Le courage de l'authentique liberté

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Le courage de l'authentique liberté

Message  Mal' le Lun 26 Fév 2018 - 18:00

Dans un ouvrage où il médite tout autre chose, Jean-Paul Sartre ramasse en quelques lignes le fruit logique de son existentialisme. La vulgate sartrienne s'accorde assez bien de dire que, "avec Sartre, nous sommes condamnés à être libres, cela angoisse, nous devons prendre nos responsabilités". Après tout, n'en avait-il pas traité dans l'opuscule l'Existentialisme est un humanisme ? ... Tout le monde était rassuré, car après tout cela nous en touche une sans faire bouger l'autre (burne ou doudoune) : cet appel à être libre par-devers l'angoisse à se responsabiliser, n'est-il pas, après tout, exactement dans l'air du temps ? Devenez auto-entrepreneur, etc. Donc bon. Alors arrêtons-nous une seconde sur ce texte :
J.P. Sartre, ''Réflexion sur la question juive'', p.109, Idées NRF, 1954, a écrit:Si l'on convient avec nous que l'homme est une liberté en situation, on concevra facilement que cette liberté puisse se définir comme authentique ou comme inauthentique, selon le choix qu'elle fait d'elle-même dans la situation où elle surgit. L'authenticité, cela va de soi, consiste à prendre une conscience lucide et véridique de la situation, à assumer les responsabilités et les risques que cette situation comporte, à la revendiquer dans la fierté ou dans l'humiliation, parfois dans l'horreur et la haine. Il n'est pas douteux que l'authenticité demande beaucoup de courage et plus que du courage. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que l'inauthenticité soit la plus répandue.
Commentaire.
Si l'on convient avec nous que l'homme est une liberté en situation
Une liberté en situation, et non pas une liberté toute nue, toute pure et parfaite, idéale et idyllique, correspondant à toutes nos envies (grandes ou petites, surtout petites envies). C'est-à-dire déjà que nous ne sommes pas libres de la situation dans laquelle nous sommes, selon Jean-Paul Sartre, quoiqu'elle y fasse (la liberté, donc nous par équivalence ontologique)
le choix qu'elle fait d'elle-même
C'est-à-dire que chaque soi-liberté s'y décide (en situation) à se faire être tel ou tel, à devenir tel ou tel, à se positionner comme ceci ou comme cela, à s'avérer ainsi ou autrement, etc. Nous pouvons nous y décider, nous y faire, nous y choisir. Nous advenons dans l'implication situationnelle, or ne rien faire est encore le choix de n'y rien faire, et ne vouloir y être pour rien est toujours le choix de la laisser faire d'une manière ou d'une autre ; la passivité reste un choix qui, pour passif qu'il soit, constitue une sorte d'implication minimale (nous ne pouvons pas faire que nous ne soyons pas là) influant sur la situation, serait-ce tactiquement, discrètement ou secrètement.

C'est que chaque soi-liberté est événementiel :
la situation où [la liberté] surgit
C'est-à-dire que, si la liberté surgit dans la situation, elle en est l'événement crucial, puisque précisément elle s'y résout. D'elle-même, la situation ne se résout à rien, puisqu'elle n'est pas une liberté, en dehors des autres soi-libertés qui en "éviennent" (qui y sont événementielles).

