« Mieux vaut une injustice qu'un désordre. »

Aller en bas

« Mieux vaut une injustice qu'un désordre. »

Message  Philosophos le Mer 16 Oct 2013 - 9:59

Cette citation a pour origine un texte de Goethe, publié en 1822, qu'on trouve dans ses Annales, sous le titre de Siège de Mayence (1793). Goethe, alors âgé de 44 ans, assista avec le duc Charles-Auguste de Weimar, dont il était le conseiller et le confident, au retrait des troupes françaises révolutionnaires de Mayence, qui avaient pris la ville rhénane l'année précédente. Je cite ci-après un extrait du texte. En résumé, la foule, ulcérée de voir défiler ces Français qu'on laissait partir sans rendre des comptes, était sur le point de lyncher un homme, soupçonné de vol. Goethe intervint et stoppa la foule. Il avoua plus tard :
Goethe a écrit:Je suis ainsi fait, j’aime mieux commettre une injustice que de souffrir le désordre.
Plusieurs questions se posent. Cette phrase, prononcée dans une conversation, à la suite d'une anecdote, peut-elle être appliquée universellement à tous les cas d'injustice ? Reflète-t-elle la pensée de Goethe sur la loi ?

Les maximes goethéennes
De tous les livres de Goethe, on pourrait tirer la matière pour des dizaines de recueils de préceptes, sentences, maximes, réflexions, aphorismes... Il a été le champion chez les Allemands de la phrase courte et incisive, bien avant Nietzsche. Une partie de ces maximes étaient destinées à ses adversaires. Car si Goethe a été très apprécié dans son pays, au point de devenir, de son vivant même, la référence en poésie, son succès a suscité bien des jalousies. Ainsi, toutes ses oeuvres après son installation à Weimar contiennent des flèches acérées envers le petit monde de la cour et les adversaires habituels, critiques et écrivains (cf. le recueil d'épigrammes, écrit en commun avec le poète Schiller, publié sous le titre de Xenien (Epigrammes) en 1797).

Mais l'ironie n'est pas seulement pour Goethe une façon d'éloigner ses adversaires. Goethe fut le créateur du bildungsroman, le roman d'apprentissage. Son roman fondateur du genre, Les Années d'apprentissage de Wilhelm Meister, montre un jeune homme que son père destine au commerce, mais qui, passionné par le théâtre, décide de suivre une troupe. Il fera l'apprentissage de la vie, bien plus que celui du théâtre. L'ironie du narrateur envers le jeune et naïf Wilhelm, cette ironie où on a cru voir les prémisses de l'ironie romantique, n'est pas, comme dans le romantisme, une distanciation critique qui rompt l'illusion, mais une façon d'enseigner la sagesse, à l'égal de ce qu'était l'ironie socratique pour Platon.

De la révolte au renoncement
Goethe était le fils d'un honnête bourgeois de Francfort, d'esprit médiocre et raisonnable. Rien ne le destinait, dans le parcours voulu par son père, à devenir le plus célèbre poète de l'Allemagne. Mais quand il commence sa carrière littéraire, en écrivant de petites poésies ("de circonstance", dira-t-il plus tard), publiées dans des périodiques, l'esprit de cette fin XVIIIe est au lyrisme : Ossian (traduit et écrit en partie en 1760 par Macpherson), le barde écossais dont les poésies sont à l'origine du goût romantique pour les terres nordiques, Jean-Jacques Rousseau, dont le roman La Nouvelle-Héloïse (1761), donne raison aux exigences du coeur contre celles de la société, Shakespeare... Les Lumières cèdent doucement la place au romantisme. Goethe, dont la nature profonde était pourtant toute de gravité, cède à son tour à cette sentimentalité et en fait le sujet de pièces de théâtre et surtout, d'un roman qui va, à 25 ans tout juste, le propulser sur la scène littéraire européenne. Les Souffrances du jeune Werther fut publié en 1774.

