Gilles Deleuze l'immanentiste

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Gilles Deleuze l'immanentiste

Message  Aldolo le Lun 29 Juin 2015 - 5:21

(avant que d'entamer ce fil, je précise que j'entre dans la catégories des "non-philosophes" chers à Deleuze ;  une philosophie qui ne parlerait pas aux non-philosophes étant pour lui en gros bonne à mettre à la poubelle. Je précise aussi qu'en dehors de Deleuze, je ne connais pas grand chose aux philosophes et donc ne maîtrise pas bien certains termes philosophiques. Je prétends par contre avoir une familiarité avec ce que j'interprète du regard de Deleuze sur le monde, des problèmes qu'il se pose etc. Je vous livre un résumé de sa philosophie, concocté par mes soins)


Deleuze tente une philosophie hors représentation, une métaphysique de mouvement délivrée de toute transcendance. Une chose n'a pour lui pas de sens en soi, elle en prend quand autre chose s'en empare. Les choses ne sont jamais données (c'est pourquoi la philosophie se doit de créer les concepts) et le sens s'inscrit toujours entre elles (pas d'essences). Ce qu'on pourrait dire "donné", c'est la diversité : c'est depuis le divers qu'il s'agit de différencier les choses. La vie est rencontre, interaction, soit autant d'événements qui servent de matière à penser : la philosophie n'a pas à partir de sujets ou d'objets supposés donnés alors qu'ils sont justement les inconnues de l'équation. Tout événement est le produit d'une rencontre ; toute rencontre est virtuellement porteuse de sens et par là-même problématique. À travers ses manifestations ponctuelles, l'événement lui-même est ce qui fait sens dans la rencontre, la relation (l'événement absolu est l'événement d'une vie).

Avec la représentation, on pense ce qui est déjà pensé. Mais quand la pensée est une expérience directement liée aux problèmes concrets, il n'y a plus à passer par la médiation des catégories : le réel nous pousse à penser les choses empiriquement, et ce à partir de signes qui nous interpellent. Un signe nous affecte d'abord à travers une intensité avant qu'on n'en envisage le mouvement qui le sous-tend, puis il est perçu sous forme d'altérité, et comme tel virtuellement porteur d'un autre regard que le nôtre : un point de vue susceptible d'exprimer au autre monde possible. C'est ainsi que les signes nous affectent, nous impliquent, nous poussent à penser : c'est à partir d'eux qu'on pense. Ainsi on est amené à réévaluer le sens des choses, mais à partir de ce qui nous apparaît comme important, intéressant. Il ne s'agit pas tant de connaître ou d'expliquer que de penser ce qui doit l'être. Deleuze ne s'intéresse pas tant à la vérité qu'au sens : ce n'est qu'en faisant sens au sein d'un plan subjectif qu'un concept peut prendre une valeur au sein d'un champ de vérité.

La pensée est rêve, blessure, épreuve, elle naît d'une intuition qui est toujours liée à une expérience d'être, à une épreuve d'être ; cette intuition nous engage et nous induit à nous fabriquer une image de l'unité du pensable (plan d'immanence). Ainsi la philosophie se dédouble en une image de la pensée et une matière de l'être tissées l'une sur l'autre. Mais une image où sujet et objets ne sont plus au centre du savoir. L'être est pris dans les devenirs de ses rencontres, il ne se partage pas suivant les exigences des catégories de la représentation, ce sont les choses qui se répartissent directement en lui. Il compose avec sa propre individuation, au carrefour des singularités qui le traversent et des intensités qui le peuplent. Chaque modification d'un point de vue déplace sa position, modifie son devenir. L'individuation est la seule échelle acceptable de sens, l'immanence d'une vie le seul témoin de l'univocité de l'être. Le concept de sujet n'est plus une forme a priori, mais le produit d'une synthèse passive opérée à même l'expérience.

