De la critique de l'ego à l'autobiographie

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De la critique de l'ego à l'autobiographie

Message  Juliendeb le Ven 28 Nov 2014 - 17:36

Bonjour!

En m'inscrivant sur ce forum, j'ai cru lire que c'était un forum pour esprits libres. J'ignore si j'en suis un, mais à défaut de le savoir, au moins pourrais-je vous parler de l'un d'entre eux : Nietzsche. Quelque chose m'a frappé chez cet auteur, et c'est la place importante qu'il donne à l'autobiographie dans le projet philosophique. Cependant, cela pourrait entrer en contradiction totale avec un autre pan de sa pensée, la critique de l'ego. Mon but n'est pas de donner une réponse claire et déterminée sur la question, mais plutôt que nous y réfléchissions ensemble.

Le paragraphe 17 de Par-delà Bien et mal est très explicite :

Nietzche a écrit: Pour ce qui est de la superstition des logiciens, je ne me lasserai jamais de souligner un petit fait que ces esprits superstitieux ne reconnaissent pas volontiers à savoir qu’une pensée se présente quand « elle » veut, et non pas quand « je » veux ; de sorte que c’est falsifier la réalité que de dire : le sujet « je » est la condition du prédicat « pense ». Quelque chose pense, mais que ce quelque chose soit justement l’antique et fameux « je », voilà, pour nous exprimer avec modération, une simple hypothèse, une assertion, et en tout cas pas une « certitude immédiate ». En définitive, ce « quelque chose pense » affirme déjà trop ; ce « quelque chose » contient déjà une interprétation du processus et n’appartient pas au processus lui-même. En cette matière, nous raisonnons d’après la routine grammaticale : « Penser est une action, toute action suppose un sujet qui l’accomplit, par conséquent... » C’est en se conformant à peu près au même schéma que l’atomisme ancien s’efforça de rattacher à l’« énergie » qui agit une particule de matière qu’elle tenait pour son siège et son origine, l’atome. Des esprits plus rigoureux nous ont enfin appris à nous passer de ce reliquat de matière, et peut-être un jour les logiciens s’habitueront-ils eux aussi à se passer de ce « quelque chose », auquel s’est réduit le respectable « je » du passé.

Evidemment, on comprend très bien qu'il s'agit là d'une critique de l'ego cogito cartésien : on ne peut pas dire que la pensée appartienne à quelqu'un. Si l'on dit cela, on se laisse piéger par ce que la grammaire nous a toujours poussé à penser. Le "Je" n'est qu'une illusion grammaticale ; il n'a pas de consistance réelle.

Et pourtant... Nietzsche disait déjà au paragraphe 6 de ce même livre, donc de manière antérieure, l'importance de l'autobiographie dans le projet philosophique :

Nietzsche a écrit:Je me suis rendu compte peu à peu de ce que fut jusqu’à présent toute grande philosophie : la confession de son auteur, une sorte de mémoires involontaires et insensibles ; et je me suis aperçu aussi que les intentions morales ou immorales formaient, dans toute philosophie, le véritable germe vital d’où chaque fois la plante entière est éclose. On ferait bien en effet (et ce serait même raisonnable) de se demander, pour l’élucidation de ce problème : comment se sont formées les affirmations métaphysiques les plus lointaines d’un philosophe ? — on ferait bien, dis-je, de se demander à quelle morale veut-on en venir ? Par conséquent, je ne crois pas que l’ « instinct de la connaissance » soit le père de la philosophie, mais plutôt qu’un autre instinct s’est servi seulement, là comme ailleurs, de la connaissance (et de la méconnaissance) ainsi que d’un instrument.

Quel est cet autre instinct dont nous parle Nietzsche? Un instinct en tous cas bien personnel, qui s'est servi de l'impersonnalité pour pouvoir asseoir sa puissance auprès d'une population crédule, trop crédule. Mais cela, les philosophes ne l'admettraient pas.