Le succès de ce roman change la vie de Goethe. Il accepte un rôle de conseiller du jeune duc Charles-Auguste, devenu prince de Weimar à 17 ans. Weimar était alors un minuscule duché d'à peine 100 000 âmes. Goethe, au milieu de cette petite vie de cour, s'ennuie, son génie se perd en distractions inutiles, en projets avortés. Dix années ont passé, aucune autre oeuvre géniale n'est sortie de son cerveau, sa destinée d'artiste est en péril. Il sent qu'il a besoin de changer d'air. Ne confiant son projet qu'au duc, il quitte en secret Weimar pour Rome. Il reviendra deux ans plus tard, transformé.

Goethe, au fond, a toujours été convaincu de l'existence d'une harmonie, d'un ordre universel, de grandes lois qui gouvernent l'homme et la nature. Il a lu et aimé Spinoza. L'épisode Sturm und Drang ("Tempête et passion") de sa jeunesse, du nom d'un mouvement qu'il contribua à former avec Herder, quand il étudiait à Strasbourg, s'efface totalement après son retour d'Italie, la patrie qu'il appelait de ses voeux. Comme Nietzsche plus tard, c'est vers le sud, la Méditerranée, le grand héritage gréco-romain que le conduira sa propre évolution intellectuelle, en marge des idées de son temps, le nationalisme allemand et le romantisme.

[ En cours d'écriture... ]