Mais alors :
on concevra facilement que cette liberté puisse se définir comme authentique ou comme inauthentique [...] L'authenticité, cela va de soi, consiste à prendre une conscience lucide et véridique de la situation, à assumer les responsabilités et les risques que cette situation comporte, à la revendiquer dans la fierté ou dans l'humiliation, parfois dans l'horreur et la haine.
Eh bien, je ne sais pas si cette définition de l'authenticité va de soi aujourd'hui où nous aurions aisément tendance à prendre l'authenticité pour une spontanéité-réflexe-impulsive (ce que je regrette, parce que cela ne nous individue pas, quand bien même nous nous croirions alors individuels - au contraire, cela nous rend à la moyenne infantile, puisque le mimétisme est la chose du monde la mieux partagée, y compris le mimétisme de croire qu'on est individuel ... ) ; par contre, cette définition de l'authenticité comme prise de conscience lucide et véridique de la situation, à assumer les responsabilités et les risques que cette situation comporte, à la revendiquer dans la fierté ou dans l'humiliation, parfois dans l'horreur et la haine, n'est assurément pas banale. Où Jean-Paul Sartre a donc raison de dire qu'
Il n'est pas douteux que l'authenticité demande beaucoup de courage et plus que du courage. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que l'inauthenticité soit la plus répandue.
Cela, il faut le dire, les décenaires-vingtenaires (c'est-à-dire la jouvence, cette tranche d'âge que nous avons coutume de déshonorer en la nommant adolescente ... ) les décenaires-vingtenaires y aspirent et en respectent avec enthousiasme jusqu'à certaines habiles malversations - dans leur inexpérience de la vie. J'y trouve assez bien la raison pour laquelle certains s'engagent dans ce pauvre djihad contemporain, d'idéologisation islamique - car, après tout, il y a des djihadistes pour y croire, et se poser en "grands frères" alors (comme dans l'émission sur TF1 ou M6, je ne sais plus, de toutes façons cela revient au même). On y recherche un anoblissement, malheureusement il ne suffit pas de s'autoproclamer grandiose, pour l'être, et rien de plus piteux qu'un mégalomane, encore qu'il puisse constituer un triste risque - triste sire ...

Revenons-en à la citation :
Il n'est pas douteux que l'authenticité demande beaucoup de courage et plus que du courage. Aussi ne s'étonnera-t-on pas que l'inauthenticité soit la plus répandue.
On ne s'en étonnera pas, du moins dans le monde chaud-doudoux que nous nous sommes faits, et qui craint tant l'égratignure, en effet ! ... Car, si l'on a bien suivi, l'authenticité impliquait de
la revendiquer dans la fierté ou dans l'humiliation, parfois dans l'horreur et la haine.
Qui se ferait être ainsi courageux librement en terrible situation ? Entre autres, c'est la fameuse question de savoir "si, sous l'Occupation nazie, tu aurais été résistant, passif ou collabo". Où l'on a coutume de répondre par "on ne peut pas le savoir tant qu'on n'y est pas confronté". Peut-être.

A moins que ...

***

Tiré de ...
Cela signifie qu'il forme un tout synthétique avec sa situation biologique, économique, politique, culturelle, etc. On ne peut le distinguer d'elle car elle le forme et décide de ses possibilités, mais, inversement, c'est lui qui lui donne sons sens en se choisissant dans et par elle. Être en situation, selon nous, cela signifie se choisir en situation et les hommes diffèrent entre eux comme leurs situations font entre elles et aussi selon le choix qu'ils font de leur propre personne. Ce qu'il y a de commun entre eux tous n'est pas une nature, mais une condition, c'est-à-dire un ensemble de limites et de contraintes : la nécessité de mourir, de se pourvoir pour vivre, d'exister dans un monde habité déjà par d'autres hommes. Et cette confition n'est au fond que la situation humaine fondamentale ou, si l'on préfère, l'ensemble des caractères abstraits communs à toutes les situations.


Dernière édition par Mal' le Sam 3 Mar 2018 - 16:36, édité 1 fois (Raison : + Tiré de ...)
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Re: Le courage de l'authentique liberté

Message  LibertéPhilo le Lun 26 Fév 2018 - 18:26

Qu'est-ce qu'une "conscience lucide et véridique" ? Quand sait-on que l'on a une "conscience lucide et véridique" ? Pourquoi et comment "revendiquer l'authenticité dans la fierté ou dans l'humiliation, parfois dans l'horreur et la haine" ? Après tout, Jean-Paul Sartre n'est-il pas un éternel adolescent ?

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Re: Le courage de l'authentique liberté

Message  Mal' le Mar 27 Fév 2018 - 12:25

Philosophos a écrit:Qu'est-ce qu'une "conscience lucide et véridique" ?
Il faut situer - c'est le cas de le dire.