La vie est mouvement. Le mouvement engendre des formes nouvelles à partir de l'interaction entre les choses. Les choses s'agencent entre elles selon leur proximité, leurs qualités, leur rapport de forces virtuel, selon les spécificités des contextes etc, avant que de possiblement s'incarner (en tant que nouveauté) dans ce qu'on appelle le réel (Deleuze parlera plutôt d'actualisation puisque le réel est mouvement). Le virtuel est au mouvement ce que l'actuel est à la forme : il est l'ensemble des mouvements souterrains d'une sorte d'usine de production du réel ; l'actuel lui est l'ensemble des réalisations formelles que les mouvements du virtuel engendrent.

Pour Deleuze, la pensée est expérience. Elle a à différencier les choses depuis l'inconnu de l'événement, à faire émerger les singularités qui s'y rapportent. Tout événement est rencontre et donc agencement, multiplicité. Comprendre comment les choses interagissent entre elles permet de déterminer à quel type de multiplicité le problème se rattache. Une multiplicité n'est jamais unité, elle est dimension, intensité, déterminations : autant de singularités qui ne peuvent évoluer sans qu'elle ne change de nature. L'un ne se dit que du multiple au lieu que le multiple se subordonne à l'un comme au genre supérieur capable de l'englober. Comprendre consiste à remonter depuis l'actualité vers les virtualités qui l'ont produite.

Si l'expérience empirique est plus propice à cerner les faux problèmes que l'interprétation intellectuelle, il n'en reste pas moins qu'il s'agit de trouver les vrais problèmes, tout autant que d'élaborer des concepts supposés y répondre. Chaque problème est pris à hauteur d'homme, dans son actualité, là où il nous interroge ; chaque concept qui s'y rapporte développe son propre espace spécifique de pensée. Mais chaque concept interagit avec l'ensemble des concepts : une cohérence de l'ensemble de chaque plan conceptuel doit se retrouver au sein du plan d'immanence, plan philosophique de pensée où les concepts opèrent sans cesse de nouveaux découpages, font résonner sans cesse de nouvelles connexions de par la perspective qu'ils déploient. Le concept devenu indépendant de l'idéal de la représentation, l'objet de la philosophie deleuzienne n'est plus la vérité mais le sens :
Deleuze a écrit:Une théorie philosophique est une question développée, et rien d'autre : par elle-même, en elle-même, elle consiste non pas à résoudre un problème, mais à développer jusqu'au bout les implications nécessaires d'une question formulée. Elle nous montre ce que les choses sont, ce qu'il faut bien que les choses soient, à condition que la question soit bonne et rigoureuse (...) On voit combien sont nulles les questions posées aux grands philosophes. On leur dit : les choses ne sont pas ainsi. Mais en fait il ne s'agit pas de voir si les choses sont ainsi ou non, il s'agit de savoir si est bonne ou non, rigoureuse ou non, la question qui les rend ainsi.
(Empirisme et Subjectivité)

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Re: Gilles Deleuze l'immanentiste

Message  Aldolo le Sam 11 Juil 2015 - 1:50

Créer des concepts, et dresser un plan d'immanence, tel est, selon Deleuze, la tâche de la philosophie.