Goethe, Siège de Mayence, Annales:
Le 25, dans notre maison de la chaussée, nous fumes encore occupés de la sortie régulière des Français. J’étais à la fenêtre avec M. Gorre. Une grande foule se rassembla au-dessous ; mais dans la place, qui était grande, rien ne pouvait échapper à l’observateur.
Nous vîmes approcher l’infanterie : c’étaient des troupes de ligne, des hommes alertes et bien faits. Des jeunes filles de Mayence partaient avec eux, les unes dans les rangs, les autres à côté. Leurs connaissances les saluaient avec des signes de tête et des propos moqueurs. « Hé ! Lisette, veux-tu aussi courir le monde ? » Et puis : « Tes souliers sont encore neufs ; ils s’useront bientôt. » Et après: « As-tu donc aussi appris le français depuis qu’on ne t’a vue ? Bon voyage ! » Et voilà comme elles passaient par les verges. Elles semblaient toutes joyeuses et rassurées ; quelques-unes disaient adieu à leurs voisines ; la plupart étaient silencieuses et regardaient leurs amants.
Cependant la foule était très-émue ; on proférait des insultes, accompagnées de menaces. Les femmes blâmaient les hommes de laisser partir ces misérables, qui emportaient sans doute dans leurs nippes le bien de quelque honnête bourgeois de Mayence : la démarche sévère des soldats, les officiers qui bordaient les rangs pour maintenir l’ordre, empêchaient seuls une explosion. L’agitation était effrayante.
Dans le moment le plus dangereux, arriva une troupe qui sans doute aurait voulu être déjà bien loin. Un bel homme, presque seul, s’avançait à cheval ; son uniforme n’annonçait pas précisément un militaire ; à son côté chevauchait une femme vêtue en homme, très-belle et bien faite ; ils étaient suivis de quelques voitures à quatre chevaux, cliargées de coffres et de caisses. Le silence était menaçant. Tout à coup des murmures éclatent dans la foule et l’on crie : « Arrêtez-le ! tuez-le ! C’est le coquin d’architecte qui a pillé le doyenné et puis y a mis le feu 1 » II ne fallait qu’un homme résolu, et la chose était faite.
Sans faire d’autre réflexion, sinon qu’il ne fallait pas que la sûreté publique fût compromise devant le logement du duc, et songeant tout à coup à ce que le prince et général dirait, en rentrant chez lui par-dessus les débris de cette vengeance personnelle, je descends à la course, je sors et, d’uoe voix impérieuse, je crie : « Arrêtez ! » Déjà la foule s’était amassée. Nul n’avait osé baisser la barrière, mais la foule barrait le passage Je crie encore : « Arrêtez ! » Il se fait un profond silence. Je poursuis en termes énergiques et vifs. C’était ici le quartier du duc de Weimar, la place était sacrée ; s’ils voulaient commettre des désordres et exercer leur vengeance, ils trouveraient assez de place ailleurs. Le Roi avait accordé la libre sortie : s’il y avait mis des conditions, s’il avait excepté certaines personnes, il aurait placé des surveillants, rappelé ou arrêté les coupables. Mais on ne savait rien de pareil ; on ne voyait aucune patrouille. Pour eux, quels qu’ils fussent, ils n’avaient, au milieu de l’armée allemande, d’autre rôle à jouer que de rester tranquilles spectateurs ; leur infortune et leur haine ne leur donnaient ici aucun droit, et, une fois pour toutes, je ne souffrirais à cette place aucune violence.
La foule, surprise, restait muette ; puis l’agitation, les murmures, les insultes recommencèrent. Quelques-uns s’emportent, deux hommes s’avancent pour saisir à la bride les montures des cavaliers. Par un singulier hasard, l’un d’eux élait le perruquier que j’avais exhorté la veille, tout en lui rendant service. « Eh quoi ! lui criai-je, avez-vous déjà oublié nos discours d’hier ? N’avez-vous pas réfléchi qu’on se rend coupable en se faisant justice soi-même ? que nous devons laisser à Dieu et à nos supérieurs la punition des criminels, comme on doit leur laisser aussi le soin de mettre fin à cette calamité ? » J’ajoutai encore quelques paroles brèves et serrées, mais d’une voix haute et vive. L’homme, qui me reconnut sur-le-champ, recula ; l’enfant se pressa contre son père et m’adressa un gracieux regard. La foule s’était retirée et avait laissé la place et le passage libres. Les deux personnes à cheval semblaient embarrassées. Je m’étais assez avancé dans la place : le cavalier vint à moi et me dit qu’il désirait connaître mon nom et savoir à qui il était obligé d’un si grand service. Il ne l’oublierait de sa vie et serait heureux de le reconnaître. La belle dame s’approcha également et me dit les choses les plus obligeantes. « Je n’ai fait que mon devoir, répondis-je, en maintenant la sûreté de cette place, » et puis je leur fis signe de s’éloigner. La foule, déconcertée dans ses projets de vengeance, resta immobile. A trente pas de là, personne ne l’aurait arrêtée. Ainsi va le monde : qui franchit un mauvais pas en franchira mille.

Quand je fus revenu de mon expédition auprès de mon ami lierre, il s’écria, dans son baragouin anglo-français ! « Quelle mouche vous pique ? Vous vous êtes engagé dans une affaire qui pouvait mal finir. — Je m’en souciais peu, lui répondis-je. Ne trouvez-vous pas vous-même plus agréable que je vous aie maintenu la place netle devant la maison ? Quel coup d’œil, si tout cela était maintenant jonché de débris, qui fâcheraient tout le monde et ne profiteraient à personne ! Qu’importe après tout que cet homme soit possesseur injuste de tout ce qu’il a pu emmener à son aise ? »
Le défilé des Français continuait tranquillement sous notre fenêtre ; la multitude, qui n’y prenait plus d’intérêt, s’écoula. Qui le pouvait se frayait un passage pour se glisser dans la ville, retrouver les siens et ce qui pouvait lui rester de son bien, et en jouir ; mais ils étaient plus pressés encore par la fureur, bien pardonnable, de punir, d’anéantir (comme ils en proféraient parfois la menace) leurs ennemis mortels les clubistes.et les membres des comités.
Cependant mon bon Gorre ne pouvait admettre que j’eusse tant osé à mes risques pour un inconnu, peut-être criminel. Je lui faisais toujours considérer en badinant la place nette, et je finis par lui dire avec impatience : « Je suis ainsi fait, j’aime mieux commettre une injustice que de souffrir le désordre. »