D'abord, la conscience lucide et véridique, il ne faut pas la détacher de la phrase complète : "conscience lucide et véridique de la situation, à assumer les responsabilités et les risques que cette situation comporte, à la revendiquer dans la fierté ou dans l'humiliation, parfois dans l'horreur et la haine." Je dirais que c'est un situationnisme, si le situationnisme n'évoquait pas un mouvement post-sartrien loufoque. Mais enfin, restons-en là d'un situationnisme sartrien, tout de même, car c'est bien de cela qu'il s'agit, "ce situationnisme est un réalisme" : la situation pour le soi-liberté (cf. l'Être et le Néant).
Là-dedans, dans la situation, la liberté est conscience (l'Être et le Néant, toujours). Il s'agit, tout autant, du pour-soi, et du projet. Le pour-soi est libre-même, conscienciel, projectionnaire. Il l'est de ce que, tout autant encore, il est néantisation (ce par quoi le néant vient à l'être) ; en effet, niant, il prouve sa liberté d'être : la conscience elle-même nie la situation en s'en saisissant, et s'en saisissant elle (s')y projette.

A partir de là, "une conscience lucide et véridique de la situation", correspond précisément à la personne suffisamment vigilante et franche (d'ailleurs affranchie par sa vigilance encore, et d'autant mieux vigie qu'elle a de la franchise - à commencer pour-elle) que phénoménologiquement elle saisit l'être de la situation par son être-en-situation, à savoir l'ontologie à l’œuvre, entre l'en-soi des choses et le pour-autrui devant les autres personnes. Autres personnes qui, de même, sont des consciences multipliant les possibles, de leurs événementialités intrinsèques. C'est-à-dire qu'il y a une vérité, dans laquelle se meut tout ce monde avec la personne, par-devers sa saisie propre du monde ; en somme, la personne peut être "objective", comme on dit communément, encore que chez Sartre cette "objectivité" n'est pas à opposer à quelque subjectivité, mais rencontre, existe et se fond dans la "subjectivité" (le pour-soi, par qui "évient" l'en-soi autant que le pour-autrui) : c'est un perspectivisme-expériencialisme relatif au pour-soi (relativisme en ce sens spécial de relationnisme - pour creuser et en débattre : 1, 2).

Bref, il y a une vérité situationnelle, dont on peut rendre raison - dit Sartre.

Du coup,
Quand sait-on que l'on a une "conscience lucide et véridique" ?
Je crois que c'est quelque chose que chacun devine pratiquement, or je fais référence - en utilisant l'adverbe - à la praxis d'une raison potentiellement dialectique (cf. Critique de la raison dialectique). Que se passe-t-il alors, pour qu'on le devine ? ... Eh bien, on se découvre judicieux : la situation fait sens, non de ce que nous lui attribuons personnellement, mais de ce que personnellement nous la comprenons sans mélange, dans ses enjeux, rapports et dynamiques pratiques. Bref, notre compréhension nous permet de l'influencer intrinsèquement - sans que cette influence soit automatiquement énorme, cela dépend de nos moyens, dont il faut aussi avoir la clairvoyance.

Ce situationnisme sartrien, c'est un praticisme philosophique (une praxéologie) que ne reniera aucun "homme d'action, homme de métier". Bref, c'est existentialiste ...
Pourquoi et comment "revendiquer l'authenticité dans la fierté ou dans l'humiliation, parfois dans l'horreur et la haine" ?
Au choix, c'est vrai, on trouvera un christisme ou un héroïsme à cela, qui dans un sens passent pour des masochismes, en tout cas des idioties. Mais justement : il s'agit de fidélité à soi-même, d'intégrité, d'entièreté, que cette authenticité qui - comme nous l'avons lu - "assume les responsabilités et les risques que la situation comporte". D'ailleurs, la notion d'authenticité redouble l'auctorialité de l'auteur (auto-autorité étymologique).