Ci-joint un autre résumé, tiré à partir de Deleuze, la passion de la pensée (de Pierre Montebello), pour aider à cerner ce qu'est le plan d'immanence deleuzien :
Le Plan d'Immanence se présente d'abord comme un tissage, le passage réciproque de la pensée et de l'être, une étoffe nouant endroit et envers, dehors et dedans, une seule voie philosophique. Il est question du commencement de la philosophie. Qu'est-ce qui commence avec elle, et seulement avec elle, jamais ailleurs, jamais dans aucune représentation, aucune positivité, aucun savoir, aucune opinion. Ce ne sont plus les présupposés subjectifs et dogmatiques qui sont examinés, c'est l'absolu du commencement lui-même, ce que commencer en philosophie veut dire, indépendamment des préjugés, des erreurs, des illusions. Il est de la nature de la pensée philosophique de ne pouvoir commencer qu'en produisant une image de la pensée qui s'articule à une intuition primordiale.
Quel est le sens de cette intuition ?
(...)
On ne commence à penser que contraint par la violence du monde, affecté dans sa manière de voir, de sentir, immergé dans l'épreuve pathétique d'un "voir". C'est pourquoi on ne trouve pas de philosophie sans intuition. La pensée est rêve, blessure, épreuve, elle naît dans une intuition qui sécrète le mouvement infini de la pensée. D'une intuition qui peut être délirante, il faut que la philosophie en fasse une image qui tienne debout.
(...)
Ce que la pensée peut revendiquer en droit, c'est de penser ce qui s'impose à elle. Il ne s'agit pas de connaître ou d'expliquer, mais de se demander ce qui ne peut qu'être pensé (...) L'impensable est ce qui est à penser, ce qui ne peut être que pensé, l'horizon supérieur comme tâche primordiale de la philosophie, en réponse à la compréhension intuitive qui la traverse comme pure fulgurance. Qui peut imaginer qu'une philosophie se mette en mouvement par l'intellect, sans intuition ni vision ?
(...)
Mais l'intuition est toujours une intuition liée à une expérience d'être, à une épreuve d'être. Une expérience d'être fait jaillir l'intuition, laquelle contraint à son tour la pensée à se donner une image de l'unité du pensable. La philosophie crée ses concepts sur le sol d'une intuition pré-conceptuelle, mais dès qu'elle les crée elle se dédouble simultanément en image de la pensée et en matière de l'être. Le plan d'immanence a ainsi deux faces indissociables, pliée l'une sur l'autre.
(...)
Le plan d'immanence que chaque philosophe s'efforce de créer n'est pas du relatif, une variation philosophique, une interprétation subjective, un point de vue. C'est un perspectivisme toujours pris sur un plan d'absolu. Il ne témoigne pas d'une vérité d'après le sujet, parce qu'il ne manifeste pas une relativité du vrai mais "la vérité de la relativité" dès lors qu'un plan absolu est érigé, sans centre, sans point fixe.
(...)
Ce qui nous est dit en fait, c'est que l'immanence est la philosophie elle-même pour autant qu'elle sait opérer la réversibilité de l'être et de la pensée, produisant d'un même geste une matière à l'être et une image à la pensée. On aura compris que ce qui est absolu en philosophie, c'est la réversibilité même. La réversibilité est l'opération même qui maintient les deux sens.
https://books.google.fr/books?id=45ttE46hsaUC&pg=PA29&hl=fr&source=gbs_toc_r#v=onepage&q&f=false

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Re: Gilles Deleuze l'immanentiste

Message  Malcolm le Dim 28 Fév 2016 - 15:14

A moi, qui ait déjà lu du Deleuze (Aîon) et du Deleuze-Gattari (les Anti-Œdipe) voilà dix ans maintenant, cette synthèse me semble franchement cohérente, en tout cas elle fait positivement écho à mon souvenir, c'est bon.

Maintenant, je me demandai, du coup :  Qu'est-ce qu'un signe deleuzien ? Les signes deleuziens sont-ils dans la nature ? Comment nous adviennent-ils ? Comment se signalent-ils ? Comment se tiennent-ils par l'immanence qui est philosophie, sur la plan absolu ? ...
Et, au-delà, qu'est-ce que ce plan d'absolu ? l'aîon ? ... S'y déploient les perspectives, mais comment ? Et comment sait-on perspectivement que ce plan-là existe ?

