passant par Montaigne, près de Castillon & Saint-Émilion
« Qu'un tel homme ait écrit, vraiment la joie de vivre sur Terre en a été augmentée. » décrète Nietzsche sur Michel de Montaigne (Schopenhauer Éducateur, §2).

Mais voyons : que nous reste-t-il de cet aristocrate, scripturalement : il nous reste ses Essais, réédités par trois fois de son vivant, dans des éditions chaque fois enrichies, et correspondant précisément à des autographies intellectuelles. Où Montaigne muse raisonnablement sur soi, mais via soi sur l'expérience (de l'Expérience, tout dernier & long essai), et de l'expérience sur la vie vécue « ici-bas », ici donc, et maintenant, par quoi il fait un expériencialisme ou mobilisme qui ne se laisse pas systématiser : longtemps, les philosophes négligèrent la valeur montaignienne, avant que d'apercevoir l'apport « tekhnètique » de l'aristocrate à la pensée.

Précisément, de ce que cette tekhnè (art, métier, façon, savoir-(y-)faire) … cette tekhnè, donc, de la pensée comme commentaire (en Moyen Français : « essai ») … « monstroit » exemplairement, ainsi que seul peut faire exemple l'expérience dans sa « monstrable singularité », l'aventure ou la démarche d'une intelligence comme expérience.

L'intelligence expériencielle, ou l'expérience intelligente
Or l'intelligence, c'est l'inter-legere, l'entre-lire ou -relier, le faire-des-relations, et quand bien même « comparaison n'est point raison », le « pensement »-même ne saurait se passer très-fondamentalement d'analogies expériencielles (voir encore récemment, le magazine Sciences Humaines, sur les Pouvoirs de l'imaginaire de juillet 2015, où l'on apprend pour ainsi dire que tout en découle ― ce que d'ailleurs Thomas Hobbes par exemple, avait déjà deviné par le concept d'Imagination dans son Léviathan).

Aussi bien, donc, l'« intellier » constitue-t-il l'origine du penser expériencé, devant « monstrer » son astuce, son adaptation, voire son invention, son ingéniosité, sa création « tekhnètique » (art, métier, façon, savoir-(y-)faire) ― voir aussi l'artificialisme selon Clément Rosset, dans l'Anti-Nature.
Mais qu'en sus Michel de Montaigne en vint par là à innocenter l'exister ou le vivre, cela ne pouvait que réjouir Nietzsche qui, vers la fin de sa vie intellectuelle, mit dans la bouche de Zarathoustra cette valeur, de « l'innocence des sens » (Ainsi parlait Zarathoustra, « de la Chasteté ») ― rien que de cohérent avec son antichristianisme, de ce christianisme expériencé comme bigote contrition & falsification existentielle inhérente.

Laissons cela, pour saisir-là toutefois ce caractère de l'« intellier » enfermé dans les pages nietzschéennes ― comme intelligence expériencielle, ou expérience intelligente : « intellier », donc.

La vie, miroir de la littérature (Proust)
De l'aphorisme au poème, et du poème à l'imprécation prophétique, Nietzsche joue comme la troisième transformation zarathoustrienne ― comme un enfant … ― Nietzsche joue l'anamorphose littéraire a priori, mais a posteriori la métamorphose : non seulement réécrit-il, peu avant sa « léguminite » potentiellement congénitale (du côté de son père) des préfaces à tous les ouvrages antérieurs à Ainsi parlait Zarathoustra nous enjoignant à le lire comme l'aventure ou la démarche d'un homme « devenant qui il est [après l'avoir appris] » selon le fameux mot de Pindare qu'il reprend (Pythiques, II ― voir aussi : Deviens qui tu es, de Dorian Astor, 2016) … mais en plus Nietzsche énonce dans Ecce homo, que dans l'ouvrage suivant Zarathoustra (à savoir Par-delà bien et mal), il dit négativement ce qu'il disait positivement par la fiction éthique (de l'imprécation à l'aphorisme : sacrée ana- ou méta-morphose, qu'il faut vraiment prendre le temps de saisir entre les pérégrinations parfois fantastiques du personnage éponyme, et les fulgurances intellectuelles en Histoire des idées ensuite ― reprenant son style philologique accoutumé).

« Bien entendu », d'aucuns pourraient tout autant psychiatriser « le cas Nietzsche », en diagnostiquant quelque apophénie préliminaire à sa folie, vous savez : cette psychodynamie par laquelle nous voyons des relations partout, au moins paranoïdes … sinon qu'il s'agit de la façon dont procède l'intelligence-expérience, à savoir l'« intellier »-même !

Alors, où commence la démence ? Se croira-t-on vraiment plus malin que la malignité ?

Exemplarité de l'œuvre
Ce qui précède nous informe donc de ceci, qu'en tant que l’œuvre s'avance comme « innocence du devenir », l'écriture & projet éditorial idoine nietzschéens, exemplifient singulièrement le philosopher de l'homme-Nietzsche lui-même, à prendre comme … corp[u]s ! … tout comme Zarathoustra distingue un Moi/petite raison, d'un Soi/grande raison carnée, pour laquelle le Moi ne tient jamais que de l'instrument, ou de l'organe, entre autres (« des Contempteurs du corps »).

Cela signale donc que l’œuvre nietzschéenne, dans sa procession, constitue un Soi-éditorial, dont le Moi-textuel se trouve lu seulement, et il n'y a qu'avec quelque « sens historique, généalogiste » (de ce sens historique et de cette généalogie auxquelles convie le texte-même) qu'il faudrait lire Nietzsche : cohérence expériencielle, par laquelle l'homme, d'expérience, fait la preuve encore de sa philosophie.

