Nietzsche, Don Quichotte et le relativisme

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Nietzsche, Don Quichotte et le relativisme

Message  Philosophème le Dim 12 Oct 2014 - 19:25

Nietzsche était relativiste :
Que la valeur du monde est dans nos interprétations (- que peut-être quelque part d’autres interprétations que celles qui sont simplement humaines sont possibles-), que les interprétations sont jusqu’à présent des évaluations […] c’est là ce qui transparaît dans mes écrits.  (Fragments posthumes automne 1885 – automne 1886)

Il pensait qu'il n'y a aucune valeur absolue, seulement des échelles de valeurs qui varient d'une époque à l'autre, d'un groupe à l'autre, d'un individu à l'autre. Chacun devrait donc se constituer sa propre échelle de valeurs, à l'aide de ses propres évaluations, de ses jugements personnels sur la vie et sur l'humanité. Ou bien, à défaut, emprunter ceux des autres.

Pourtant, Nietzsche a tenté de créer une morale, la fameuse "morale des maîtres", qu'il situe "par-delà le Bien et le Mal". Y aurait-il un absolu quelque part en dehors de ces évaluations qu'il dit plébéiennes, le Bien et le Mal judéo-chrétiens, et que notre civilisation considère toujours comme étant les seules bases de toute morale ? Gardons-nous de le croire. Ce n'est pas ce que Nietzsche veut dire. Le Bien et le Mal existent, oui, mais en tant que valeurs antinomiques, pas en tant que valeurs absolues. Et Nietzsche de proposer une autre antinomie : Bon et Mauvais. Le fort voit le monde à partir de lui-même, de sa propre sphère de subjectivité, tout comme le faible, mais son point de vue de fort est radicalement différent. Il se voit lui-même comme bon et il voit ceux qui lui veulent du mal comme mauvais, tandis que le faible voit ses agresseurs comme des méchants et lui-même se voit comme vertueux, respectant ce qui est bien, donc s'évaluant non à partir de sa propre personne, mais à partir de ce que les autres jugent comme bon.

Quel rapport avec Don Quichotte, me direz-vous ? Hé bien, Nietzsche prend la défense de ce pauvre chevalier. Il accuse Cervantès de s'être moqué des aspirations les plus élevées des romans de chevalerie, d'être un symptôme de la décadence de la culture espagnole et enfin d'avoir été une catastrophe pour l'Espagne (voir ici). Pourquoi ? Parce que la valeur ultime que cherche Nietzsche, son absolu fondateur à partir duquel il pourra construire sa nouvelle morale, est la noblesse. Par-delà le Bien et le Mal s'achève donc sur un chapitre au titre éloquent : "Qu'est-ce qui est noble ?". Don Quichotte a tous les défauts, on peut le tourner tant qu'on veut en ridicule, mais il sait, lui, ce qui est noble !

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Re: Nietzsche, Don Quichotte et le relativisme

Message  Ragnar I le Mar 14 Oct 2014 - 2:51

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Il faut avoir lu Don Quichotte pour constater que Nietzsche et Kaufmann se trompent. Quoique la comparaison entre l'Homme de la Manche et le Christ peut s'opérer sans problème sur le plan particulier de l'irréalisme des deux personnages.

Mais l'analyse d'Onfray est plus juste dans son ensemble.




Parce qu'il ose tenir le cap de l'idéal dans un monde où le vice invite au reniement, Don Quichotte incarne la figure même du héros.

Cette passion furieuse pour les idées au détriment de la réalité a pourtant un sens moins chevaleresque et plus philosophique : le personnage de Cervantès est l'homme pour qui «le réel n'a pas eu lieu». Déclarant la guerre au banal, il veut le merveilleux, le romanesque : des géants plutôt que des moulins à vent, un château plutôt qu'une auberge crasseuse, une belle jeune femme plutôt qu'une vieille servante poilue...

Ce chef-d'oeuvre du XVIIe siècle, d'une inaltérable modernité, est le grand roman de la dénégation. Que nous apprend-il sur cette attitude ô combien contemporaine ?