Le seul qui l'admet, c'est peut-être Nietzsche lui-même. Ses livres sont à chaque fois des cadeaux faits à l'humanité (c'est ainsi qu'il décrit le Zarathoustra dans Ecce Homo), et "comment n'en serait-il pas reconnaissant à sa vie"? C'est pour cela que dans Ecce Homo, il se sentait la nécessité de dire qui il était "de dire qui JE suis". Ah! Alors le "Je" réapparaît. Là, il prend une consistance, une réalité.

Mais comment Nietzsche peut-il donc passer d'une critique de l'ego à son rayonnement dans l'autobiographie d'Ecce Homo? A moins que dans Ecce Homo, ce ne soit pas de l'ego qu'il parle... Mais alors quelle différence entre l'ego cartésien (compris comme sujet d'une phrase, et hypostasié à tort comme sujet réel, d'après Nietzsche) et le Ich nietzschéen? Entre l'ego découvert dans la métaphysique cartésienne et le Ich décrit dans l'autobiographie nietzschéenne?

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Re: De la critique de l'ego à l'autobiographie

Message  Ragnar I le Ven 28 Nov 2014 - 17:55

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L'illusion grammaticale n'interdit pas l'usage de la grammaire pour communiquer.

L'erreur est nécessaire à la vie, nous dit par ailleurs Nietzsche, ce qui peut expliquer la chose, de son point de vue ...

Le texte clé de pas mal d'explications sur les contradictions nietzschéennes est peut-être le suivant, intitulé « Vérité et mensonge au sens extra moral » :

http://www.webnietzsche.fr/verite.htm

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Re: De la critique de l'ego à l'autobiographie

Message  Philosophos le Ven 28 Nov 2014 - 18:12

juliendeb a écrit:Mais comment Nietzsche peut-il donc passer d'une critique de l'ego à son rayonnement dans l'autobiographie d'Ecce Homo?
Dans Ecce homo, Nietzsche fait sa propre psychologie des profondeurs. Il analyse les instincts qui l'ont poussé à créer sa philosophie, en réaction à son père, sa mère et sa soeur, Schopenhauer, Wagner... Instinct ou volonté ont le même sens chez lui, instinct de la connaissance ou volonté de la vérité. On pourrait aussi dire qu'il s'agit d'une pulsion.

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Re: De la critique de l'ego à l'autobiographie

Message  Ragnar I le Ven 28 Nov 2014 - 18:23

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Ecce homo est par ailleurs un modèle d'abolition d'antinomies par un remarquable jeu d'oxymores donnés si je me souviens bien dès le départ de l'œuvre. Les contradictions qui s'y trouvent n'en sont pas, en conséquence, ce qui peut expliquer pas mal de choses sur la pensée de Nietzsche, à ce que je crois comprendre du type ...

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Re: De la critique de l'ego à l'autobiographie

Message  Malcolm le Mar 17 Mai 2016 - 17:37

Pour relancer le sujet, je suggère la lecture des Trois maux du Zarathoustra - où l'on voit qu'il est un égoïsme vil, médiocre, et un égoïsme noble, supérieur.

*

Mais, puisqu'on parle de critique de l'ego allant à l'autobiographie, cela me fait songer à la théorie du désir mimétique de René Girard. Pour Girard, Nietzsche en veut à mort à Richard Wagner (ressentiment), jusqu'à la fin de ses jours, au point d'en sombrer dans la folie. Mais, si la théorie de René Girard ne présupposait pas comme une égrégore des groupes prête à lyncher le premier bouc-émissaire venu, je le croirais, sauf qu'il ne tient compte de rien quant aux particularités situationnelles, et finalement démocratise les rapports sociaux jusque dans les mythes.
Or donc, René Girard, dans l'essai le Surhomme dans le souterrain, in la Voix méconnue du réel (quelle présomption dans le titre, qu'il reprend à son compte bien qu'émise par son traducteur, et même si Girard relativise, pour ne jamais mieux que se la préserver en fausse modestie) réduit cette affaire - sans qu'il le dise ainsi - à une querelle d'ego (Girard, qui prétend être dans le "vrai", dans l' "évidence"-même, texto ... ). Nietzsche aurait tout bonnement, sur la base d'un désir mimétique, jalousé le succès de Wagner, à en crever.
Cela s'entend.