Conséquences de cette exemplarité
Nietzsche donne à lire une œuvre qui procède de la même manière qu'elle propose textuellement de vivre. En sorte que, pour autant que Nietzsche « écrivit avec son sang » (Ainsi parlait Zarathoustra, « de Lire et d'écrire »), il n'en reste pas moins qu'il y a distinguo de l'homme et de l’œuvre (ainsi qu'il prévenait de ne pas prendre l'homme pour l’œuvre ― quand bien même « autographe »), mais qu'en sus l'homme se fit par l’œuvre comme homme œuvrant (en tant qu'« autographe » donc, toujours).

Il faut reconnaître vivement, qu'il y a là des récursivités sans nom pour l'esprit arraisonnant systématiquement ou dogmatiquement, de ce que l'expérience ne se laisse pas saisir dans le texte (donc logiquement), quand bien même elle se trouve énoncée & annoncée par ce texte.

Ce texte, éditorialement, mime d'intelligence son propos, expérienciellement. Un propos nietzschéen, exemplifié par Nietzsche-même dans son édition progressive, tenant ainsi de sa vie (autographie intellectuelle), sans s'y identifier néanmoins. Il s'avère encore que Nietzsche accoucha de son œuvre, de la même manière qu'il parle d'hommes enfantant d'une étoile, dans cette même œuvre (Ainsi parlait Zarathoustra, « Prologue ») ― comme l'état quantique du chat de Schrödinger …

Tout ce qui signale la (con)densité, la tension, l'intention, l'intension (par opposition à l'extension) ― la tension interne, ― énergisant l’œuvre nietzschéenne de l'énergie de Nietzsche-même, qui énergétiquement œuvra philosophiquement à ce don énergétique encore ! … Mais ça ne s'avère-là pas exactement récursif en fait ; ni non plus circulaire, ainsi que le suggère l'image de la récursivité : car expérienciellement il s'agit d'« une » seule « chose » plurielle : ladite énergie, qui ne se laisse pas si aisément individuer (en tant que dionysiaque) quand pourtant elle s'individua à travers le temps biographique de l'existence philosophique de l'homme-Nietzsche, éditorialement, ès livres (en tant que manifestations apolliniennes du dionysiaque) ― voir : la Naissance de la tragédie, sur Dionysos & Apollon.

Montaigne, donc
On comprend désormais ce qui put motiver Nietzsche à apprécier ainsi Montaigne : les deux s'adonnèrent à l'autographie, l'écriture de soi, qui ne correspond pas à l'autobiographie, dont on comprend qu'elle correspond à une écriture sur soi (Philippe Lejeune, le Pacte autobiographique). Nietzsche se reconnut « un grand frère » en Montaigne (Essais autographiques) ; rien à voir avec le torturé Rousseau (Confessions autobiographiques, fort chrétiennes dans la démarche).

L'autographie témoigne d'un Soi vivant dans le Moi-textuel, par son Soi-éditorial (le corp[u]s de l’œuvre).

Intellectuelle, elle ne fait jamais que la « monstration » de la dynamique propre à l'« intellier » de l'auteur, qui correspond textuellement comme éditorialement à l'« intellier » de l'homme-même en tant qu'expérience dotée d'énergie expériençant (ou à expériencer), dont l’œuvre constitue une expérience intrinsèque-donc, en tant que vécue auctorialement comme fruit énergétique.

D'où le trop-fameux « toute philosophie confession involontaire de son auteur » (Par-delà bien et mal, « des Préjugés des philosophes ») … car un auteur, quand bien même « se cachant » ou « croyant se cacher » derrière quelque convention, témoigne d'une expérience ― la sienne ― même conventionnelle-donc : « unité » dionysiaque (« Un originaire » de la Naissance de la tragédie) réfractée dans la « multiplicité » apollinienne de l'édition & textes idoines, où l'homme correspond à l’œuvre qui ne lui correspond pourtant pas expérienciellement, en tant qu'expérience scripturale partie de son expérience totale, bref : de sa vie.

(Cette tekhnè assumée comme telle : un privilège des « forts » ? Car on ne s'y voilerait radicalement pas la face, en supportant le chaos acosmique.)

Purement simplexe.

Mal'

« Dans ces conditions [où Nietzsche fait l'éloge du silence, de la pudeur, de la discrétion, du doute à l'égard de la vérité & d'exposition afférente de sa preuve], on peut se demander si l'écriture chez Nietzsche, qui écrit énormément en dépit de son apologie du silence, ne possède pas exclusivement une portée négative. Ne recouvre-t-elle pas deux choses ? L'examen de la pratique scripturaire nietzschéenne peut donner en effet le sentiment d'être prioritairement une écriture de la mise en question, soucieuse avant tout non seulement d'exposer une réfutation théorique, mais plus spécifiquement encore, de traduire simultanément le désarroi du philosophe critiqué, sa réaction - son indignation, ou son incompréhension, voire ses tentatives de rébellion ... et de mettre ainsi en évidence, à travers cette réaction, le caractère déterminant des affects qui le guident, donc la contradiction séparant sa pratique de son idéal, c'est-à-dire encore de mettre en jeu de manière pratique le processus de réfutation qui est simultanément présenté de manière distanciée comme le contenu du discours de Nietzsche. »

Patrick Wotling, La Philosophie de l'esprit libre, introduction à Nietzsche, « 13. l’Écriture philosophique », p.424, Flammarion, 2008

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