Michel Onfray y répond dans le premier tome de sa «Contre-histoire de la littérature».


(quatrième de couverture)

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Cela dit, il y a bien un perspectivisme (j'utilise plus volontiers ce terme que celui de relativisme) concernant le bien et le mal, chez Nietzsche, chez qui le maître se définit en effet comme « bon » par rapport au serf, qu'il considère comme « mauvais », tandis que le serf se définit lui aussi comme « bon » par rapport au maître, qu'il considère comme « méchant ».  

Les deux points de vue se distinguent par la distinction faite entre la « méchanceté » et la « mauvaiseté » de « l'autre ».

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Re: Nietzsche, Don Quichotte et le relativisme

Message  Princeps le Mar 14 Oct 2014 - 21:23

Un sujet qui aurait mérité un article du Mag' :roll:.
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Re: Nietzsche, Don Quichotte et le relativisme

Message  Philosophème le Mer 15 Oct 2014 - 9:54

Un peu court. Je manque de sources sur Nietzsche et Cervantès. J'ai déjà eu du mal à retrouver le passage que j'ai cité, qui plus est en anglais.

Ragnar Lothbrok a écrit:Les deux points de vue se distinguent par la distinction faite entre la « méchanceté » et la « mauvaiseté » de « l'autre ».
Donc par la conscience d'être noble. Le "bon" noble est tout aussi relativiste (ou perspectiviste) que le "bon" plébéien, il utilise sa propre échelle de valeurs, partagée par infiniment moins de monde, mais cela reste un point de vue personnel.

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Re: Nietzsche, Don Quichotte et le relativisme

Message  Malcolm le Lun 16 Mai 2016 - 17:50

Nietzsche de crée rien du tout, §260 de Par-delà bien et mal, mais enregistre la variance des morales du monde - d'après ses études, ce qu'il en sait, du monde - entre deux polarités du maître et de l'esclave définis dans ses termes. A partir de là, il va insister sur la valorisation du maître, dans l'ordre de son parti-pris contre le ressentiment & pour la vitalité maximale. Aussi bien, valoriser le maître, cela se fait de façon immoraliste effectivement, après constatations éthologiques du comportement des volontés de puissance en jeu, scientifique/philosophique. Or, comme on n'échappe pas aux mœurs & morales idoines, le tout, c'est de choisir les plus propices.

De là, non pas un relativisme en effet, sinon dans les volontés de puissance en présence (donc quantitatif, absolument pas qualitatif) qui, après enregistrement de la morale des maîtres propice à la vitalité, débouche sur un choix qualitatif qui n'a plus rien d'un préjugé moral, bien qu'il advienne à la morale, de l'illusion de laquelle nul ne saurait se tirer, tout simplement parce qu'il vit, et que vivre consiste à être injuste, selon Nietzsche, encore le philosophe cherche à être juste - à avoir une justesse ! non une justice qui n'existe pas dans l'absolu.

De là son perspectivisme, qui permet d'envisager toutes les options expériencielles, jusqu'à cette limite indépassable de la condition humaine, trop humaine, qui est la perspective des perspectives, et à laquelle on peut prétendre perspectivement, grâce à la justesse - justesse à laquelle les sciences participent bien sans y aboutir néanmoins, en tant qu'elles moralisent le réel autant que le reste.

D'où la nécessité d'un philosophe-artiste, législateur & créateur de valeurs, afin de générer de nouveaux types de vie, dans une morale maîtresse, car toute culture supérieure a ses formes apolliniennes, que Nietzsche souhaite néoclassiques, dynamisées par l'acceptation du tréfonds obscur et terrible de l'existence (dionysisme). Culture faisant sienne le tragique.

Ne nous laissons pas leurrer par notre culture euripidienne-socratique-alexandrine-apollinique (dans les termes de l'Origine de la tragédie) faisant prédominant l'homme théorique sur l'homme intuitif en nous. Ce n'est pas en rationalisant ainsi qu'on comprendra quelque chose à Nietzsche : Ragnar II en est le patent exemple décompréhensif, dans la veine d'Onfray.
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Re: Nietzsche, Don Quichotte et le relativisme

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