Ce que Girard entend moins, c'est que Nietzsche signale dans un aphorisme de Par-delà bien et mal, que l'homme supérieur est particulièrement sensible (un rien peut l'effondrer, à ce titre : §269 de Par-delà bien et mal) d'une sensibilité au fond hyperphrénique, instinctuellement aristocratique (donc non-démocrate). De plus, dans le Zarathoustra, on assiste aux aléas psychoaffectifs d'un homme anti-messianique, prophète-poète selon son propre aveu désolé, mais donc autre chose que prophète-poète, en tant qu'il se dénonce lui-même comme tel [afin que d'être surmonté-même]. Or, Ecce homo nous apprend l'identification de Nietzsche à Zarathoustra, signalant par là-même que Nietzsche tiendrait (et tient, en tant que son auteur) d'une humanité supérieurement supérieure (en ce que Zarathoustra manage-même des hommes supérieurs, sur la fin). Naturellement, on peut contester cette supériorité au nom de valeurs autres, mais là n'est pas la question.

La question, c'est de bien voir toute la sensibilité hyperphrénique valorisée comme humanité (supérieurement) supérieure, au point qu'elle ne supporte pas le "tout-venant" pour compagnie. Plus que cela, d'ailleurs : Nietzsche vante alors les Grands Événements comme en sourdine, par rapport au tapage des temps. D'où l'on voit bien que cet "égoïsme" n'est certainement pas amour, gloire & beauté, ni excitment, entertainment & experiencement, ni fashion, star-sytem & politics. Ou, pour le dire simplement : cet égoïsme n'est pas vil, n'est pas commun, n'est pas simplement et-vas-y-que-j'te-pousse/prenne-ta-place, à la démocrate. Nietzsche s'en fout : Nietzsche fut déçu par Wagner, voilà tout.

Il fut déçu par Wagner, et suffisamment déçu encore, pour se sentir incidemment trahi (à tort ou à raison), à partir de quoi il ne sut jamais en guérir, sans parler de la situation œdipienne avec Cosima Wagner, rapport à la propre situation familiale de Nietzsche (femmes dévorantes, père décédé jeune) - mais encore ! ... Cosima est tellement idéalisée, qu'elle en devient un peu sa Guenièvre, où il jouerait le rôle de Lancelot du Lac, et Wagner celui d'Arthur. Bref : dans le cadre d'un fin'amor (ou amour courtois), c'est un peu plus compliqué que cela : de ce que le seigneur & suzerain, dans le système féodal, est facilement déstabilisé par ses bannerets, sans qu'il endosse bien la fonction symbolique de Père, même imaginaire. Les féodaux sont particulièrement égaux dans l'âme aristocratique, honorant d'abord & avant tout la parole assermentale de vassalité (hiérarchies fonctionnelles, supportées par un sens de l'honneur qu'ils se disputent les uns les autres, indépendamment des hiérarchies - quand bien même, réal-politiquement, des hommes durent sur-investir cette hiérarchie, soit en se prenant pour des dieux-le-père à leur place, soit en se prenant pour leurs "rejetons" ... sinon que Nietzsche n'en est pas là, rien qu'à lire ce qu'il dit de la valeur à ne pas accorder aux parents directs, pour la valeur de soi). Égoïsme supérieur.

A la fin, donc, la théorie mimétique (qui m'appert ainsi qu'une foutaise ou, at least, une psychosociologie ochlocratique, avec présupposé égrégorique superstitieux, propre à flatter notre éon, dans son genre), elle accule Nietzsche sous la plume de Girard, à des idioties en lesquelles il n'aurait pas lui-même cru ("à ranger dans la case de l'instinct grégaire"), et Girard ignore cette "vérité évidente-même" d'un homme se sentant trahi par la vie (famille, amis, profession, myopie & migraine chronique, etc.) et saigné à blanc par tout ça, au point qu'il en espère posthumement (tragiquement), tout en parvenant ainsi effectivement à se surmonter lui-même dans son œuvre (sa réussite ne l'a pas démenti, et il lui en aura fallu, des tripes, alors). Ainsi que ses descriptions de l'homme supérieur, il aura donc souffert une torture existentielle (tragiquement), à cause de sa sensibilité hyperphrénique.

Or, quand on lit la critique de la civilisation [européenne] à laquelle il est parvenu (au moins), je ne sais pas vous, mais moi, je lui fais confiance, et René Girard n'est qu'un impudent, à la manière des chrétiens que ce dernier célèbre tant "anthropologiquement" : vil égoïsme au-nom-de (Dieu ou théorie mimétique) soit donc présenté comme "altruisme désintéressé". Mais il n'y a pas d' "altruisme" plus intéressé que celui de Girard, vilement.

*

Au fond, qu'est-ce que Nietzsche ? ...
... Une victime qui, n'entrant pas dans le jeu victimiste, pris son parti de sa condition, et l'assuma entièrement.
La grande santé n'est pas autre chose, sans quoi Alexandre Jollien n'aurait pas nietzschéisé.
Ce faisant, ils démontrent que victime, c'est dans la tête, et révèlent comment "prendre le taureau par les cornes". Cette démarche, pour eux, c'est la philosophie : une forme extrême d'instinct de survie, tréfondamentale, vitale, sans laquelle "wo, à quoi tu sers ?" "Vas-y va t'tej, tu m'as pris pour ta grand-mère ou quoi, là ?"

Égoïsme inéluctable, et qu'il n'y a pas à éluder.
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Re: De la critique de l'ego à l'autobiographie

Message  Princeps le Dim 7 Aoû 2016 - 0:56

Il est bien une victime (faible santé, inapte socialement, piètre séducteur). Pour le reste, je ne sais pas si l'on peut soutenir qu'il assuma sa condition. J'ai plutôt le sentiment qu'il a idéalisé l'homme, i.e. celui qu'il eut tant aimé être.

NB : chacun sait que j'ai peu lu le bonhomme, et que je connais moyennement sa vie. Aussi, c'est davantage une hypothèse, pour le plaisir de la contradiction qu'un avis tranché.
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Re: De la critique de l'ego à l'autobiographie

Message  Malcolm le Dim 7 Aoû 2016 - 1:36

En effet, c'est une hypothèse : Zarathoustra, s'il finit comme une sorte de conte (mais catastrophé), avec quelques passages fantastiques, n'en reste pas moins consensuellement un bouseux, pour le dire crûment. Un type "qui s'y croit" aux yeux consensuels.
Mais comment Nietzsche aurait-il mis un tel homme en scène, ce plouk, sachant très bien ce qu'il faisait ? ...
Vraiment, Nietzsche a une fine connaissance de l'homme moyen, commun, et de l'homme d'exception. Quand je dis "d'exception", je pense à toutes sortes d'exceptions. Or, ces exceptions, Nietzsche les voit s'effondrer par centaines sous le coup des hommes moyens, communs, et il a raison. L'humanité est "une sale bâtarde !"

A partir de quoi il va concentrer sa tâche à démolir les causes d'abâtardissement. Toutes les causes d'abâtardissement européen.

Une des causes d'abâtardissement européen, c'est précisément que nous avons oublié que Merlin avance sous mille visages (chrétien du diable moralisé), et Zarathoustra est comme un Anti-Merlin avançant sous un seul véridique (antichrétien du diable réconcilié avec le dieu qui le créa), par quoi il passe pour fou, alors qu'il est exceptionnel.

Tous les hommes ne sauraient être jugés à la même aune. J'ai parlé de "deux égoïsmes" sur la base de Nietzsche, mais il faut lire le lien que j'ai mis plus haut !
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Re: De la critique de l'ego à l'autobiographie

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