Aussi, à vouloir s'y tenir, faut-il fatalement la défendre, où - selon le dicton - la meilleure défense c'est l'attaque : revendication, donc, devant tout ce qui vient prendre sur elle. A savoir que prendre sur elle, c'est prendre "contre-soi", or nous avons vu que pour Sartre chaque personne est un pour-soi. Il y a donc réactivité.
Après tout, Jean-Paul Sartre n'est-il pas un éternel adolescent ?
C'est cette réactivité, pour ainsi dire à vif et qui passe parfois pour de la vivacité, qui fait dire cela (éternelle adolescence de Jean-Paul Sartre) mais je n'y crois pas. En effet, je disais initialement :
Mal' a écrit:les décenaires-vingtenaires (c'est-à-dire la jouvence, cette tranche d'âge que nous avons coutume de déshonorer en la nommant adolescente ... )
Vouloir ainsi catégoriser Jean-Paul Sartre, donc, est certainement de la mauvaise foi, serait-elle nolontaire. Mauvaise foi qui, d'ailleurs, opère de la même façon que l'antisémitisme tel que diagnostiqué par Jean-Paul Sartre, dans Réflexions sur la question juive (une argumentation devenue classique, depuis) :
p.164, chez Idées NRF, 1954, le philosophe a écrit:Tel est donc cet homme traqué, condamné à se choisir sur la base de faux problèmes et dans une situation fausse, privé du sens métaphysique par l'hostilité menaçante de la société qui l'entoure, acculé à un rationalisme de désespoir. Sa vie n'est qu'une longue fuite devant les autres et devant lui-même. On lui a aliéné jusqu'à son propre corps, on a coupé en deux sa vie affective, on l'a réduit à poursuivre dans un monde qui le rejette, le rêve impossible d'une fraternité universelle. A qui la faute ? Ce sont nos yeux qui lui renvoient l'image inacceptable qu'il veut dissimuler. Ce sont nos paroles et nos gestes - toutes nos paroles et tous nos gestes, notre antisémitisme [notre éphébophobie sociatrique, en l'occurrence], mais tout aussi bien notre libéralisme condescendant - qui l'ont empoisonné jusqu'aux moelles ; c'est nous qui le contraignons à se choisir juif [adolescent, en l'occurrence], soit qu'il se fuie, soit qu'il se revendique, c'est nous qui l'avons acculé au dilemme de l'inauthenticité ou de l'authenticité juive [adolescente, en l'occurrence]. Nous avons créé cette espèce d'hommes qui n'a de sens que comme produit artificiel d'une société capitaliste, qui n'a pour raison d'être que de servir de bouc émissaire à une collectivité encore prélogique. Cette espèce d'hommes qui témoigne de l'homme plus que toutes les autres parce qu'elle est née de réactions secondaires à l'intérieur de l'humanité [non la guerre de religion, en l'occurrence, mais la sociologie de l'ère industrielle], cette quintessence de l'homme, disgraciée, déracinée, originellement vouée à l'inauthenticité ou au martyre. Il n'est pas un de nous qui ne soit, en cette circonstance, totalement coupable et même criminel ; le sang juif [l'adolescence, en l'occurrence] que les nazis [que les majeurs, en l'occurrence] ont versé [conspué, en l'occurrence] sur toute les têtes [en toute occasion, en l'occurrence].
Le grief, naturellement, est sexuel (jouvence pubertaire) relativement à nos propres frustrations et concurrences devant la maturité neurophysiologique du jeune (Jean-Paul Sartre, de même, évoque l'attrait répulsif du juif, pour l'antisémite - attrait répulsif parfaitement charnel, pour ainsi dire de pudibonderie et d'outrance "chrétiennes, bourgeoises et aryennes" dixit dans les termes encore d'usage en 1954).

A partir de là, ce dont on peut se défier devant Sartre, c'est moins son adolescence que son encensement de la réactivité : c'est d'un animal justement traqué, acculé, excité. Il s'agit bien plutôt de détresse, finalement, et c'est peut-être cela, que Sartre met sous l'angoisse ontologique de la liberté, au point d'en avoir la nausée. Il vivrait dans un énervement permanent, malaisé, et d'ailleurs malaisant. Et dire que toute une époque s'anima sottement de sa vulgate !

En effet, Jean-Paul Sartre salua le soixante-huitardisme, comme interdit devant la jouvence, sans vraiment vouloir lui procurer un traître appui au nom d'une spontanéité (vide) qu'il s'imaginait le soixante-huitardisme capable de combler sans autre apport ... faisant lui-même, Sartre, la preuve de sa sottise ! *Ptdr* voire de sa jalousie devant la jeunesse qu'il avait passée ! ... ce qui n'ôte rien à sa philosophie. (Comme toujours il y a l'histoire de la personne, et les fruits de la personne échappant à son histoire comme la progéniture s'émancipe des parents.)

Bref, tout simplement, à un moment donné en effet, et par-devers les manœuvres, il arrive bien - en définitive - qu'on sente la nécessité de revendiquer, à savoir : réclamer son dû. C'est bonnement pratique. En dehors des défaitistes, des martyrs et des résignés, tout le monde fait cela.

Se soulever (de détresse, d'angoisse, de nausée).
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