Ce qui est fantastique avec Deleuze, c'est qu'il cherche à saisir sensiblement et subtilement nos perceptions avant même qu'on les apercoive, comme "à la racine", avant qu'elles ne fassent monde, de façon schizoïde. Or, j'ai un ami schizophrène fan de Deleuze, ami dont la sensibilité est grande, qui se rapproche (fatalement ?) de cette schizothymie deleuzienne.
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Re: Gilles Deleuze l'immanentiste

Message  Shub le Jeu 14 Déc 2017 - 19:07

J'ai travaillé pendant des années dans un groupe qui s'intéressait aux écrits de Deleuze avec Guattari, l'Anti-Œdipe, Mille Plateaux et les autres pour finir (ce qui me parait très emblématique de leurs parcours à 2 pour une fin de parcours d'écriture à 2) par Qu'est-ce que la philosophie ?
On n'a pas fini de les commenter et de les étudier tous les deux: le chaosmose, le rhizome, la territorialité avec ce qui est associé soit la déterritorialisation et la re-territorialisation, la schizophrénie capitaliste, les lignes de fuite et les trous noirs, la production de subjectivité, l'inconscient machinique et les machines désirantes etc.
Deleuze décrivait la tâche ou plutôt sa tâche en tant que penseur: le bricolage, bricoler des bouts de concepts et des morceaux de système. Cet éclatement de la subjectivité inhérent au système de la marchandise système qui se conclut par le capitalisme dans lequel nous sommes encore, cette schizophrénisation entrainée/provoquée par la fétichisation de la marchandise (rare fois où par cette expression Marx fait référence au désir de façon explicite pour en faire un argument de théorisation de son économie politique) imprègnent toute une pensée qui part dans toutes les directions surtout quand ils écrivent ensemble.
Une kaléidoscopie du Réel qui montre qu'il y a autant de facettes de celui-ci qu'il y a de subjectivités de par le monde peut-être et sans doute plus encore...
Le rhizome Deleuze/Guattari ou celui associé à Deleuze tout seul plonge et prolonge des racines dans des tas de pays pour nourrir toute sorte de réflexions dans des tas de domaines: Italie, Brésil, Angleterre, Usa et beaucoup d'autres...

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Re: Gilles Deleuze l'immanentiste

Message  Avis' le Jeu 14 Déc 2017 - 20:59

Cela donne franchement envie de lire Deleuze.

la schizophrénie capitaliste,

Et que dire de la schizophrénie "lutte des classes" ?

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Re: Gilles Deleuze l'immanentiste

Message  Shub le Sam 16 Déc 2017 - 12:48

Avistodénas a écrit:Cela donne franchement envie de lire Deleuze.

la schizophrénie capitaliste,

Et que dire de la schizophrénie "lutte des classes" ?
Développe! En quoi la lutte des classes te paraît-elle schizophrénique ?

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Re: Gilles Deleuze l'immanentiste

Message  Avis' le Sam 16 Déc 2017 - 13:52

Facile, mais j'y reviendrai, j'entends l'appel de la sieste... *Lol*

Voilà qui est fait. Tu vas être obligé de m'excuser car si je n'ai pas eu ma sieste en pente douce, réfléchir me fait mal à la tête.
Donc, la schizophrénie lutte des classes :
Que veut la lutte des classes...? Des hausses de salaires et moins de charge de travail. C'est légitime.
Si un salarié reçoit une hausse de salaire, non compensée par une hausse de productivité, mécaniquement cette hausse se trouve répercutée sue le prix de vente de ce qu'il produit. Donc il achète plus cher ce qu'il produit lui-même. Et il en va ainsi sur tout le processus de production. Qu'a-t-il gagné ? Rien.
De surcroît le produit devenu plus cher s'exportera moins. D'où le spectre du licenciement.
C'est ce que j'appelle la schizophrénie lutte des classes. Laquelle vaut bien la schizophrénie du capital.
Non...?
Heureusement existent aussi les gains de productivité. Lesquelles permettent les VRAIES hausses de salaires, et même la diminution du temps consacré au travail. Mais rien, sans la productivité, qui en principe est due aux ingénieurs.

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Re: Gilles Deleuze l'immanentiste

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