Revenir en haut Aller en bas

Re: « Mieux vaut une injustice qu'un désordre. »

Message  Malcolm le Ven 12 Aoû 2016 - 14:51

Je ne saurais parler de Goethe par le détail comme c'est là le cas. Par contre, de ce topo, je retiens l'éventuelle contradiction entre le désir d'harmonie final dans le texte, et ce propos :
Goethe a écrit:Je suis ainsi fait, j’aime mieux commettre une injustice que de souffrir le désordre.
Goethe "ne souffre pas le désordre", mais "l'injustice", qui est passionnellement un désordre au plan de la justice, il l'endure. L'anecdote provient d'un moment où un voleur manque d'être lynché, éventuellement par compensation de l'occupation française.

Il faut dire qu'un lynchage public est plutôt le fait passionnel d'une foule en délire, sans procès, donc injuste, qu'un "juste" châtiment. De sorte que Goethe m'étonne. Il m'étonne à dire cela, puisque précisément il éviterait l'injustice dans ce désordre public, et son interposition est une motion tout à la fois d'ordre public et justicière, à l'instant T d'un potentiel lynchage sans procès.

Tout se passe un peu comme si, dans cette phrase (maxime ?) Goethe s'excusait de son acte ; comme s'il éprouvait le sentiment de devoir s'en justifier, de ce qu'il n'aurait pas été conforme à la justice, mais défenseur de l'ordre social ou public. Il y oppose même cet ordre à la justice, comme s'il y avait contradiction, alors qu'un républicain les identifie normalement.

Ce qui présuppose que l'ordre vindicatif, populaire, deutsch (étym. populaire), de la bouc-émissarisation, serait la nature-même & justice stoïcienne naturale idoine, tandis que la justice principielle, allégorisée fémininement en aveugle pesée à l'épée de droiture morale, serait cause de désordre.

Cela s'entend : parvenir à (im)poser publiquement la Raison Juste, est une forme de (d'op)position à ladite "justice naturale" des Passions populaires. Seulement : le classicisme veut que la Raison Juste soit la civilisation, les Passions la barbarie injuste.

Il y a comme distorsion goethéenne a priori.

A ce point, je (sup)pose que Goethe reconnaît aux Passions encore (Sturm und Drang ?) une valeur plus haute (sans parler de sa "Deutschekeit" : ~étym. "popularité" dans l'âme, l'allant, l'élan, le mouvement) : une valeur d'un genre de vérité "barbare", sauvage, vif & vivant, propre à la bête en nous, par quoi il s'excuse respectueusement pour ainsi dire, devant sa vis (vie, force, violence) valant pour de jure primal, tréfondamental, identifiable à un jus de facto très-concret, peut-être romantique, assurément passionnel.

Par quoi, donc, c'est la Justice comme Raison, qu'il récuse, en tant qu'elle serait "contre-naturale", rationale [le suffixe *al désigne toujours une ontologisation, ici], de ce que son formalisme très-classique, quasi-français, quasi-napoléonien, va contre ladite "brutalité vraie" - or, Goethe finira (post-)classiquement (second Faust, par exemple), et allait inspirer éventuellement Nietzsche dans la célébration de sa mémoire & du néoclassicisme (un peu comme si "les Allemands" avaient à rattraper "ce retard" sur les Français ? ... et comme en anti-protonazisme ? ... cela nous mènerait loin).

En tout état de cause, Goethe témoigne à mon sens de magnanimité & de générosité (de noblesse) dans cette maxime au fond d'une pudeur extrême quant à la "justice classique", et fait preuve de supériorité nietzschéenne.
avatar
Malcolm
Invité


Revenir en haut Aller en bas

Revenir en haut


 
Permission de ce forum:
Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum