Essai d'une explication du système de Schopenhauer

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Essai d'une explication du système de Schopenhauer

Message  LibertéPhilo le Lun 2 Sep 2013 - 14:27

Je vais tenter de vous expliquer en quelques lignes le système de Schopenhauer.

D'abord, précisons que Schopenhauer est un métaphysicien, donc il cherche quels sont les principes premiers du monde, d'où découleront tous les autres, et non, à l'inverse, en essayant de remonter du monde dit "sensible", perçu par nos sens, vers une cause première. Il s'ensuit une forte hiérarchisation. Quel est le principe premier de Schopenhauer ? En cela, il ne diffère guère de Kant : le principe premier est la "chose en soi", autrement dit le noumène, en supposant qu'il existe un monde purement idéel échappant totalement à notre compréhension. Cette "chose en soi" n'est pas cependant un pur esprit, elle "s'objective" dans les "phénomènes", dont notre propre corps.

Mais avant d'en arriver à l'homme, elle a subi toute une série de dégradations, elle a d'abord été "volonté" ou "vouloir-vivre", le phénomène le plus immédiat de la "chose en soi", puis, Idée platonicienne, l'archétype du Beau que nous percevons dans les statues, par exemple, mais aussi des espèces (ainsi il existe une Idée éternelle du chat, Schopenhauer étant opposé à toute variabilité des espèces, le chat que nous voyons jouer est le même que celui d'il y a 5000 ans), puis l'homme, puis, en descendant toujours plus bas dans la hiérarchie des individus, l'animal, la plante et la roche.

Le système de Schopenhauer peut être qualifié de "moniste", c'est-à-dire que le monde tout entier ne fait qu'un avec la "chose en soi". Il n'y a pas de séparation entre le monde de la matière et celui des idées, comme chez Platon. Chaque homme n'est qu'un microcosme, en chacun de nous s'exprime la "vraie nature" du monde. Nous ne sommes séparés du reste des êtres que par ce que Schopenhauer appelle la "représentation", c'est-à-dire la perception que nous avons du monde au moyen de notre cerveau. Elle seule nous fait croire à une différence entre les êtres. Mais, comme notre cerveau est périssable, à la mort, nous redevenons ce que nous avons toujours été : la "chose en soi", c'est-à-dire que cesse alors l'illusion que nous étions un monde dans un autre monde, un microcosme dans un macrocosme.

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Re: Essai d'une explication du système de Schopenhauer

Message  Halv le Ven 8 Nov 2013 - 12:44

Bonjour,

Je serais très curieux de savoir comment Schopenhauer conciliait cette histoire d'invariabilité des espèces (ce passage très touchant dans la dernière partie du Monde, où il parle en effet du chat qui joue dans la cour) avec la constatation scientifique, même à son époque, que des tas d'espèces animales et végétales avaient existé avant de disparaître (sans compter qu'il était assez sensible aux théories de Lamarck, et que Darwin était un contemporain).

Quand il parle des espèces comme de la traduction phénoménale des Idées, quand il dit que la mort est pour l'espèce ce que le sommeil est pour l'individu, je comprends bien qu'il se situe à un niveau plus élevé que celui du commun qui remarque en haussant les épaules que les mammouths n'existent plus et n'existeront plus jamais, mais ça reste très flou. Or l'objection est si triviale que je ne peux pas croire qu'il ne l'ait pas vue ; pourtant il ne la traite jamais (j'ai pratiquement lu tout ce qui est disponible de son œuvre en français, mise à part La Volonté dans la nature, que je ne trouve nulle part).
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Re: Essai d'une explication du système de Schopenhauer

Message  LibertéPhilo le Ven 8 Nov 2013 - 14:30

Halv a écrit:Je serais très curieux de savoir comment Schopenhauer conciliait cette histoire d'invariabilité des espèces (ce passage très touchant dans la dernière partie du Monde, où il parle en effet du chat qui joue dans la cour) avec la constatation scientifique, même à son époque, que des tas d'espèces animales et végétales avaient existé avant de disparaître (sans compter qu'il était assez sensible aux théories de Lamarck, et que Darwin était un contemporain).
Pour Schopenhauer, quand une espèce disparaît, cela signifie qu'une Idée cesse d'être représentée dans le monde phénoménal. L'Idée du mammouth existe toujours, mais elle n'est plus objectivée par des mammouths. Les Idées platoniciennes sont elles-mêmes des objectivations de la Volonté (cf. infra : "L'espèce représente un des aspects de la volonté comme chose en soi"). Je reprends le texte auquel vous faites allusion :
Schopenhauer a écrit:L'individu meurt, l'espèce est indestructible. L'individu est l'expression dans le temps de l'espèce qui est hors du temps. "La mort est pour l'espèce ce que le sommeil est pour l'individu". L'espèce représente un des aspects de la volonté comme chose en soi. A ce titre, elle représente ce qu'il y a d'indestructible dans l'individu vivant... Elle contient tout ce qui est, tout ce qui fut, tout ce qui sera.
Halv a écrit:mise à part La Volonté dans la nature, que je ne trouve nulle part.
Apparemment, les PUF n'ont pas réédité ce livre, dommage, car Schopenhauer y expose magistralement sa théorie de la Volonté. Il est disponible d'occasion sur la plupart des librairies en ligne.


Dernière édition par Philosophos le Jeu 14 Nov 2013 - 14:09, édité 1 fois

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Re: Essai d'une explication du système de Schopenhauer

Message  Halv le Ven 8 Nov 2013 - 15:36

Merci pour votre réponse. Je pense que je devrais relire le Monde en fait, comme Schopenhauer le suggère dans la préface, et comme je m'étais promis de faire lorsque j'avais terminé le livre la première fois (et puis, enthousiasmé par le système, j'ai voulu essayer de voir ce que Nietzsche avait bien pu reprocher à Schopenhauer, et j'ai été aspiré).

Je remarque que je commence à me mélanger les pinceaux quand je ne comprends plus comment une Idée platonicienne peut exister mais ne pas être objectivée dans la représentation (sans doute parce qu'il m'est devenu moins clair que la représentation est liée au temps et que les Idées non, ce qui rend non pertinente l'analyse : "ça n'existe plus aujourd'hui, donc ça n'est pas éternel"). Bref, merci encore !
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Re: Essai d'une explication du système de Schopenhauer

Message  LibertéPhilo le Ven 8 Nov 2013 - 15:52

Halv a écrit:comment une Idée platonicienne peut exister mais ne pas être objectivée dans la représentation
Elle existe "en soi". En fait, le monde tout entier n'existe qu'en soi, le phénomène est une "apparition", une "manifestation" de la Volonté dans notre cerveau (cf. le "voile de la Maya"). C'est d'ailleurs pourquoi, dans la Volonté dans la nature, Schopenhauer accorde de la crédibilité aux histoires de fantômes et de tables tournantes.

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Re: Essai d'une explication du système de Schopenhauer

Message  Malcolm le Ven 5 Aoû 2016 - 2:30

Échange intéressant.
Je m'étonne alors qu'à l'initial, tu parles, Philo, de "hiérarchistation forte" (dixit), alors que tu en as contredit le principe sur le topic Schopenhauer plotinien : une évolution de ta pensée sur les trois dernières années ?

Mais d'ailleurs, rapport à ma verve anti-schopenhauerienne à la fin dudit topic, je vois dans sa superstition ici (fixisme spéciologique, spiritisme magique), qu'il tombe parfaitement sous le coup de la critique murayienne du XIXème siècle à travers les âges (un ouvrage qui, je l'assure, est une Référence - dont l'historiographie psychanalytico-littéraire d'ailleurs, a été largement corroborée par l'EHESS). A partir de quoi, est encore-une-fois entérinée ma lecture biographique (sur le topic d'entretien imaginaire, par exemple). (Au reste, la svastika inversée est pourtant occultiste, dans mon anti-schopenhaurisme "plotinien".)

Enfin voilà.
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Re: Essai d'une explication du système de Schopenhauer

Message  Kal' le Lun 24 Avr 2017 - 2:26

Halv a écrit:Je serais très curieux de savoir comment Schopenhauer conciliait cette histoire d'invariabilité des espèces (ce passage très touchant dans la dernière partie du Monde, où il parle en effet du chat qui joue dans la cour) avec la constatation scientifique, même à son époque, que des tas d'espèces animales et végétales avaient existé avant de disparaître (sans compter qu'il était assez sensible aux théories de Lamarck, et que Darwin était un contemporain).

À ma connaissance, Schopenhauer a eu vent en fin de vie des recherches de Darwin, il en aurait même eu mauvaise opinion, considérant que ses théories n'étaient qu'une version altérée de celles de Lamarck. Dans Parerga et paralipomena, étonnamment, je crois qu'il fait un virage à 180° degrés sur l'invariabilité de la Volonté, mais je ne retrouve plus le passage.

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Philosophos a écrit:D'abord, précisons que Schopenhauer est un métaphysicien, donc il cherche quels sont les principes premiers du monde, d'où découleront tous les autres, et non, à l'inverse, en essayant de remonter du monde dit "sensible", perçu par nos sens, vers une cause première.

Il y a erreur. La Volonté, tout autant que la représentation, n'est la conséquence d'aucun principe : n'étant pas soumise au principe de raison, il n'y a aucun « premier principe » au monde, et vouloir remonter le fil de la causalité, des effets et de leurs causes, jusqu'à un principe moteur, ou inversement, suivre une route ascendante, des changements phénoménaux, à partir d'un principe créateur, jusqu'à notre monde, en plus de s'avérer être le même procédé mais dans deux directions différentes, se révèle être purement et simplement la « preuve cosmologique » que Schopenhauer récuse. Cette « preuve » se définit comme étant une application abusive du principe de raison à l'ensemble du monde de la représentation, sous le coup donc du principe de raison, et ayant alors forcément une origine : c'est-à-dire être la conséquence d'un principe. Mais ce serait oublier que ce n'est pas la représentation en elle-même qui serait rationnelle mais seulement ses composants : les raisons forment les relations des phénomènes entre eux, mais non par rapport au sujet ni à la raison entière. Tout d'abord, la raison ne s'explique pas, car ce serait appliquer le principe de raison à ce qui n'en a pas, ou plutôt expliquer le fondement de la raison par la raison, ce qui revient au même, et qui ne nous avancerait à rien. Le monde, donc, englobant l'entièreté de ses composants phénoménaux, et aussi des raisons qui les déterminent, n'a pas de principe à son origine ; car ce serait appliquer quelque chose de rationnelle à son fondement, ce qui signifie alors que c'est une forme de la représentation qui est à la racine des autres : explication de l'apparition du monde par le monde, le monde comme étant sa propre origine : ça n'a pas de sens non plus. Le monde est et à toujours été, et sera toujours, Volonté, sans premier ni dernier termes. Ainsi, c'est par le sens interne, au moyen de la conscience de soi, où se trouve un objet de connaissance à part entière, le sujet de la volition, que le sujet perçoit que la représentation n'est que la Volonté qui s'objective : cette identité entre le sujet connaissant et la Volonté est miraculeuse.
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